Résistance : Quelle inspiration les humanitaires peuvent-ils recevoir d’un survivant du génocide rwandais ?

© Photo ONU/HCR/R. Chalasani Réfugiés Rwandais et rapatriés dans la région des Grands Lacs africains – 1996

Le 24 avril dernier, soit près de 31 ans après le début du génocide rwandais le 6 avril 1994, est paru un ouvrage de témoignage d’un survivant. Un de plus, dira-t’on… On connaît l’histoire de cet évènement monstrueux… Et déjà lointain, qui ne parle guère aux dernières générations d’humanitaires…  Pourtant, « Combattre » de Tharcisse Sinzi, écrit avec l’aide du journaliste Thomas Zribi, au-delà de sa force émotionnelle, a peut-être quelque chose à dire à tous les humanitaires, car ce récit est aussi une leçon de résilience, d’efficience, de durée… et d’humanité.

Avant d’entrer dans le cœur du propos, je me permets, une fois n’est pas coutume, d’expliquer pourquoi ce livre m’a parlé : c’est au Rwanda, en 1994, juste à l’issue du génocide, que j’ai effectué ma première mission humanitaire, avec l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Nous agissions dans les camps de déplacés de la zone de Gikongoro, proche de celle où Tharcisse Sinzi a lui-même vécu et résisté aux tueurs. Et cette résistance, explique-t’il, est née chez lui de la pratique des arts martiaux, et spécifiquement du karaté (il était ceinture noire à l’époque, 7ème dan aujourd’hui), lequel lui a donné la résistance physique et la force mentale nécessaire… Il se trouve que je suis moi-même ceinture noire de judo et de karaté, boxeur, et que j’ai depuis longtemps l’intuition que les principes des arts martiaux peuvent être applicables à l’action humanitaire. Mais revenons en 1994…

Le 6 avril de cette année 1994, l’avion du président rwandais Habyarimana est abattu par un missile à son approche de Kigali, la capitale Rwandaise. Le président Habyarimana, mais aussi le président burundais Ntaryamira et des cadres des deux pays, meurent. Aussitôt, la RTLM (Radio Télévision Libre des Mille Collines) lance la chasse aux « Inyenzi » (cafards), les Tutsis, désignés comme responsables de l’attentat. Le génocide commence. En un peu plus de trois mois, il fera entre 800.000 et un million de victimes. Tharcisse Sinzi décrit le basculement : il est de retour au pays après avoir vécu au Burundi voisin, il vit dans une région entre Butare et Gikongoro, s’est marié et vient d’avoir une petite fille. Il voit des voisins, d’anciens camarades de classe, des amis d’enfance (pas tous, nous y reviendront) Hutus devenir en quelques heures des étrangers, puis des ennemis. Il tente, dans un premier temps, d’organiser une résistance communautaire, rassemblant Hutus et Tutsis de son village, contre les Interahamwe, les milices exterminatrices hutus pilotées par les autorités ; cela marche un moment, puis les Hutus rejoignent les Hutus, le nombre des assaillants grossit… Il ne reste qu’à fuir vers le Burundi. Mais routes et chemins sont coupés par les barrages et les ratissages des Interahamwe, aidés par la gendarmerie et l’armée rwandaise. Sur le trajet, Tharcisse Sinzi, qui a été séparé dans la fuite de sa femme et de sa fille, choisit, entouré de quelques centaines de Tutsis qui deviendront près de 3.400 à mesure que leur courage fait écho, de combattre les tueurs, sur une colline, celle de Songa dans la région de Butare au sud du pays. Ce sera, avec l’autre combat de 60.000 Tutsis sur les collines de Bisesero, à l’ouest et pendant trois mois (dont 800 seulement seront sauvés par des soldats français), l’un des remarquables actes de résistance au génocide.

Combattre _ Récit d’un résistant face au génocide des Tutsi _ Thomas Zribi, Tharcisse Sinz

Remarquable, au-delà du courage, par l’illustration que Tharcisse Sinzi donne de quelques notions essentielles :

Résilience… pendant et après

La résilience est une notion privilégiée par les humanitaires, qui en ont fait un objectif de beaucoup de programmes destinés à « construire / accompagner la résilience des populations touchées par des crises ». A tel point que, parfois, ils pourraient oublier que celle-ci nait et se développe le plus souvent sans eux… Il n’y avait pas d’associations humanitaires pour construire la résilience des Tutsis pendant le génocide. Ceux qui ont survécu et résisté l’ont créée ex-nihilo, d’eux-mêmes. Par le corps et l’esprit…  Tharcisse Sinzi explique comment chez lui, puis ensuite chez les autres autour de lui qu’il a su encadrer, former, motiver, la résilience passe par la mobilisation du corps, de son instinct de survie qu’il faut écouter, suivre, et par le réveil de l’esprit guerrier que chacun porte en soi. Instruit par des années de pratique du karate, il apprend à ses camarades, qui le reconnaissent comme leur leader, à se fermer à la peur, à la douleur terrible de la perte des êtres aimés (le temps du chagrin viendra plus tard, après le combat), aux pensées parasites. Il leur insuffle à la fois la lucidité et la féroce détermination nécessaires à un combat de survie, pratiquement à mains nues contre des cohortes d’assassins. Il leur transmet quelques techniques de combat au corps-à corps élémentaires. Cet engagement physique et mental permet une résilience pendant la lutte, c’est-à dire une aptitude à encaisser la cruauté quotidienne du carnage, et à rester capable d’agir afin de ne pas disparaître. Les humanitaires, qui mettent, et à juste titre, leur engagement en avant, pourront s’interroger sur les limites physiques et mentales du leur ; on peut toujours aller plus loin que l’on pense…

Après la lutte, après le génocide, cette résilience, ainsi que nous le fait comprendre Tharcisse Sinzi, passe par des décisions à la fois personnelles et collectives. Tharcisse ne retrouvera jamais sa femme et sa fille, dont il a été séparé pendant la fuite, vivantes. A force de recherches, il finira par découvrir la fosse où sa femme a été jetée par les tueurs ; il pourra donner au corps des funérailles dignes. En revanche, il ne pourra pas en faire autant pour sa petite fille, et il lui arrive de se demander si celle-ci n’a pas survécu par miracle, si elle ne vit pas quelque part ignorée de lui… Pendant des années, la colère va l’habiter, et les idées de revanche. Jusqu’à ce qu’il prenne conscience que cette haine l’empoisonne et l’empêche de reconstruire une vie, d’aller de l’avant, d’aimer à nouveau. Comme beaucoup de survivants, il va décider alors de ne pas oublier, de ne pas forcément pardonner, mais de privilégier l’expérience positive sur la négative (notamment le souvenir des Hutus qui ont aidé, nous y reviendrons), de « capitaliser » même, sur celle-ci. Il rencontrera à nouveau l’amour, refondera une famille (il aura trois nouvelles filles), reprendra des études la trentaine bien entamée pour décrocher un diplôme d’ingénieur en construction et bâtir une carrière professionnelle. Il reprendra aussi la pratique quotidienne du Karate pour soigner son corps et son esprit, évacuer l’agressivité, s’équilibrer (P 215 : « Quand je me sens bien, je fais du karate. Et quand je me sens mal, je fais du karate »)… Il passera des grades et deviendra professeur dans cette discipline par laquelle il va s’efforcer de transmettre les principes et valeurs qui l’ont sauvé. Cette transmission rejoindra un mouvement collectif de mémoire et de passage de l’expérience du génocide par les survivants.  Tharcisse Sinzi participe aux commémorations. Il partage son expérience avec les jeunes générations, pour que cela ne se reproduise plus jamais. Au-delà, il refuse de haïr les Hutus en tant que groupe homogène, et considère qu’aujourd’hui, dans son pays, il n’y a plus que des Rwandais. Les humanitaires ont compris depuis des années l’importance de cette capitalisation de l’expérience ; il nous reste à décider toujours plus de privilégier le positif sur le négatif.

Imaginer, improviser, s’adapter

Tharcisse Sinzi et ses compagnons de lutte n’étaient pas des soldats formés ni des combattants instruits pas des générations d’expérience guerrière. Ils venaient d’un milieu rural orienté vers le travail de la terre, l’élevage. Ils ont dû « imaginer » la façon avec laquelle ils allaient, chaque jour, résister aux tueurs organisés ; quelles tactiques, quelles armes ? Pierres, bâtons, quelques outils agricoles et machettes… Comment ? Comme dans les arts martiaux, observer l’adversaire, identifier les failles, les faiblesses de l’attaque… Disloquer l’ennemi, le désorienter, le perturber. Le frapper là où il n’est pas prêt à recevoir les coups. S’adapter… au nombre (combien de tueurs aujourd’hui ?), à la météo (les jours de pluies, les assassins préféraient souvent rester chez eux, comme des travailleurs des champs, car pour eux l’extermination des Tutsis étaient un « travail » et s’étaient des jours où l’on pouvait reconstituer ses forces, s’occuper des blessés, s’organiser pour la suite…). Et surtout « penser en agissant », comme en combat de karate ou de judo, sans schéma préétabli, en répondant en temps réel, par l’esprit et le corps, à la réalité mouvante à laquelle on fait face… Les humanitaires, de plus en plus demandeurs de « guidelines », de cadres logiques, de protocoles et procédures, ont-ils encore une semblable capacité d’improvisation ? Souvent… Pas toujours…

©UNICEF/UNI55086/Press A 14-year-old Rwandan boy from the town of Nyamata, photographed in June 1994, survived the genocidal massacre by hiding under corpses for two days.

Ne pas avoir de pensée préétablie ; essayer à chaque fois que possible 

Cette absence de pensée préétablie que Tharcisse Sinzi pose dans son témoignage comme une condition du combat de survie se traduit aussi par la décision, soufflée par la nécessité, de ne renoncer à aucune tentative d’approcher d’anciennes connaissances hutus, une fois les assauts des tueurs terminés (l’extermination, comme un travail, se termine à 5 heures tous les jours, ensuite les assassins rentrent chez eux…), afin de leur demander une aide. Et, alors que les préjugés les inciteraient à penser que tous les Hutus sont avec les Interahamwe, Tharcisse relate que certains, parfois amis d’enfance, vont prendre le risque, la nuit, de rencontrer les résistants tutsis, et de les renseigner sur les forces des tueurs, leur état d’esprit, leurs leaders, les renforts attendus, etc. De même, quand il faudra tenter de fuir vers le Burundi, en chemin, Tharcisse et certains de ses camarades aux abois frapperont à l’occasion à la porte de maisons hutus inconnues, le soir, afin de demander l’abri… Et ils seront cachés par ces Hutus supposés être du côté des assassins (et dont certains seront des tueurs le jour… Et des protecteurs la nuit…).  Peut-être y a’t’il là un enseignement à réfléchir pour les humanitaires : ne pas rester dans les limites de nos analyses documentées et cohérentes ; il y a parfois des opportunités qui ne rentrent pas dans les cadres logiques, par exemple des possibilités d’accès imprévues, là où celui-ci est objectivement défini comme impossible…

Seul on ne peut rien : entraide et prospérité mutuelle, pendant et après

Il y a, dans la pratique des arts martiaux, deux grands principes. Le premier est : Entraide et prospérité mutuelle (« Jita Kyoei »). Il pose comme base que seul, on n’arrive à rien. Toute pratique permettant d’atteindre un nouveau d’effectivité dépend de la participation des autres à sa propre pratique. C’est l’entraide informelle produite par l’entraînement en commun et ses interactions… qui permet la prospérité du combattant, c’est-à dire son niveau de maîtrise. Tharcisse Sinzi, ceinture noire de karaté au moment du génocide, va appliquer ce principe à l’organisation de la résistance sur la colline de Songa. Chacun va y avoir son rôle indispensable à la capacité du groupe : les forts physiquement seront mis devant les faibles pour les protéger et seront en charge de l’affrontement direct. Les faibles, les vieux, les femmes et les enfants auront la responsabilité de collecter les bâtons et pierres, armes et munitions essentielles, et d’en approvisionner les combattants (les femmes accumulent les pierres dans les plis de leur pagne, et les leur apportent). La nuit, les petits et les rapides iront voler de la nourriture pour la ramener, et les forts accompagneront les faibles aux ruisseaux, en bas de la colline, pour se désaltérer… Après le génocide, Tharcisse explique comment cette entraide passe par le soutien que les survivants s’apportent entre eux, à-travers échanges, solidarité et coups de main émotionnels ou matériels, dans un pays où l’on peut croiser chaque jour les assassins de ses proches… A l’heure où les moyens des humanitaires sont réduits, coupés, cet esprit « d’entraide et prospérité mutuelle » que nous appellerions « mutualisation des ressources » ne peut que résonner avec acuité…

Optimiser moyens et ressources pour durer : maximum d’efficacité pour minimum d’énergie

Le second grand principe de la pratique des arts martiaux est « Maximum d’efficacité pour minimum d’énergie (« Seiryoku Zenyo »). Il stipule que l’on ne gagne pas de combat décisif sans efficience, c’est-à dire sans optimiser l’usage de son énergie, au bon moment, au bon endroit, sans la dilapider, car on ne sait jamais quand un vrai combat se termine, et il faut durer… Tharcisse Sinzi va s’appliquer à mettre en pratique ce principe dans le combat quotidien du groupe qu’il dirige : les forts seront placés aux endroits stratégiques, avec mission d’intervenir au moment décisif. Il apprendra aux résistants à ne pas s’épuiser, à ne frapper qu’à coup sûr, à ne pas dilapider leurs ressources, pierres ou autre. Chaque occasion de reprendre des forces, de reconstituer le stock de projectiles, est utilisée… Bien sûr, cela aura une limite, à un moment ; trop de morts de leur côté, trop d’assaillants en renforts, armés d’armes automatiques… Il faudra tenter de rejoindre le Burundi avec les derniers survivants, mais, avec leurs pauvres moyens, ils auront tenu tête pendant des semaines à des cortèges d’exterminateurs. Pour les humanitaires, durer pour continuer à agir tant que nécessaire est un impératif, et l’efficience, à l’heure de la raréfaction des ressources, une exigence ; toujours mieux cibler nos interventions pour un impact maximal, optimiser l’emploi de nos moyens, ne pas disperser notre action…

Conclusion  

Si transposer stricto sensu l’expérience de résistants au génocide rwandais à l’action humanitaire est une démarche qui trouve ses limites, car les deux choses ont bien sûr de vraies différences – dont l’une, et pas des moindres, est que les humanitaires sont des volontaires qui « choisissent » de s’engager dans leur « combat » pour les autres, et peuvent le quitter à tout moment – il n’en reste pas moins que la résilience, l’efficience, la capacité à inventer, improviser, s’adapter, durer et surmonter dont Tharcisse Sinzi témoigne dans son livre peut être une source d’inspiration pour les humanitaires, dont l’avenir se dessine chargé de nuages menaçants.

 

Pierre Brunet Rwanda 1995

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est membre du Bureau de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Témoignages des Arméniens d’Artstakh

Ces lettres d’habitants de l’Artsakh, publiées en arménien et en français, nous sont parvenues ces jours-ci grâce à Nelly, professeur de français, et avec le soutien du ministre de la Santé de la République de l’Artsakh, Mr Vardan Tadevossian que nous remercions.

Manifestations pour leurs droits. Crédit photo : Liana Margaryan
Bonjour à tout le monde!

Je m’appelle Karen, je suis chirurgien pédiatrique et directeur à temps partiel d’un hôpital pour enfants. Comme vous le savez, depuis le 12/12/2022, l’Azerbaïdjan a bloqué illégalement la seule route reliant l’Artsakh à l’Arménie – la route de la vie !

 Comme pour tout le monde dans notre petit mais fier pays, cela a créé un grand nombre de problèmes pour notre hôpital aussi; les petits Artsakhiotes ont été privé de la possibilité de recevoir un traitement adéquat. En raison du manque de médicaments et de fournitures médicales, toutes les procédures prévues ont été annulées, y compris des tests sanguins quotidiens et les opérations. Tous les médicaments disponibles ont été dirigés vers le traitement des enfants atteints de pathologies aigües.

Il y avait de gros problèmes avec la nutrition des enfants malades, il y avait un manque catastrophique de fruits et légumes, les enfants ne recevaient pas la bonne quantité de vitamines et de minéraux et cela continue toujours car aujourd’hui bien qu’on trouve un petit nombre de ces produits alimentaires, les enfants ne peuvent pas se nourrir pleinement.

 En raison de dommages aux lignes électriques, des coupures de courant ont commencé dans la république, en outre la coupure du gaz naturel, cela a entraîné des difficultés pour chauffer les salles et les salles d’opération, les enfants malades ont été regroupés autant que possible dans une seule salle afin de pouvoir se réchauffer et économiser le chauffage

Les enfants atteints de maladies chroniques, qui étaient périodiquement envoyés à Erevan, dans des cliniques spécialisées, étaient privés de cette opportunité, en voici un exemple : l’intervention chirurgicale d’un enfant avec une malformation de la main a déjà été reporté 4 fois pour une raison simple – la route est fermée !

Je peux continuer encore et encore… Les enfants malades qui ont été transférés dans les hôpitaux d’Erevan avec l’aide de la Croix-Rouge ne peuvent pas retourner chez eux, chez leurs frères et sœurs, leurs pères, leurs grands-parents… les enfants font leurs premiers pas sans leurs parents ! C’est triste!

Mais malgré tout ce qui se passe, les Arméniens d’Artsakh continueront à se battre pour leur pays ! Après tout, tôt ou tard, le monde ouvrira les yeux et verra ce qui nous arrive !

Karen Melkumyan résident d’Artsakh, médecin, mari qui n’a pas vu sa femme depuis près de 6 mois, en raison de la route fermée de la vie!

 

Bonjour

Je suis Marie, je suis collégienne et  j’ai 11 ans.

Le mot ‘’ blocus » était tout d’abord juste un mot que les adultes et nos parents prononçaient. Puis, quand la quantité des produits alimentaires a commencé à diminuer sur les rayons des épiceries, quand on avait accès à l’électricité selon des horaires proposés, quand on a commencé à aller à l’école avec des pauses,  j’ai alors compris ce que voulait dire ce mot.

Pour moi, c’était étonnant comment peut-on interdire aux gens de sortir de leur pays et de se déplacer librement, comment peut-on priver un humain du chauffage en plein hiver, de l’électricité et des produits alimentaires. Je ne comprends pas comment un humain peut agir comme ça par rapport à un autre humain.

Si au début le blocus me paraît une sorte de jeu amusant où on essayait avec des amis de trouver des épiceries qui nous proposaient nos chips et bonbons préférés, aujourd’hui je suis inquiète de l’idée de ne pas pouvoir jamais voir mes proches, de ne pas pouvoir réaliser mon rêve de voyager dans d’autres pays et d’être coupée du monde extérieur. C’est horrible surtout quand on peut voir tout cela via Internet mais qu’on soit privés de la possibilité d’y être et de réaliser ses rêves.

Marie, 11 ans.

Stépanakert, capitale de l’Artsakh, plongé dans l’obscurité par les coupures d’électricité

Aujourd’hui, dans le monde civile, l’Artsakh lutte contre le manque du gaz, de l’électricité et des simples produits dont nous avons tous besoin. Depuis que l’Azerbaïdjan a fermé la seule route reliant l’Artsakh à l’Arménie et au monde entier, il a causé des difficultés divers à la suite desquelles nous sommes privés de choses et de produits basiques.

Moi, je suis mère, mon bébé a 1 an et dès sa naissance, lui aussi, il lutte contre tout ça. Pour trouver des légumes et fruits simples pour nos bébés, on est obligés de faire la queue pendant des heures. Pour se déplacer dans la ville même, on doit marcher à pied à cause du manque du gaz et du pétrole. Beaucoup de gens et beaucoup d’enfants qui ont besoin de consulter des médecins sont confrontés à de grandes difficultés, notamment ceux qui habitent dans des villages. De jour en jour la situation devient de plus et plus sérieuse. Ça fait déjà 3 jours que je n’arrive pas à trouver de couches de bébé pour mon enfant. C’est terrible. Toutes les pharmacies et tous les marchés sont vides. Il y a même des problèmes avec les médicaments.

Nos élèves sont aussi privés d’avoir une éducation. Pendant l’hiver les cours aux écoles ont été arrêtés. Nos enfants ont certainement le droit d’avoir une meilleure enfance.

Les étudiants de l’Université d’État d’Artsakh qui habitent dans les villages sont confrontées, eux aussi à de beaucoup de difficultés manque de transport. L’état psychologique de nos enfants est évidemment critique. Chers lecteurs, vous êtes peut-être mère, père, étudiant, enseignant, imaginez-vous que vous n’arrivez non plus à trouver le nécessaire pour votre enfant;  ni de nourriture, ni de produits d’hygiène, ni de médicament, que feriez-vous alors?

Mais si vous avez tout le nécessaire, appréciez votre vie, car peut-être un jour, vous pourrez vous aussi, perdre soudainement pas seulement les choses habituelles nécessaires pour la vie mais aussi votre sécurité.

Habitante et mère de Stepanakaert.

Une mère d’Artsakh cherche des médicaments dans une pharmacie vide pour son enfant malade. @Haiastan
Bonjour le monde endormi,

Je m’appelle Arminé Badalian, je suis enseignante de français à Stépanakert.

Ça fait déjà plus de 5 mois que je suis sous blocus et je veux vous présenter comment je survis en Artsakh avec 120 000 autres habitants d’Artsakh. Tout d’abord tous nos droits sont violés. Comme être humain, nous sommes privés de tout: nous ne pouvons pas nous nourrir pleinement, parce que il n’y a pas de produits nécessaires dans les magasins.

Je suis maman de deux enfants et c’est très important pour moi. Il y avait des moments où il n’y avait rien dans les magasins et je ne pouvais pas expliquer à mes enfants pourquoi je ne pouvais pas acheter leurs produits préférés ou des fruits et légumes.

Dans les pharmacies nous ne pouvons pas toujours trouver des médicaments nécessaires .Nous n’avons pas du tout de gaz et l’électricité est coupée tous les jours toutes les 3 heures. On dit aussi que bientôt les ressources d’électricité seront également épuisées et nous n’aurons pas du tout d’électricité.

Pendant l’hiver toutes les institutions éducatives étaient fermées parce qu’il faisait très froid. Je pense que nos enfants ont aussi le droit de vivre dans leur patrie sous un ciel paisible et d’apprendre parce que c’est le 21ème siècle.

Nous ne pouvons pas aller en Arménie car la route de la vie est toujours fermée.

Ça fait déjà plus  de cinq mois que je ne peux pas rendre visite à mes parents car ils vivent en Arménie. Ma fille a des problèmes de vue mais je ne peux pas l’emmener chez le docteur à Erevan parce que la route est fermée. C’est très triste qu’on ne puisse pas se déplacer dans sa propre patrie historique.

Monde, ne soit pas indifférent! À cause de ton indifférence en 1915 plus d’un million d’Arméniens ont été objet d’un génocide perpétré par la Turquie et ils ont été expulsés de leurs terres historiques. En tant que maître de mon pays, je veux vivre dans ma patrie libre et indépendante !

Arminé Badalian

Stepanakert, mars 2023 Credit : Liana Margaryan
Bonjour

Je m’appelle Svetlana Harutyunyan. Je travaille comme rhumatologue au Centre médical républicain d’Artsakh depuis environ 7 mois.

Le 12 décembre, je devais me rendre à Erevan pour assister à une conférence ordinaire professionnelle. Cependant, on nous a appelés et on a informé que les Azerbaïdjanais avaient bloqué la route.

Et le cauchemar a commencé…

Jour après jour, la situation se compliquait. Il était difficile de  procurer des médicaments, des aliments pour bébés, de la nourriture et des articles personnels. Le transport des patients gravement malades vers Erévan est devenu impossible. Il devenait impossible d’importer des médicaments spécifiques chimiothérapeutiques et rhumatologiques en Artsakh.

Selon mes observations, presque toutes les maladies ont commencé à s’aggraver. Les problèmes se sont multipliés; dans les conditions de l’hiver froid, les Azerbaïdjanais coupent une nouvelle fois l’approvisionnement en gaz et en électricité. Il n’y avait pas de chauffage pour les patients à l’hôpital. Les opérations prévues et les examens instrumentaux de laboratoire pour les patients n’ont pas été effectués, car toutes les ressources ont été dirigées vers les cas urgents et vers ceux à ne pas remettre.

Tous ces facteurs de stress ont contribué à l’exacerbation de presque toutes les maladies rhumatologiques.

Travaillant dans des conditions extrêmes, quand on est médecin et qu’on ne dispose pas d’arsenal médical ou d’alimentation saine pour traiter les maladies, on n’a qu’à ‘espérer que la vie d’un Arménien vivant en Artsakh n’est pas moins importante que celle de l’homme vivant le monde « civilisé ».

Vivre et manger selon des tickets de rationnement, c’est ça, notre réalité, une réalité que nous essayons de surmonter, en espérant qu’un jour nous nous réveillerons dans l’Artsakh libre et indépendant, où on ne sera jamais soumis à l’agression des Azerbaïdjanais juste pour la raison qu’on est arménien chrétien…

Svetlana Harutyunyan

Manifestations contre le blocus de la route reliant l’Artsakh à l’Arménie. Crédit photo : Liana Margaryan
Bonjour cher lecteur,

Ça fait déjà 5 mois que l’Artsakh est coupé du monde extérieur. À la suite de la politique arménophobe de l’Azerbaïdjan les 120 000 habitants d’Artsakh sont privés des droits et des possibilités de se nourrir pleinement, de se déplacer librement et de se servir des établissements médicaux. À cause de la coupure de gaz et d’électricité les écoles et les maternelles ont dû fermer pendant des mois. Les Arméniens d’Artsakh s’affrontent tous les jours à des problèmes ménagers. Les forces armées azéries tirent presque tous les jours sur les citoyens paisibles travaillant dans les jardins et champs créant alors une atmosphère d’instabilité et de crainte. L’Arménien subit des  persécutions physiques et morales, il est torturé dans sa propre patrie devant les yeux du monde indifférent et immobile.

La « compassion » des superpuissances et des pays amis ne se limite qu’aux appels. L’Artsakhiote résiste grâce à son caractère têtu offert par Dieu, il ne se désespère pas, il est certain que la justice historique va gagner finalement.

Nanar Simonian

Les artsakhiotes déroulant un drapeau arménien dans les rues de la République. Credit : Liana Margaryan
Bonjour, je suis Amalia, je suis enseignante.

Au 21 siècle quand on a au moins le droit du déplacement libre, nous, on en est privés depuis 5 mois déjà et ça, pour 120 000 habitants d’Artsakh. Tout cela provoque des sentiments mélangés. D’abord, on devient déprimés, tristes, parfois on est en stress mais puis on retrouve ses esprits et on continue à vivre, à oeuvrer et à avancer. En effet, tout cela est très dur, la pression psychologique est très grande autant qu’on soit forts et qu’on essaie de la franchir la tête haute. Bien sûr, l’ennemi voudrait bien nous voir désespérés et il poursuit effectivement cet objectif, pourtant nous sommes sur notre terre; bien que nos espoirs s’épuisent comme le réservoir de Sarsangue, on est bien forts comme la statue Tatig et Papig.

Les problèmes ménagers qui sont toujours présents sont à franchir mais l’incertitude c’est tout à fait autre chose, c’est un sentiment très lourd.

Combien de temps? Jusqu’à quand est-ce que ces difficultés vont-elles durer et qu’est-ce qu’elles nous offriront comme résultat? Tous ces sentiments deviennent plus denses encore surtout quand on est enseignant et qu’on est tous les jours en contact avec des écoliers.

Des fois, c’est en moi qu’ils cherchent des réponses sur ce qui va arriver, pourtant je ne les ai pas, ces réponses!

Malheureusement, personne ne dispose de ces réponses. Que faire? Moi, j’ai choisi de vivre et  d’oeuvrer. Avec les autres enseignants, on organise des activités différentes pour les sortir de la situation psychologique dure. Ce sont généralement des jeux, des chansons et des danses nationales. Grâce à ces activités on arrive à s’éloigner de la situation dure quotidienne pendant quelques heures et on essaie alors de vivre comme la plupart des gens.

Comme le disent les Artsakhiotes, on résiste sinon si c’est pas en  poursuivant ce chemin en faveur de sa patrie, pourquoi le faire alors?

Quand j’encourage les écoliers, je suis encouragée moi-même, je regarde alors en avant et je pense à ce qui va arriver.

On essaie de vivre en se faisant vivre!

Amalia

 

Je suis Nariné,

Je vis dans ma patrie, en Artsakh, je suis Artsakhienne. Je suis différente de tous les jeunes de mon âge du monde par ce que j’ai déjà eu le temps de sentir l’horreur et la douleur de la guerre et des pertes, de regarder droit dans les yeux des mères qui ont perdu des fils, de voir la souffrance de mes compatriotes qui ont perdu leurs lieux de naissance natales. C’est, bien sûr, un honneur d’être en Artsakh, mais vivre en Artsakh c’est de l’héroisme; oui, c’est de l’héroisme, n’est-ce pas un héroisme de vivre dans ces conditions-ci quand on est en blocus depuis 158 jours déjà et on n’a pas le droit du déplacement libre à cause de la fermeture de la route. Nous n’avons aucun soutien à cause du blocus, dans les épiceries c’est le vide qu’on retrouve, il y a une pénurie des produits alimentaires, pas de fruits, ni légumes, pas de médicaments, il est même possible qu’on n’ait pas du tout d’électricité.

Aujourd’hui, nous, les 120 000 Artsakhiotes, nous sommes confrontés à ce problème aussi grave: « Auront-nous de l’électricité demain? »,  » Aurons-nous accès au lien de communication pour pouvoir contacter quelqu’un? »

En réalité, à une petite distance de chez moi, je vois installée la position des azéris et nous entendons souvent le mugham la nuit, nous entendons les tirs en l’air ou vers nos positions afin de nous faire peur et nous l’avons vraiment contre notre volonté. Je ne parle même pas de la coupure de gaz; depuis plus de 3 mois déjà, nous n’y avons plus accès.

Moi, je suis étudiante et je vis à Martouni et c’est très difficile d’aller à l’Université à Stépanakert car à cause de l’absence du gaz, très peu de voitures ou de bus fonctionnent et chaque fois ça me pose un très grand problème. Par contre, nous ne devons pas nous affaiblir, nous devons lutter pour le droit de notre vie, pour notre patrie, pour les jeunes qui n’ont pas vécu pour que nous puissions vivre nous-mêmes, pour les jeunes qui nous ont offert une vie au prix de leur sang et qui ont refusé leur vie, leurs rêves et leurs objectifs pour nous.

Nariné

Plus de 50 km2 de territoire arménien (Artsakh et Arménie) sont passés sous contrôle azéri dans l’indifférence générale. 5 villages arméniens désormais totalement isolés du reste du pays.Crédit photo : Liana Margaryan
Je suis une fille de 15 ans.

Le blocus a commencé le 12 décembre. D’abord, c’était très dur pour moi car tout le monde était en panique et chaque fois quand j’entendais parler des choses différentes ma crainte grandissait plus encore. Aujourd’hui, j’ai franchi cette crainte parce que nos parents font tout pour que nous ne sentions pas toute la charge et la difficulté du blocus. Leurs histoires de franchir les souffrances et les années sombres et froides de la première guerre nous encouragent et nous inspirent de la force de résister et de ne pas nous désespérer.

Mais malgré cela, aujourd’hui j’ai peur d’un génocide car nous avons aussi des victimes; il y a une douleur dont je souffre.

Jeune fille, habitante de Stepanakert.

 

Je m’appelle Haykuhi Aghabekyan et je viens d’Artsakh.

Je suis née et j’ai grandi ici, j’ai 2 enfants de 3 et 2 ans. Avec mon mari, mes enfants et ma belle-mère, on vivait une vie normale dans la capitale de Stépanakert avant que l’Azerbaïdjan n’ait fermé la seule route reliant l’Artsakh à l’Arménie.

Chers lecteurs,

Permettez-moi de commencer par dire que notre attachement à l’Artsakh est très grand, c’est notre terre natale, pour laquelle nous avons sacrifié des milliers de victimes, c’est notre coin natal sur cette planète, où nous voulons vivre et créer, nous ne voulons vraiment pas grand chose. Nous ne sommes que 120 000, nous avons perdu environ 70% de notre territoire lors de la dernière guerre d’Artsakh, mais nous vivons ici en plein espoir, sans tenir compte du fait que l’ennemi nous regarde de notre Shushi et se moque peut-être même de nous. Mais on dit rira bien qui rira le dernier, ce n’est pas encore la fin….

La violation régulière du régime du cessez-le-feu par l’ennemi, la fermeture de l’unique route vers le monde extérieur, le manque extrême de produits alimentaires et de médicaments et l’approvisionnement pas normal maintiennent les gens dans une atmosphère de peur. Je ne sais pas comment je dois partir avec mes 2 enfants et rester au sous-sol en cas d’une guerre!

Mon seul espoir est Dieu qui peut sauver notre Artsakh afin que nous continuions vivre ici sous un ciel paisible. Nous avons entendu de nombreux discours condamnant l’Azerbaïdjan, mais s’ils n’ont pas encore eu de résultats, ce ne sont que juste des mots, rien que ça!

Au 21e siècle, quand des gens  soulèvent les droits des animaux, quand ces gens sont soucieux de l’écologie,  voyez alors que toute une nation ayant une histoire de plusieurs siècles est assiégée depuis plus de 5 mois et est au bord du génocide, qui a alors besoin de vos discours?  Les gens vivent ici comme dans des cages, nous ne sommes pas aussi importants que les animaux ou la nature?

Nous, le peuple d’Artsakh, nous appelons la communauté internationale à se dégriser, nous avons des droits comme  les Européens qui vivent dans un pays nain ou en France, en Allemagne et ailleurs.

J’espère que par la volonté de Dieu tout sera réglé et que nous vivrons dans notre pays natal, que je mettrai à nouveau des fleurs sur la tombe de mon père, qui se trouve dans notre village occupé par l’ennemi. Nous avons des rêves, nous vivons aujourd’hui en Artsakh, entourés de 4 côtés par l’ennemi, mais nous étions là, nous sommes là et nous serons toujours là, j’en suis sûr!

Haykuhi Aghabekyan

 

Si vous souhaitez soutenir les Arméniens de l’Artsakh, un rassemblement est organisé dimanche 4 juin à 15h30 Place du Trocadéro à Paris par la Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF).