2026, un monde sans dessus dessous ?

Le président vénézuélien Nicolàs Maduro escorté par des agents des forces fédérales lors de son arrestation dans la nuit du 3 janvier 2026. © Rapid Response 47 (réseaux sociaux)

Bonne année d’abord et avant tout en vous présentant nos vœux les plus cordiaux pour 2026, pour vous, vos familles et vos projets. Nous vous remercions pour votre fidélité et de votre soutien en vous annonçant un nouveau projet de Défis Humanitaires présenté en conclusion de notre éditorial.

L’année 2026 commence de manière spectaculaire avec l’enlèvement par les Etats-Unis du président vénézuélien, Nicolàs Maduro et de sa femme Cilia Flores, samedi 3 janvier en pleine nuit à Caracas lors d’une opération militaire chirurgicale. Sa photo de prisonnier a fait le tour du monde et Donald Trump a assisté en direct à son arrestation « comme à la télévision ». Cela nous rappelle l’Irak et Saddam Hussein !

Lors d’une conférence de presse nocturne Donald Trump a notamment déclaré prendre le contrôle du Vénézuéla pour « nous assurer d’une transition sûre, appropriée et avisée ». Nous verrons ce qu’il en est, la suite pouvant se révéler plus compliquée. Malgré toutes les critiques que l’on peut faire du régime dictatorial de Nicolàs Maduro, ce coup de force soulève la question du respect de la souveraineté des Etats-nations et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

« Fini l’idéalisme utopique, place au réalisme pur et dur ». Pete Hegseth.

Ce à quoi nous assistons c’est la mise en œuvre de la nouvelle « Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis ». Et, plus précisément, la réaffirmation avec force de la doctrine Monroe pour « restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental » c’est-à-dire sur l’Amérique Latine assortie du « corolaire Trump ».

Voilà tous les pays de la région prévenus de ce qui peut les attendre, comme des pays extérieurs qui s’aventureraient à s’ingérer dans cette sphère d’influence exclusive ! Cela promet des rebondissements à venir.

Ce à quoi nous assistons au Vénézuéla est une parfaite illustration de la nouvelle stratégie des Etats-Unis de Donald Trump. Plus de grandes croisades sans fin au risque de l’enlisement contre l’axe du mal et pour soi-disant démocratiser l’univers. Mais une force au service des seuls intérêts américains basée sur une supériorité massive au niveau militaire, économique et technologique.

Si Trump n’est pas un va-t’en guerre néo-conservateurs selon les experts, c’est le « shérif » qui s’affranchit du droit et « qui a ordonné plus de frappes en un an que Biden au cours de ses quatre années de mandat » (Le Grand Continent). Ce n’est plus l’hyperpuissance au service d’une mondialisation du libre-échange, mais une force déterminée et ciblée au bénéfice de la suprématie américaine pour les décennies à venir.

Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis.

Le président Donald J. Trump tient une conférence de presse à Palm Beach, en Floride, le 3 janvier 2026, en compagnie du secrétaire d’État Marco Rubio, du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth et du général de l’armée de l’air Dan Caine, président du Comité des chefs d’état-major, pour discuter de l’opération Absolute Resolve à Caracas, au Venezuela. ©Maison Blanche

 

Cette nouvelle stratégie sonne la fin de la politique étrangère des Etats-Unis depuis 1945. Ce document est un véritable réquisitoire contre les élites qui ont conduits la politique américaine après la Guerre froide. Au centre de cette doctrine trône dorénavant un slogan appelé à devenir un mot d’ordre « la paix par la force » qui peut être le Cheval de Troie de bien d’autres appétits et objectifs sans frontières.

N’en doutons pas, cette stratégie est déjà à l’œuvre et va aller crescendo, en s’adaptant si nécessaire. Elle concerne tout autant la politique intérieure que les grands protagonistes internationaux. Elle a le mérite de la clarté.

Ainsi, si le sort de l’Amérique du Sud est celui de la doctrine Monroe de souveraineté limitée comme au temps de Brejnev avec l’Europe centrale et orientale, l’Europe d’aujourd’hui est considérée comme un continent déclinant manquant de confiance et d’identité et dont il faut cependant « promouvoir la grandeur » nécessaire aux Etats-Unis à l’aide d’un programme de redressement « made in Trump ».

Et de souligner que l’Europe a perdu des parts du PIB mondial, passant de 25% en 1990 à 14% aujourd’hui ! Cela devrait d’ailleurs nous secouer pour sortir de notre torpeur. La faiblesse est désormais incompatible avec la liberté, la prospérité, l’indépendance et la souveraineté dans le monde de Trump, Xi Xinping, Poutine, Erdogan où la force est la condition sine qua non de l’existence.

Face à cette stratégie qui privilégie le bilatéral face au multilatéral, la souveraineté face aux institutions internationales, le national face à l’internationalisme et qui entend assurer son hégémonie tout en déclarant « ne pas vouloir dominer le monde et ne pas changer les différences », l’Europe est conduite à se reposer la question de ses fondations qui sont celles des nations qui la constituent et qui sont sa légitimité politique et sa force morale. Seules ces nations seraient vassalisées, ensemble elles le seront tout autant si l’Europe ne se réinvente pas dans le monde tel qu’il devient.

Les pays membres et l’Union Européenne, fondée à l’origine sur la paix, le droit et le commerce, ne peuvent pas ne pas se poser la question de leur existence dans un monde dominé par le retour des empires, l’emploi de la force et le lâchage des Etats-Unis.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le président français Emmanuel Macron ont coordonné leurs positions en amont de la réunion des dirigeants des pays participant à la Coalition des volontaires, tenue à Paris le 6 janvier 2026. ©Gouvernement ukrainien

Alors qu’une Conférence de la Coalition des pays volontaires pour soutenir l’Ukraine se tient mardi 6 janvier à Paris, la position américaine est limpide. Négocier une cessation rapide des hostilités et rétablir une stabilité stratégique avec la Russie. On voit là l’idée de la « realpolitik » des sphères d’influence mais aussi l’objectif de disjoindre « l’alliance indéfectible » de la Russie avec la Chine devenue l’adversaire systémique depuis Barak Obama.

Pour l’Europe et ses pays comme pour la Pologne, les Pays Baltes qui connaissent de près la Russie, la question se pose très différemment. Quel sera le prix de la fin de la guerre et quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine et ses voisins ? C’est tout l’enjeu y compris pour les Etats-Unis.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis. Vous trouverez dans cet édition l’excellent article de Pierre Brunet que je vous invite à lire à ce sujet.

Et l’humanitaire dans tout cela ?

Les Gazaouis font la queue pour obtenir de la nourriture dans une cuisine communautaire à Deir al Balah. ©UNOCHA Olga Cherevko

Pour aller à l’essentiel, l’équation est simple et brutale. Les besoins humanitaires vont en augmentant mais les moyens chutent drastiquement. Il s’agit non seulement des crises en cours, mais aussi d’anticiper ce que 2026 nous réserve : épidémie, catastrophe et guerre sur fond de pauvreté extrême.

La crise ouverte au Vénézuéla qui compte déjà des millions et millions de réfugiés du pouvoir dictatorial de Nicolàs Maduro, se résoudra-t-elle pacifiquement dans les urnes ? Nous l’espérons. Le coup de force des Etats-Unis au Vénézuéla sera-t-il bientôt suivi d’autres comme l’annonce Donald Trump ? Sans parler de l’exemple que le Vénézuéla pourrait inspirer en provoquant une compétition géopolitique faite de prédation et de violence.

Maintenant, où en sommes-nous  sur le plan des ressources humanitaires. L’année 2025 est bien celle de la bascule des financements. Pour mémoire, l’appel des Nations-Unies avec OCHA était de 45,46 milliards de dollars destinés à secourir 181,2 millions de personnes en danger. Devant la chute brutale des financements des Etats-Unis et d’autres pays, OCHA a dû revoir son plan à la baisse le 16 juin 2025 pour un budget de 29 milliards de dollars destinés à 114 millions de personnes.

Pour rappel, l’évaluation initiale des personnes ayant besoin d’une aide vitale était de 300 millions de personnes dans 72 pays. Ce qui a fait dire à Tom Fletcher « Nous avons été forcés de faire un tri de la survie humaine ». Finalement, le budget 2025 a été de 23,23 millions de dollars dont 13,41 pour l’appel consolidé et 9,9 millions provenant d’autres fonds.

L’ONU a lancé un appel pour 2026 de 23 milliards de dollars pour secourir 87 millions de personnes frappés par la guerre, les catastrophes, les épidémies et l’effondrement des récoltes en indiquant qu’il faudrait réunir au total 33 milliards pour répondre aux besoins essentiels de 135 millions de personnes dans 50 pays.

Qu’en sera-t-il ? La baisse de l’aide humanitaire va t’elle se stabiliser ou se poursuivre et avec quelles conséquences humaines ? Ce qui est certain c’est que les humanitaires doivent se mobiliser sans réserve pour lutter contre le reflux et l’abandon qui est en cours. Sans parler de nouvelles conditionnalités risquant de mettre en cause les principes humanitaires et le poids d’une redevabilité toujours plus pesante et paralysante.

Les Etats-Unis viennent de promettre 2 milliards de dollars pour l’aide humanitaire avec 3 conditions pour l’ONU : une réforme structurelle, la centralisation du contrôle et une stricte redevabilité tout en prévenant que l’usage de ces fonds devaient répondre aux « intérêts nationaux américains » et que des pays en étaient exclus comme l’Afghanistan, le Yémen et Gaza. Il va donc falloir que les autres acteurs qui financent l’aide humanitaire compensent les absences des Etats-Unis et mobilise les ressources suffisantes pour les victimes des grandes crises.

Le droit humanitaire international battu en brèche.

De la nourriture d'urgence est distribuée à Kryvorizhzhia, dans la région de Donetsk, sur la ligne de front, en Ukraine.
© WFP/Sayed Asif Mahmud De la nourriture d’urgence est distribuée à Kryvorizhzhia, dans la région de Donetsk, sur la ligne de front, en Ukraine.

Autre signe des temps, les autorités israéliennes confirment l’interdiction à 37 ONG humanitaires internationales de continuer d’apporter de l’aide à Gaza si elles ne communiquent pas d’ici le 1er mars la liste de leurs employés palestiniens. Du point de vue des principes humanitaires, ces ONG ont raison et doivent être soutenues.

Cela nous rappelle l’expulsion de toutes les ONG de Kaboul par les Talibans dans les années 1995, mais aussi celle de plus de 30 ONG du Rwanda en 1996 par le pouvoir de Paul Kagamé et, enfin, l’expulsion manu militari de 14 ONG du Darfour par le président Omar El Béchir en 2009 suite à sa condamnation par la Cour Pénale Internationale.

Sans annulation de cette interdiction demandée par de nombreux pays et par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, cela entrainera des conséquences humanitaires immédiates pour la population de Gaza déjà fortement éprouvée. Mais l’objectif est peut-être justement de les remplacer par une structure installée et contrôlée par Israël.

L’espace humanitaire à venir ne se réduit pas seulement par des capacités budgétaires fortement diminuées, mais également par les accès qui lui seraient interdits dès lors que les ONG gêneraient et qu’elles n’auraient plus le soutien suffisant de grands acteurs internationaux et des opilions publiques.

En ce début d’année 2026, l’enlèvement de Nicolas Maduro et l’interdiction de 37 ONG à Gaza sont des signaux significatifs de changements qui nécessitent des réponses individuelles et collectives à la hauteur des enjeux.

L’aggiornamento de Défis Humanitaires et un nouveau projet.

Dans ce contexte de rupture il est indispensable pour Défis Humanitaires d’évoluer, de s’adapter afin de poursuivre notre mission d’information, de débat, d’alerte et de proposition.

Cela est d’autant plus vrai, que nous sommes de plus en plus confrontés à la désinformation, à des vérités dites alternatives et des campagnes cyber de manipulation de grande envergure.

Cette évolution concerne d’abord la ligne éditoriale qui doit donner plus de place à la géopolitique humanitaire des crises, aux liens entre choix politique et conséquences comme avec l’Aide Publique au Développement. De même, le contexte nous conduit à développer les sujets liés à l’innovation, la mutualisation, au financement et à un plaidoyer plus effectif en direction des pouvoirs publics et des médias.

L’autre axe majeur de notre évolution concerne le support lui-même avec un changement de maquette de type média-presse bénéficiant de nouvelles fonctionnalités pour mobiliser plus de lecteurs, un accès facile et rapide aux archives et à une traduction de nos articles dans un plus grand nombre de langues.

Défis Humanitaires est une revue indépendante, gratuite mais qui a un coût. Si ce coût est celui du bénévolat, il nécessite aussi des financements indispensables pour faire appel à une agence spécialisée compétente pour concevoir la nouvelle maquette. De même, l’évolution de la ligne éditoriale et des éditions suppose un renforcement de la rédaction.

Aussi, en ce début d’année, je lance un appel à tous nos lecteurs qui sont nos meilleurs alliés pour financer ce développement grâce à leur soutien en rappelant que votre don est déductible à hauteur de 66% de son montant et que vous pouvez le faire dès aujourd’hui ici : Votre don est un levier d’action humanitaire, un grand merci. – Helloasso.

Je vous en remercie par avance et vous présente encore mes meilleurs vœux en vous assurant que vous pourrez compter sur Défis Humanitaires.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.


Découvrez les autres articles de cette édition : 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sauvetage des rescapés du Musa Dagh

Une leçon humanitaire pour aujourd’hui !

Sauvetage des rescapés du Musa Dagh par les chaloupes de la marine nationale les 12 et 13 septembre 1915

C’est une histoire méconnue. Il y a 110 ans, alors que se déroulait le premier génocide du XX siècle contre la population arménienne par le gouvernement des Jeunes-Turcs, 4092 arméniens ont alors été sauvé de la mort par la marine française.

Ces arméniens de 6 villages de Cilicie, proches de la ville d’Antioche au sud-est de l’Anatolie, s’étaient réfugiés sur la montagne du Musa Dagh plutôt que d’être condamné à la mort dans les convois de la déportation vers le désert syrien.

Durant 53 jours, ils se sont défendus et ont résistés âprement aux assauts turcs tout en étant totalement isolés et encerclés. Sur le Musa Dagh, situé au bord de la méditerranée, ces arméniens avaient placés sur la montagne un grand drapeau blanc avec une croix rouge.

Photo du Musa Dagh. ©Antoine Agoudjian

Un bateau de la marine française, Le Guichen, les a alors repérés et bientôt, sur une décision courageuse du vice-amiral Louis Dartige du Fournet, 5 croiseurs ont embarqués les 12 et 13 septembres 1915 ces 4092 arméniens épuisés pour les débarquer en sécurité à Port Saïd. Leurs descendants comptent aujourd’hui plus de 40.000 âmes en Arménie, en France et dans le monde.

L’histoire ne s’arrête pas là. Un des petits-enfants de rescapés du Musa Dagh, Thomas Aintalian, a entrepris de retrouver les traces du sauveur de ses grands-parents. Il a retrouvé sa tombe dans le cimetière du village de Saint Chamassy en Dordogne. Les médias se sont alors passionnés pour cette histoire. Depuis 2010, chaque année, une cérémonie a lieu pour célébrer la mémoire d’un juste qui pris une décision courageuse selon sa conscience et sa conception de l’honneur.

J’ai découvert cette page d’histoire cette année, le 22 septembre 2025, a Musa Ler en Arménie lors de la cérémonie réunissant de nombreux arméniens et français avec les autorités de ce pays. Avec eux, une délégation des écrivains de marine avec son président, Patrice Franceschi, Sylvain Tesson, Katel Faria et Arnaud de la Grange, Gilbert-Luc Devinaz, sénateur et président du groupe interparlementaire France-Arménie, l’ambassadeur de France, Olivier Decottignies et l’amiral Bossu de l’Etat-major de la marine. Cérémonie accompagnée par la célèbre violoncelliste Astrig Siranossian, en présence de l’acteur Simon Abkarian qui jouera le rôle du général de Gaulle dans le prochain film d’Antonin Baudry qui sortira en 2026. Cérémonie suivi du traditionnel repas, la harissa. Avec eux, il y a également Jean-Christian Kipp, vice-président de la Société des Explorateurs Français, Catherine Van Offelen, écrivaine, Antoine Agoudjian, photographe, et votre serviteur, Alain Boinet, président de Défis Humanitaires ».

Comment ne pas voir dans ce sauvetage une opération humanitaire remarquable. Il s’agissait à l’époque d’un génocide qui a fait plus d’un million de victimes et nous étions alors en guerre contre l’Empire Ottoman allié de l’empire allemand. Mais, comment ne pas penser à diverses situations que nous connaissons aujourd’hui ? Que l’on pense à Gaza, à l’Ukraine, la RDC ou le Soudan et tant d’autres encore.

©UNICEF/Mohammed Nateel La guerre a dévasté Gaza

Souvenons-nous que nous célébrons le 5ème anniversaire de la guerre de l’Azerbaïdjan en septembre 2020 contre le Haut-Karabagh ou Artsak qui s’est terminée le 19 septembre 2023 par une nouvelle attaque chassant 100.000 Arméniens de leur territoire ancestral.

Chaque guerre à ses spécificités et on ne peut toutes les confondre. Souvenons-nous aussi que la première guerre mondiale déclencha le déploiement à grande échelle des sociétés de Croix Rouge sur tous les fronts pour soigner les blessés. Pourtant, aujourd’hui, alors que plus de 300 millions d’êtres humains ont besoin de secours, c’est le moment choisi par certains pays pour diminuer drastiquement leur aide humanitaire !

Le 80ème anniversaire des Nations-Unies qui vient de se tenir à New-York en présence de 193 Etats membres illustre bien ce repli, cet affaiblissement qui est celui de ses financements et de son rôle. La Charte des Nations-Unies signée le 26 juin 1945 et l’ONU sont aujourd’hui à un tournant décisif. Le projet UNGA80 sera-t-il suffisant ?

©UN Photo/Eskinder Debebe – La première séance plénière de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations Unies est ouverte

A suivre l’actualité, on a parfois l’impression que Donald Trump s’est substitué à sa manière à l’ONU. Faudrait-il un nouveau cataclysme mondial pour redonner légitimité et vigueur à une telle organisation nécessaire malgré ses limites.

Au mois de juillet, le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, déclarait que la solution à deux Etats entre Israël et la Palestine était « plus éloignée que jamais » ! Aussi la France et une dizaine de pays viennent de reconnaître l’Etat de Palestine car « le peuple de Palestine n’est pas un peuple en trop » comme l’a déclaré le Président de la République, Emmanuel Macron.

L’initiative qui semble celle de la dernière chance s’adresse à tous mais avant tout aux Etats-Unis, car soyons lucide, seul ce pays a les moyens d’obliger Israël à un cessez le feu et à une solution politique sans le Hamas qui s’est irrémédiablement condamné le 7 octobre 2022.  Au moment même où nous allons publier cette édition ce 30 septembre, nous attendons ce qui sortira du plan en 20 points de Donald Trump accepté par Benjamin Netanyahou et les pays arabes ! Le plan Trump va-t-il se concrétiser rapidement, libération de tous les otages, cessez-le-feu, aide humanitaire massive pour mettre fin à la famine, retrait progressif de l’armée israélienne et enfin conduire à la paix ! C’est tout l’enjeu, car, comme le dit Annalena Baerbock, présidente de cette Assemblée générale de l’ONU, « Si le mal prévaut, ce serait la fin de cette organisation » !

Dans une tribune publiée dans The Guardian le 26 août, Martin Griffiths, ancien secrétaire général adjoint des Nations-Unies aux affaires humanitaires, écrit en parlant de l’ONU : « Ce nouveau déficit de pertinence découle d’un effondrement de la ressource la plus précieuse de l’ONU : son courage ». Et d’ajouter plus loin « Une culture de prudence s’est infiltrée dans l’organisation, une forme d’inertie et de résignation face aux blocages politiques ». Je crains que ce constat ne concerne beaucoup d’organisations !

©UNICEF/Mohammed Nateel Les taux de malnutrition n’ont cessé d’augmenter à Gaza depuis mars 2025

Dans ce contexte délétère, l’humanitaire est en bien fâcheuse posture ! « A la fin du mois de juillet, la situation humanitaire mondiale 2025 présentait des besoins de financement consolidés de 45,48 milliards de dollars pour secourir 181,2 millions des 300 millions de personnes dans le besoin dans 72 pays. A fin juillet, seulement 7,64 milliards de dollars ont été mobilisé, ce qui représente 16,8% des besoins financiers actuels. C’est environ 40% de moins que le financement enregistré à la même époque l’an dernier » selon les Nations-Unies.

Vous avez bien compris, seulement 7,64 milliards de dollars promis sur les 45,48 milliards indispensables pour secourir cette année tant de personnes en danger ! C’est la course au désengagement ! Face à ce reflux, les Nations-Unies ont annoncé le 16 juin une réduction drastique de leur plan d’aide humanitaire pour 2025 en raison des « coupes budgétaires les plus importantes jamais opérées ».

Le nouveau plan de 29 milliards de dollars priorise à l’extrême 114 millions de personnes selon un communiqué du Bureau de coordination de l’aide humanitaire de l’ONU (OCHA). « Nous avons été forcés de faire un tri de la survie humaine » a déclaré le Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher.

Je n’ai pas de baguette magique ni de solution miracle, mais je sais que la passivité et le « à quoi bon » sont des démissions que l’humanitaire ne peut ni ne doit se permettre. Comment comprendre que des pays de l’OCDE partisans du multilatéralisme laissent largement et brusquement tomber l’aide humanitaire et au développement au risque de le payer cher tant sur le plan de l’éthique de responsabilité qu’ils affichent que des conséquences que tout abandon engendrera.

Ukraine, la place Maïdan à Kiev ©Alain Boinet

Je crois que le courage de l’Ukraine doit nous inspirer et j’approuve personnellement l’augmentation des budgets de défense qui sont ceux de notre liberté, de notre indépendance et de notre souveraineté car que le péril est à nos portes. Je crois tout autant que cela est compatible et complémentaire d’une poursuite de l’aide internationale. Comme le suggère dans cette édition Cyprien Fabre dans son article « Flemme », l’aide humanitaire et au développement devrait être intégrée à une architecture de sécurité globale incluant la sécurité humaine et la sécurité environnementale. La sécurité de chaque pays doit s’accompagner d’une défense commune face aux périls collectifs.

Dans ce contexte, je crois que les humanitaires ne doivent pas se recroqueviller sur des analyses faciles qui cacheraient l’essentiel. La baisse de l’aide internationale des pays développés est une tendance générale pratiquée par des gouvernements de gauche ou de droite comme des extrêmes.  Nous sommes en face d’une crise existentielle dont nous n’avons pas encore vu le fond et qui nécessite de comprendre ce qui se passe, de produire un discours pertinent et d’inventer des alternatives pour endiguer la décrue.

C’est dans cette voie que Défis Humanitaires est engagé en publiant des articles répondant à ces attentes. La crise géopolitique que nous vivons doublés de la crise des financements humanitaires nous conduit à nous reposer la question de la politique éditoriale de Défis Humanitaires.

Aussi, nous allons prochainement vous proposer de participer à ce questionnement en contribuant tant à l’analyse de la situation qu’à l’orientation de la revue que vous lisez régulièrement. Merci pour votre soutien qui est précieux.

Alain Boinet.


Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.


Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105