Sommet Union Africaine – Union Européenne, quels résultats ?

Interview exclusive avec Alain Le Roy qui a préparé et suivi ce sommet.

De gauche à droite : Muhammadu BUHARI (Président du Nigeria, Nigeria), Ursula VON DER LEYEN (Présidente de la Commission européenne, COMMISSION EUROPÉENNE), Abdel Fattah EL-SISI (Président de l’Égypte, Égypte), Cyril RAMAPHOSA (Afrique du Sud), Charles MICHEL (Président du Conseil européen, CONSEIL EUROPÉEN), Emmanuel MACRON (Président de la France, France), Macky SALL (Président du Sénégal, Sénégal), Kaïs SAÏED (Tunisie) au sommet UE – UA 2022 @European Union

Alain Boinet : Tu as préparé le 6ème Sommet Union Africaine-Union Européenne qui vient de se tenir à Bruxelles les 17 et 18 février sous la présidence de M. Macky Sall et Charles Michel. En quoi s’agit-il d’un « partenariat renouvelé riche de promesses » » alors que le précédent Sommet à Abidjan en 2017 a laissé des souvenirs mitigés ?

Alain Le Roy : En effet, à l’issue du sommet d’Abidjan en 2017, il devait y avoir un plan d’action qui n’a finalement pas été adopté, ce qui entrainé une certaine frustration. C’est la raison pour laquelle il était essentiel de tenir un nouveau sommet avec cette fois des engagements concrets, précis et mesurables. Normalement, ce sommet Afrique-Europe se tient tous les 3 ans, mais en raison du COVID, il a fallu attendre 2022 pour le tenir. La France a insisté pour qu’il se tienne pendant sa présidence du Conseil de l’Union européenne.

Cette fois-ci, une attention toute particulière a été portée sur les résultats du sommet et aussi sur la forme. L’objectif était de parvenir à une déclaration politique courte et lisible et d’éviter la longue litanie de 80 chefs d’Etat et de gouvernement parlant les uns à la suite des autres. Les discussions ont ainsi été organisées autour de sept tables rondes pour débattre en profondeur entre chefs d’Etat et avec des experts, sur les thèmes suivants : financement de la croissance / infrastructures, énergie, transport, numérique / paix, sécurité et gouvernance / vaccins et systèmes de santé / agriculture et développement durable / éducation, formation professionnelle, migration / soutien au secteur privé et intégration économique.

Tout cela a abouti à des engagements clairs et chiffrés, notamment un montant de 150 milliards d’euros pour financer les investissements en Afrique d’ici 2027, et une liste de projets concrets et bien identifiés dans les différents domaines.

Les retours ont été très positifs de la part de l’essentiel des chefs d’Etat africains et européens présents qui se sont déclarés très satisfaits des résultats concrets du sommet et du renforcement du partenariat entre l’Afrique et l’Europe. La conférence de presse finale, au-delà de saluer les efforts et les engagements de ce sommet, a aussi été l’occasion de rappeler que l’Europe est de très loin le premier partenaire de l’Afrique, que ce soit en termes d’investissement, de commerce ou bien d’aide publique au développement. Et qu’elle compte bien le rester.

Alain Boinet : Comment s’articule les politiques de partenariat et de développement des 27 Etats membres de l’Union Européenne, comme la France, avec les décisions prises lors de ce Sommet ?

Alain Le Roy : Chaque Etat membre de l’UE a bien sûr sa propre politique d’aide au développement. La seule politique complètement communautarisée de l’Union Européenne est la politique commerciale. En revanche, tous les autres domaines et en particulier la politique d’aide au développement et la politique étrangère ne sont pas communautarisés, elles relèvent comme on dit à Bruxelles de l’intergouvernemental. Chaque pays garde sa propre politique.

La Commission européenne propose la répartition des fonds approuvés dans le cadre du budget européen et pour l’appui à l’Afrique cela relève principalement d’un nouvel instrument, le NDICI. Cette répartition est examinée par différents groupes de travail dans lesquels les Etats membres sont représentés.

Cette année il a été décidé pour rendre l’effort de l’Europe plus visible, d’agréger autant que possible par projet les engagements de l’UE (les fonds du NDICI par exemple) avec les engagements des Etats membres et de leurs agences de développement, ainsi qu’avec les engagements de la BEI (Banque européenne d’investissement). C’est ce qu’on appelle l’approche Team Europe ou Equipe Europe.

Alain Boinet : Quelles sont les mesures concrètes qui ont été prises pour faire face aux conséquences sanitaires, économiques et sociales de la pandémie de COVID-19 en Afrique ? 

Lancement de la campagne de vaccination contre la COVID-19 au Bénin @Présidence de la République du Bénin (CC BY-NC-ND 2.0)

Alain Le Roy : Dans ce contexte pandémique, deux aspects sont à prendre en compte, en premier les conséquences sanitaires directes de la pandémie mais aussi les conséquences économiques. Pour répondre aux mieux aux besoins sanitaires en Afrique, fournir des vaccins au continent était évidemment la priorité. Malgré un certain retard au début de la pandémie, l’Europe reste le seul continent qui n’a jamais limité ses exportations de vaccins et celui qui a déjà fourni à l’Afrique plus de 150 millions de vaccins. L’objectif est d’atteindre les 450 millions de vaccins livrés à l’Afrique d’ici fin juin 2022 en plus de ceux fournis par le mécanisme COVAX que l’UE a financé à hauteur de 3 milliards de dollars. On a beaucoup parlé des vaccins chinois, mais jusqu’à présent la Chine n’a fourni à l’Afrique que 35 millions de vaccins, beaucoup moins que l’Europe donc.

Le sommet s’est aussi attaché à contribuer à l’augmentation du taux de vaccination en Afrique. En effet, malgré ces dons de vaccins, le taux de vaccination moyen en Afrique reste aujourd’hui inférieur à 13% contre 70% en Europe. Ce faible chiffre s’explique notamment par des campagnes de vaccination insuffisantes, des réticences personnelles anti vaccin, des blocages dus au manque de matériel (pas assez de seringues par exemple) ou le manque de services de soins primaires. La Team Europe a donc prévu un paquet de mesures destiné au renforcement des systèmes de santé africains, avec entre autres un montant de 425 millions d’euros pour accélérer le rythme de la vaccination.

Enfin, au cours du sommet, des engagements ont été pris pour aider l’Afrique à produire rapidement ses propres vaccins, en particulier en Afrique du Sud, au Rwanda et au Sénégal. Une séquence spécifique a porté sur la production de vaccins ARN messager. Six pays vont bénéficier d’une aide à la production de ces vaccins : l’Égypte, le Kenya, le Nigeria, le Sénégal, l’Afrique du Sud et la Tunisie.

En ce qui concerne les conséquences économiques de la crise sanitaire, cet aspect fut déjà abordé au cours du Sommet sur le financement des économies africaines le 18 mai 2021 à Paris, avec en particulier l’allocation par le FMI de 650 milliards de dollars de DTS* pour l’ensemble du monde, dont 33 milliards de dollars directement pour l’Afrique. Et en plus, les pays du G20 ont fixé comme objectif de réallouer jusqu’à 100 milliards de dollars de leurs propres DTS, principalement au profit de l’Afrique. Le sommet a pu constater que la réalisation de cet objectif progressait bien puisque nous en étions déjà à plus de 55 milliards de dollars d’engagements fermes dont 13 milliards de la part des premiers pays européens.

*Les droits de tirage spéciaux (DTS, en anglais, Special Drawing Rights : SDR), également au singulier, sont un instrument monétaire international créé par le FMI en 1969 pour compléter les réserves officielles existantes des pays membres.

Alain Boinet : Il semblerait qu’il y ait des problèmes techniques qui gênent cette réallocation. 

Alain Le Roy : Il n’y a pas de problèmes techniques sérieux pour la réallocation à travers les trusts du FMI.

La première voie qui fonctionne est celle par laquelle les pays développés prêtent leurs DTS à travers le Poverty Reduction and Growth Trust (PRGT), ou FRPC en français, qui est un trust existant du FMI. Les pays prêtent au FMI qui prête ensuite directement aux Etats africains. Ce premier trust devrait approcher les 30 milliards de dollars.

La deuxième voie consiste à utiliser le Resilience and Sustainability Trust (RST), un trust en cours de création et dont l’idée a pris naissance au sommet du 18 mai. Il sera opérationnel en septembre/octobre. Le RST pourrait atteindre les 50 ou 60 milliards de dolars, principalement pour l’Afrique, mais pas exclusivement. En effet, ce trust est destiné aux PMA et PRI (pays à revenus intermédiaires) vulnérables dont la majorité sont des pays africains.

La difficulté est de mettre en place une troisième voie qui permettrait de réallouer ces DTS directement au profit des banques africaines de développement ce qui occasionnerait un vrai effet de levier. Pour le moment la Banque Centrale Européenne estime qu’il est impossible de prêter les DTS des pays de la zone euro en dehors des trusts du FMI. C’est donc un sujet sur lequel nos experts de la Direction du Trésor travaillent pour trouver une solution.

Alain Boinet : Ce sommet fait état d’un vaste plan de développement à l’aide d’un paquet d’investissements de 150 milliards de dollars. De quoi s’agit-il et quelles sont les priorités de ce plan ?  

Alain Le Roy : En effet, ce sommet a été l’occasion de lancer un plan d’investissement de l’UE en Afrique d’au moins 150 milliards d’euros sur 5 ans. S’inscrivant dans le projet Global Gateway de l’UE, ce plan aura un effet de levier sur les investissements privés, ce qui devrait multiplier par environ 3 son impact réel.

Ce plan couvre de nombreux domaines déjà identifiés par l’agenda 2063 de l’Union africaine, parmi lesquels on peut citer :

. la santé, avec en particulier l’appui aux systèmes de santé et à la production de vaccins en Afrique,

. l’éducation, avec l’appui à la formation des enseignants et le renforcement ou la création de centres de formation professionnelle adaptés aux marchés du travail locaux,

. les infrastructures, en renforçant de façon transversale les procédures pour accroître la transparence et la durabilité des projets,

. l’énergie, avec notamment de nombreux projets d’interconnexion électrique et des partenariats énergétiques « justes » pour accompagner les pays dans leur transition énergétique en tenant compte de leurs immenses besoins d’accroitre l’accès à l’électricité,

Centrale thermo-solaire à cycle combiné intégré d’Ain Beni Mathar au Maroc. Photo: Dana Smillie / World Bank (CC BY-NC-ND 2.0) 

. les transports, avec une liste de projets d’infrastructures routières, ferroviaires, portuaires, souvent d’intérêt régional et à démarrage rapide,

. l’accès au numérique, avec entre autres le démarrage de l’étude de faisabilité pour le câble sous-marin Europe-Afrique, le développement de hubs de formation et le renforcement de l’accès satellitaire,

. le soutien au secteur privé et tout particulièrement au secteur des starts-up africaines et des jeunes entrepreneurs, au travers de fonds spécifiques. Ainsi que le soutien à la mise en place de la zone de libre-échange du continent africain pour contribuer à l’intégration économique du continent.

Dans chaque domaine, des projets précis et concrets ont été retenus, en accord entre l’UE et l‘UA.

Alain Boinet : Les Objectifs de Développés Durables (ODD 2015-2030) ne sont cités nulle part dans la déclaration finale de ce Sommet.

Alain Le Roy : Les ODD n’ont peut-être pas été cités de manière explicite dans la déclaration finale, mais il est clair que l’ensemble du projet est en conformité avec les ODD. Le paquet de 150 milliards est explicitement au service de l’ambition commune pour l’agenda 2030, ce qui est précisément une référence à l’agenda des ODD des Nations Unies. C’est d’ailleurs l’un des points sur lesquels l’Europe travaille très sérieusement pour que les investissements soient durables et que leur impact sur l’environnement soit mesuré à chaque fois.

Alain Boinet : Parmi les sujets abordés officiellement durant le Sommet sur la paix, la sécurité et la gouvernance, on ne trouve pratiquement rien dans la déclaration finale, notamment sur le Sahel et l’opération Barkhane et Takuba. De même que pour l’aide humanitaire qui est pourtant une priorité dans nombre de pays en Afrique. Est-ce un oubli ?

Visite de M. El-Ghassim Wane , Représentant spécial du secrétaire général des Nations, chef de la MINUSMA au contingent Togolais de la MINUSMA @MINUSMA/Harandane Dicko (CC BY-NC-SA 2.0)

Alain Le Roy : Une table ronde spécifiquement consacrée aux questions de paix et de sécurité a été organisée lors du Sommet qui a donné lieu à des discussions très denses et très riches.

Les principes de notre coopération renforcée en matière de paix et de sécurité ont été précisés au point 5 de la déclaration finale du sommet. Cela concerne entre autres le soutien à la formation des forces de sécurité africaines et le soutien aux opérations africaines (en Somalie, en faveur du G5 Sahel, etc…). Nous espérons aussi que l’UE pourra, dès que la nouvelle Facilité européenne de paix sera opérationnelle, soutenir les opérations africaines contribuant à la stabilité du continent ou à la lutte contre le terrorisme, comme l’opération actuelle du Rwanda pour lutter contre le terrorisme au Mozambique, à la demande de ce pays.

La déclaration rappelle aussi le caractère essentiel de l’engagement de tous au respect du droit international humanitaire.

La question du Sahel et de l’avenir de Barkhane a fait l’objet d’une réunion spécifique euro-africaine à Paris la veille du sommet.

Alain Boinet : Y aura-t-il un mécanisme de suivi effectif ? Il a même été évoqué un droit de regard de la société civile sur la mise en œuvre des programmes. Certains sont sceptiques, ont-ils raison de s’inquiéter ?

Alain Le Roy : Le Sommet a été très clair, il y aura un suivi précis des engagements pris. La Commission européenne fera preuve d’une transparence totale sur les engagements qui ont été pris, au travers d’un site internet qui donnera les détails de ces engagements et l’état de la mise en œuvre des projets décidés. Il y aura également un comité de suivi qui rendra compte à la réunion ministérielle annuelle UE-UA. Ce site internet sera accessible à tous et en particulier à toutes les associations et fondations qui s’intéressent à l’Afrique et qui serviront d’aiguillons pour s’assurer de la mise en œuvre effective des engagements pris au cours du sommet.

Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure sur ce sommet Union Africaine – Union Européenne dont nous n’avons pas pu aborder tous les aspects, tant ils sont nombreux.

Alain Le Roy : Nous avions quelques inquiétudes car le sommet d’Abidjan avait généré des frustrations et depuis 2017, il n’y avait pas eu d’autre sommet. De plus l’aspect COVID et la situation en Ukraine rajoutaient un facteur d’incertitude sur la tenue du sommet.

Mais finalement le sommet s’est tenu aux dates prévues, en présentiel, et avec une participation exceptionnelle ! 100% des chefs d’État ou de gouvernement européens étaient présents. Ainsi que près de 90% des chefs d’Etat africains invités. Au total, près de 80 chefs d’État, et de nombreux experts de très haut niveau, étaient donc présents au sommet. Du côté africain, comme du côté européen, tous se sont déclarés satisfaits des résultats du sommet, même si l’accord sur la propriété intellectuelle concernant la production des vaccins n’a pas encore été trouvé. Malheureusement la crise en Ukraine a réduit la visibilité des résultats du sommet dans les médias.

Beaucoup a été fait en termes d’engagements sur des projets précis et concrets, en prenant en compte de tenir compte les priorités africaines, l’agenda 2030 des ODD et l’agenda 2063 de l’Union africaine.

Je pense que nous avons réussi, malgré des intérêts divergents, à intéresser l’ensemble des pays européens à l’Afrique. Le taux de participation et les montants importants mobilisés en témoignent. Cette mobilisation de l’ensemble de l’Europe en faveur de l’Afrique, et pas seulement des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, est un véritable succès porteur de nombreux espoirs.

La situation de l’Afrique ne va certes pas changer radicalement du jour au lendemain mais cette mobilisation générale était essentielle pour progresser dans la relance économique de l’Afrique et dans le renforcement du lien Afrique-Europe. Nous comptons désormais sur la société civile pour sa mobilisation et son rôle d’aiguillon dans le suivi des nombreux engagements pris.

Pour toute information complémentaire, veuillez trouver ci-dessous le texte de la déclaration finale et des notes officielles plus spécifiques. 

Pour aller plus loin :

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Interview avec Alain Le Roy sur le sommet de financement des économies africaines : Interview avec Alain Le Roy sur le sommet de financement des économies africaines – Défis Humanitaires (defishumanitaires.com)

Déclaration finale officielle : final-declaration-fr.pdf (europa.eu)

Précisions sur le SUEUA : https://www.consilium.europa.eu/fr/meetings/international-summit/2022/02/17-18/

Annonce des premiers bénéficiaires du centre de transfert de technologie pour les vaccins à ARN-messager : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/02/18/annonce-des-premiers-beneficiaires-du-centre-de-transfert-de-technologie-pour-les-vaccins-a-arn-messager

Déclaration conjointe sur la lutte contre la menace terroriste : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/02/17/declaration-conjointe-sur-la-lutte-contre-la-menace-terroriste

Partenariats pour une transition énergétique juste en Afrique : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/02/18/partenariats-pour-une-transition-energetique-juste-en-afrique

Sommet UE – UA : élargir le champ des protéines végétales en Afrique : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/02/18/sommet-ue-ua-elargir-le-champ-des-proteines-vegetales-en-afrique

Rappel : 

Les droits de tirage spéciaux (DTS, en anglais, Special Drawing Rights : SDR), également au singulier, sont un instrument monétaire international créé par le FMI en 1969 pour compléter les réserves officielles existantes des pays membres.


Qui est Alain Le Roy ?

Alain Le Roy est Ambassadeur de France et Conseiller maître honoraire à la Cour des comptes. Il été notamment Ambassadeur de France à Madagascar et en Italie, ainsi que Secrétaire général adjoint de l’ONU, chargé des opérations de maintien de la paix, et Secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure.

 

 

 

 

Questions d’urgence

Visite du 13 au 15 décembre 2021 du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies, chef de la MINUSMA, El-Ghassim WANE auprès des Casques bleus à Gao, Ansongo, Ménaka, Kidal, Aguelhok et Tessalit afin d’apporter son soutien au personnel sur le terrain après une série d’attaques dont ils ont été victimes. @MINUSMA/Harandane Dicko (CC BY-NC-SA 2.0)

Mali, Burkina Faso, Afghanistan.

Rien ne va plus au Mali avec la France depuis les deux Coups d’Etats successifs, la restructuration de la force Barkhane, l’arrivée de mercenaires russes du Groupe Wagner et l’expulsion récente de l’Ambassadeur de France.

Jusqu’où la rupture peut-elle aller et avec quelles conséquences ? Si tout s’accélère, tout est-il sous contrôle ? Quelle sera la prochaine étape de cette crise à rebondissement ?

Il faut dire que la période de transition de 5 ans décrétée par le chef de la junte, le colonel Assimi Goïta, a tout bloqué. Il faut dire que les pressions de la France vis-à-vis des pays de la région ont été fortes. Il faut dire que la CEDEAO a été sévère dans ses décisions. Nul besoin d’être un expert du Mali pour ressentir que nous sommes arrivés au point de rupture.

Et pourtant la France est venue au Mali en 2013 à la demande des autorités maliennes pour stopper les djihadistes aux portes de Bamako. Depuis, près de 60 soldats français sont morts pour la sécurité de ce pays. Que vont devenir les Forces Barkhane et Takuba alors que la rupture politique semble inévitable et que les groupes djihadistes sont à l’affut ?

La fuite en avant va-t-elle prendre le dessus ?

Soldats de l’armée malienne @koboula.ml

Que va devenir le Gouvernement de transition face aux sanctions de la CEDEAO et de l’Union Africaine et quel en sera l’impact sur la population elle-même. Que vont faire les groupes djihadistes ? La fuite en avant va-t-elle se généraliser ?

Et pour les déplacés, réfugiés et populations en danger, que vont devenir les programmes de développement et d’aide humanitaire ? Le danger est grand de les voir diminuer drastiquement, voire même s’interrompre ici et là.

Pour mémoire, soulignons qu’en ce début d’année le nombre de maliens victimes de la crise alimentaire a augmenté de 160% par rapport à la période antérieure (2015-2020) selon le Centre de Coordination de la Réponse d’Urgence de la DG ECHO[1] de la Commission Européenne. Et le nombre de maliens ayant besoin d’une assistance humanitaire est passé de 5,9 millions à 7,5 millions en 12 mois !

Quelles seront les conséquences d’un éventuel redéploiement régional de Barkhane et Takuba malgré le maintien probable de la MINUSMA ? Les groupes Djihadistes vont-ils profiter de la situation pour occuper le terrain et jusqu’où iront-ils ? Evidemment, certains vont parier sur la chute du président et du gouvernement de transition de Assimi Goïta, président, et de Chogel Maiga, premier ministre. Si tel était le cas, la situation serait-elle meilleure ou pire encore ?

La sécurité va-t-elle se dégrader au point de restreindre voire d’interrompre ici et là l’accès des secours humanitaires aux populations qui en ont quotidiennement besoin ? Dans ce contexte de tous les dangers, les humanitaires vont devoir faire preuve de beaucoup de résolution, d’imagination et de savoir-faire pour remplir leur mission.

De Bamako à Ouagadougou.

D’autant que le Mali n’est pas le seul pays malade dans cette région du Sahel avec la Guinée et le Burkina Faso. A son tour, le 24 janvier, ce pays a connu un Coup d’Etat militaire mené par le Lieutenant-Colonel Paul-Henri Sandago Damida qui a conduit à la destitution du président Marc Christian Kaboré.

Les humanitaires qui sillonnent le territoire alors que la crise alimentaire a été déclarée croisent souvent des agents de sécurité dans ces parties frontalières du Mali. © EC/ECHO/Saïd Mbombo Penda (CC BY-ND 2.0)

Si la Constitution a été rétablie peu après avoir été abrogée, les conseils des collectivités locales ont été dissous par décret. Si les services municipaux continuent de fonctionner, il n’y a plus d’instance décisionnaire. Cela va retarder toutes les décisions d’investissement sur les infrastructures, notamment pour les services essentiels destinés aux populations déplacées de force. Dans le même temps, les Etats-Unis ont décidé de faire une pause dans leur assistance pour un montant de 450 millions de dollars.

Pour mémoire, rappelons qu’il y avait 47 000 déplacés fin décembre 2018, plus de 1,1 million début 2021, 1,4 million courant 2021 et enfin 1,57 million fin décembre 2021 sur 21 millions d’habitants. Ces déplacements de population sont le résultat de l’intensification des combats avec les groupes djihadistes et l’une des principales causes du Coup d’Etat du 25 janvier.

Nous attendons maintenant de connaître les décisions du groupe de travail relatives à la période de transition au Burkina Faso ou une grande partie de la population semble avant tout attendre un retour à la sécurité. L’équation entre sécurité et élection sur fond de sanctions possibles va se trouver placée au cœur de toute solution !

La logique semble implacable au Mali comme au Burkina Faso. La détérioration de la sécurité conduit à un coup d’Etat qui va provoquer des mesures de rétorsion de la CEDEA0 et de l’Union Africaine (fermeture des frontières, blocus économique, rappel des ambassadeurs) et d’autres pays. Ces mesures affectent directement la population malgré les exemptions (produits alimentaires, le pétrole et l’énergie). En conséquence de quoi, la situation va encore plus se dégrader et les forces en présence se radicaliser. De quel côté penchera l’opinion publique ?

Dans cet imbroglio, l’aide humanitaire doit être à tout prix épargnée et soutenue en incluant les projets de type Nexus (urgence-développement) dont les Agences de développement doivent poursuivre le financement et faciliter avec les autorités locales la mise en œuvre sur le terrain.

De Ouagadougou à Kaboul.

Pour la première fois depuis la prise de Kaboul par les Talibans le 15 août, une délégation de 15 Talibans conduite par le ministre des affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, a été reçue en Norvège à Oslo du 23 au 25 janvier. La ministre des affaires étrangères, Anniken Huitfeldt, a déclaré, ces discussions « ne constituent pas une légitimation ou une reconnaissance des Talibans », mais ajoute-elle « Nous devons parler aux autorités qui dirigent de facto le pays ».

Oslo, 24 janvier 2022. Réunion entre les talibans et les représentants spéciaux pour l’Afghanistan @Ministère norvégien des Affaires étrangères (CC BY-ND 2.0)

Cette initiative de la Norvège a permis à cette délégation et à des membres de la société civile afghane (associations féminines, journalistes) de se rencontrer, ainsi qu’avec des diplomates (Norvège, France, Etats-Unis, Angleterre, Allemagne, Italie, Commission Européenne) et les autorités norvégiennes.

Après 20 ans de guerre, il est forcément difficile pour les protagonistes de se parler. C’est tout l’intérêt de cette initiative et il en faudra certainement d’autres pour avancer dans cette voie d’une compréhension mutuelle.

C’est le moment choisi par Marc Lowcock, ancien Secrétaire général adjoint des Nations-Unies en charge de l’aide humanitaire, de publier avec d’autres hauts fonctionnaires britanniques, une Tribune dans The Guardian[2] du 23 janvier pour demander l’augmentation rapide d’une aide d’urgence afin d’éviter un désastre humanitaire.

De même, Jan Egeland, secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) a présenté un rapport[3], soulignant que l’impossibilité de transférer des fonds d’aide en Afghanistan mettait des millions de personnes en danger.

Cette réunion d’Oslo a été immédiatement suivie d’une réunion du Conseil de Sécurité des Nations-Unies à New-York. « Nous ne pouvons pas abandonner le peuple afghan » a déclaré le Secrétaire Général, Antonio Guterres[4], au Conseil de sécurité.

Tout en exhortant les Talibans à « saisir ce moment et à gagner la confiance et la bonne volonté de la communauté internationale » par des mesures concrètes (droits humains, amnistie, instruction des filles, emploi des femmes), le Secrétaire général a interpelé les pays à suspendre les règles et conditions qui entravent à la fois l’économie afghane et les opérations humanitaires vitales.

Un risque réel de désastre humanitaire.

La réalité, c’est que 22,8 millions d’Afghans souffrent de la faim. Si l’on observe les cartes et les chiffres communiqués par l’IPC (Integrated Food Security Phase Classification Snapshot) pour la période septembre – mars 2022[5], on distingue d’une part une dégradation continue de la situation alimentaire et une accélération de celle-ci fin 2021 suivie d’une aggravation en 2022.

Les quartiers informels de Kaboul UE @EC/ECHO/Pierre Prakash (CC BY-ND 2.0)

Sur 22,8 millions d’Afghans souffrant de la faim, 14 millions sont en phase 3 de crise et 8,7 millions sont en phase 4 d’urgence. Mais les pronostics sont franchement mauvais pour la période qui va de la fin de l’hiver au printemps du fait de la poursuite d’une période de sécheresse, de prix élevés pour les produits alimentaires, des sanctions et de la suspension des salaires, notamment dans les services publics essentiels. Enfin, selon des experts, l’approche IPC ne permet pas de détecter de petites poches de famine qui pourraient s’étendre ainsi qu’une distinction utile entre territoires ruraux et zones urbaines.

Dans ce contexte, le risque à éviter à tout prix est d’empêcher un basculement possible d’une situation de crise et d’urgence alimentaire à une situation de famine (phase 5 de l’IPC) dans certaines zones qui pourraient aller en s’élargissant. L’expérience prouve qu’il faut mieux prévenir que guérir comme nous le voyons actuellement au Yémen, en Ethiopie (Tigré) et au Soudan du Sud.

Conclusion.

Concernant le Mali et le Burkina Faso, le Sommet Union Européenne-Union Africaine les 17 et 18 février à Bruxelles devrait se prononcer sur ces crises et annoncer de nouvelles décisions. Nous publierons un article sur ce Sommet dans notre prochaine édition. Mais comment gérer ce que certains qualifient maintenant de coup d’Etat militaire populaire ?

Ces dernières années, on nous a beaucoup vendu le concept de triple Nexus Humanitaire-Développement-Paix alors que nous disions que la solution était principalement politique. Demain, peut-être nous proposera t’-on un quadruple Nexus en ajoutant l’Etat de droit et la démocratie. Rappelons que l’un des principes essentiels de l’aide humanitaire est de « ne pas se substituer ».

Concernant l’Afghanistan, comme je l’ai déjà écrit, nous sommes confrontés, les Afghans et nous-mêmes, à 6 défis majeurs qui sont autant internes qu’externes : la situation humanitaire et économique, les droits humains, de possibles mouvement migratoires, le trafic industriel de la drogue, le terrorisme et la géopolitique. Comme le dit justement Antonio Guterres, « Si nous n’agissons pas et n’aidons pas les Afghans à surmonter cette tempête, la région et le monde entier en paieront le prix fort ». Nous voilà prévenu !

Enfin, un mot sur le Forum Mondial de l’Eau (FME) qui aura lieu du 21 au 26 mars à Dakar au Sénégal. Vous découvrirez dans cette édition deux articles dédiés à ce Forum auquel je participerai activement avec l’ONG Solidarités International pour y mener le combat de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement pour tous, y compris dans les situations de crise.

Pour celles et ceux qui y participeront, signalons une session que j’animerai avec de nombreux experts le lundi 21 mars à 13h30 au Centre de Conférence Internationale de Diamniadio et à laquelle je vous invite à nous y retrouver. Et bravo aux Lions de la Teranga pour avoir remporté cette première Coupe d’Afrique des nations pour le Sénégal.

Pour conclure, je vous remercie par avance chaleureusement pour le soutien, même modeste, (faire un don ici) que vous pourrez faire pour permettre la publication et le développement de www.defishumanitaires.com site gratuit et indépendant qui vous est destiné. Un grand merci et à bientôt.

Alain Boinet.

Président de Défis Humanitaires.

 

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[1] Maps (europa.eu)

[2] Tribune de Marc Lowcock pour The Guardian

[3] Rapport du NRC : financial-access-in-afghanistan_nrc_jan-2022.pdf

[4] Discours d’Antonio Guterres au Conseil de sécurité : « Nous ne pouvons pas abandonner le peuple afghan », déclare António Guterres au Conseil de sécurité | ONU Info (un.org)

[5] Cartes et les chiffres communiqués par l’IPC pour la période septembre – mars 2022 : Afghanistan: Integrated Food Security Phase Classification Snapshot | September 2021- March 2022 – Afghanistan | ReliefWeb