La générosité française : un modèle résilient et pluriel

Antoine Vaccaro, Président du CerPhi et de Force for Good

© Ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative

La générosité des Français, qu’elle provienne des particuliers ou des entreprises, continue de se renforcer. Le Baromètre des Générosités 2024[1], publié par France Générosités et la Fondation de France, en atteste. Malgré les crises économiques et sanitaires des dernières années, les dons ont atteint 9,2 milliards d’euros en 2022, répartis entre dons manuels, legs, donations et mécénat d’entreprise. Ce chiffre reflète un attachement profond des Français aux valeurs de solidarité et à l’intérêt général.

Une générosité diverse et inclusive

Contrairement aux modèles anglo-américains, où les dons sont de plus en plus concentrés parmi les ménages les plus aisés, la France se distingue par une générosité plus largement répartie. Néanmoins, une progression notable des dons issus des foyers les plus riches est observable : les 1 % les plus aisés contribuent désormais à 14,2 % des dons totaux. Aux États-Unis, en 2021, les ménages à hauts revenus, représentant les 10 % les plus riches, ont donné environ 194 milliards de dollars, soit 60 % des dons individuels[2].

Pour illustrer cette tendance, MacKenzie Scott illustrent cette concentration, on estime qu’elle a donné plus de 16 milliards de dollars à des centaines d’organisations depuis son divorce en 2019 jusqu’à fin 2023[3], profitant d’une législation qui autorise une redistribution massive sans contrainte successorale. Cette approche peut permettre à une poignée de personnes d’orienter des secteurs entiers de l’intérêt général, illustrant un modèle très différent du paysage français.

Parallèlement, des ressources stratégiques comme les legs et les dons numériques connaissent une dynamique croissante en France.

Le poids du mécénat d’entreprise : une spécificité française

Les entreprises jouent un rôle crucial dans le financement des causes d’intérêt général. Elles pèsent 42 % des dons en 2022. Ce contraste avec les États-Unis, où elles ne représentent que 4 % des dons (Giving USA 2022)[4], illustre une singularité française. Ce succès repose sur trois facteurs :

  1. Un cadre fiscal avantageux : Les entreprises bénéficient d’une réduction d’impôt de 60 % sur les dons jusqu’à 2 millions d’euros.
  2. Une culture philanthropique plus corporate : Aux États-Unis, la philanthropie est largement dominée par des fortunes privées. Les capitaines d’industrie, après avoir accumulé d’importantes richesses, choisissent souvent de soutenir des causes philanthropiques à titre individuel. En France, où les patrimoines sont plus fréquemment transmis de génération en génération, les mécènes privilégient davantage le don via leur entreprise plutôt qu’une intervention personnelle directe.
  3. Des objectifs locaux de visibilité : Les entreprises soutiennent des projets à fort ancrage territorial, comme le sport, la solidarité ou la restauration du patrimoine, mais négligent par exemple des domaines stratégiques comme la recherche scientifique (3 %)[5]
Lucy Pfliger, Ingénieure d’étude et Laurence Lepetit, déléguée générale de France Générosité © Antoine Vaccaro

L’impact des grands donateurs sur la société civile

Si les dons des foyers les plus riches constituent une ressource bienvenue, ils soulèvent des enjeux démocratiques. Une concentration excessive des financements peut déséquilibrer les priorités des associations, au détriment des besoins des publics les plus vulnérables. De plus, cette générosité, souvent assortie de déductions fiscales conséquentes, risque d’accroître les inégalités sociales et de renforcer l’influence des plus riches sur les choix des causes à soutenir, comme cela s’observe déjà aux États-Unis.

Les défis de la pérennité

La progression des dons escamote une question fondamentale : à quel coût, cette croissance est-elle maintenue ? A mesure que la compétition pour l’euro philanthropique s’accroît, les investissements nécessaires pour mobiliser les donateurs : communication, campagnes marketing, outils numériques, événementiel, alourdissent les charges des organisations, absorbant vraisemblablement une fraction de cette croissance.

Vers une générosité élargie et durable

Pour consolider ce modèle, plusieurs leviers méritent d’être explorés :

  • Encourager les dons de la classe moyenne : Une fiscalité plus inclusive, récompensant les premiers euros donnés, pourrait inciter davantage de foyers à contribuer. (i.e. déduction intégrale des mille premiers euros)
  • Sensibiliser les jeunes générations : En intégrant la générosité dans les programmes scolaires et via des outils ludiques comme les jeux éducatifs, il est possible d’éveiller un intérêt pour le bien commun dès le plus jeune âge, semant ainsi les graines d’un engagement dans le futur.
  • Mobiliser les seniors autour des libéralités : Les dispositifs de transmission du vivant, tels que l’assurance-vie prépareraient une générosité post-mortem encore plus importante.

Enfin, les entreprises pourraient jouer un rôle plus significatif en soutenant plus fortement des secteurs stratégiques aux cotés de la puissance publique, comme la recherche scientifique, essentiels pour relever les défis globaux tout en renforçant leur impact sociétal.

En conclusion, la générosité française, équilibrée entre grands et petits donateurs, fait face à des défis nouveaux liés au décrochage des ménages au faible revenus, à la montée en puissance de la grande philanthropie, à la multiplication des causes qui font appel à la générosité du public et surtout à la digitalisation des outils de collecte.  Les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) et l’intelligence artificielle offrent des solutions prometteuses pour rendre le don plus accessible et traçable.

En combinant éducation, technologies et en stabilisant les incitations fiscales, la France a l’opportunité de préserver et d’amplifier la singularité de son modèle de générosité.

 

[1] https://www.francegenerosites.org/ressources/barometre-de-la-generosite-2022-france-generosites-mai-2023/

[2] Does Philanthropy Subvert Democracy? | Auteur : Rob Reich | Éditeur : Princeton University Press | Année de publication : 2018

[3] https://www.lemonde.fr/international/article/2022/05/30/mackenzie-scott-une-vision-desinteressee-de-la-philanthropie_6128122_3210.html

[4] https://givingusa.org/

[5] https://admical.org/sites/default/files/uploads/admical_2022_infographie_barometre_vdef.pdf

 

Antoine Vaccaro

Antoine Vaccaro est titulaire d’un doctorat en science des organisations – Gestion des économies non-marchandes, Paris-Dauphine, 1985.

Après un parcours professionnel dans de grandes organisations non gouvernementales et groupe de communication : Fondation de France, Médecins du Monde, TBWA ; il préside le CerPhi et Force for Good. Administrateur au sein d’associations et de fondations.Co-Fondateur de plusieurs organismes professionnels : Association Française des Fundraisers, Comité de la Charte de déontologie des organismes faisant appel à la générosité publique, Euconsult, La chaire de Philanthropie de l’Essec. Investisseur chez Heoh, Qu’est ce qui tourne ? My Quick Win. Il a publié divers ouvrages et articles sur la philanthropie et le fund-raising. 

 

 

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