Ukraine, la guerre qui change le monde ou le nouveau Yalta.

Avertissement. Au moment même où nous préparons cette édition, lundi 4 avril au matin, nous apprenons la découverte de nombreux corps de civils tués à Boutcha, dans la banlieue de Kiev, dont l’armée Russe serait responsable. Si cela était le cas, il s’agirait d’une infamie, d’une violation du Droit International Humanitaire qui devrait être jugée comme crime de guerre.

Cet article se concentre principalement sur les conséquences géopolitiques, alimentaires et humanitaires de cette guerre. Il pourra sembler éloigné de la triste réalité de la guerre en Ukraine que nous abordons par ailleurs dans un article de Pierre Brunet. Mais nous n’oublions pas que la ville de Marioupol est déjà le symbole tragique de cette guerre sans merci et la destruction volontaire du théâtre de la ville ou s’étaient réfugiés un grand nombre de civils est aussi un crime de guerre. Même la guerre a des règles que sont les Conventions de Genève, le Droit International Humanitaire. J’écris ici en mon nom personnel.

En ce début d’année, peu croyait à l’éventualité d’une guerre généralisée et de grande ampleur en Ukraine. Elle semblait invraisemblable. Pourtant, bien des signes l’annonçaient ! A l’inverse, après un mois de guerre vécue en direct sur les chaines de télévision, on s’y est habitué sans savoir combien de temps elle durera et quelles en seront les conséquences au niveau politique, économique, militaire, géopolitique sans oublier le coût humain. N’oublions que cette guerre commencée en 2014 à l’est de l’Ukraine dans les régions de Donetsk et de Lougansk aurait déjà fait déjà 14.000 morts !

En 5 semaines, au 30 mars, un quart de la population s’est déplacé ou réfugié, soit 3,9 millions de personnes parties à l’étranger sachant que neuf réfugiés sur 10 sont des femmes et des enfants. De plus, 6,9 millions ont fuient les zones de combat en se déplaçant principalement à l’ouest du pays. Comparativement, ce nombre de réfugiés avait été atteint en Syrie après plus de 3 ans de guerre. Sur le plan humanitaire, c’est une crise de grande envergure tant par le nombre de personnes réfugiées et déplacées en un temps si court, l’ampleur des destructions ainsi qu’en raison des difficultés à déployer encore une aide suffisante à l’est du pays dans les villes en guerre.

Les guerres bouleversent les territoires, les populations et les sociétés et restructurent constamment le monde. Au-delà de destructions humaines et matérielles gigantesques, la 1 ère guerre mondiale a provoqué la chute de quatre Empires. La seconde guerre mondiale a débouché sur l’occupation de la moitié orientale de l’Europe par l’URSS durant un demi-siècle. Si la guerre en Ukraine se limite à ce pays, ses conséquences sont déjà mondiales tant sur le plan géopolitique, économique, militaire et politique.

Car cette guerre est la conséquence d’un changement géopolitique profond. Ce qui se dessinait devient brusquement fracture. La Russie et la Chine sont entrées en confrontation avec le monde occidental et l’ordre international issu de la seconde guerre mondiale qu’elles veulent changer.

Russie, Chine, « une amitié sans limite ».

Avant le début du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai. Avec le président chinois Xi Jinping. 2018 @kremlin.ru (CC BY 3.0)

On se souvient que le 4 février dernier, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont signés une déclaration de 16 pages proclamant que « L’amitié entre nos deux pays ne connait pas de limites ». Plus concrètement, il s’agit de l’affirmation d’un modèle politique alternatif contestant celui de la démocratie libérale et de l’ordre du monde qui en découle. L’Ukraine est à la Russie ce que Taïwan est à la Chine !

Bien sûr, on peut évoquer le vote au Nations-Unies le 3 mars demandant la fin de l’offensive Russe en Ukraine et retenir le chiffre de 141 pays qui ont votés pour et 5 pays ayant voté contre. Mais le chiffre à retenir est aussi celui de l’abstention de 34 pays dont la Chine mais également l’Algérie, le Bangladesh, la Centrafrique, l’Inde, l’Iran, l’Iraq, le Mali, le Pakistan, le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Vietnam pour n’en citer qu’une partie. Pays représentant la moitié de la population mondiale ! S’abstenir n’est-ce-pas laisser faire ?

A moins que la Russie ne perde cette guerre et que Vladimir Poutine voit lui échapper le contrôle du pouvoir à Moscou, il est vraisemblable que cette division du monde va contribuer à le remodeler et à l’antagoniser. Cette guerre pourrait également en réveiller d’autres, comme dans les Balkans, ou entrainer des changements d’Alliance, comme récemment au Sahel. Il nous faut aussi constater que des erreurs occidentales ont tout à la fois alimenté le ressentiment des Russes et des Chinois, comme au Kosovo et en Libye, et affaibli leur position tant morale que stratégique, comme en Irak ou en Afghanistan.

Champs de blé en Ukraine.

L’impact mondial de la guerre sur l’énergie et l’alimentation.

L’effet immédiat de la guerre sera aussi celui de l’impact du manque de matières premières au niveau mondial et de forte augmentation de leur prix, qu’il s’agisse du gaz, du pétrole mais également de produits alimentaires de première nécessité tels que le blé, maïs, tournesol, colza, soja. Sans même parler des métaux rares et des effets des sanctions contre la Russie et des contre sanctions que celle-ci prendra à son tour contre les pays « inamicaux ».

La Russie et l’Ukraine sont deux géants céréaliers, l’une représente 20% des exportations mondiales de blé et l’autre 10%. Ainsi, l’Ukraine exporte habituellement 20 millions de tonnes de blé par an. Aujourd’hui, 7 millions de tonnes de blé sont immobilisés dans le pays et 50% des terres les plus productives se trouvent à l’est du Dniepr proche des zones de combat. Enfin, les quatre ports d’exportation des céréales, Odessa, Mykolaïv, Tchornomorsk et Yuzhnyi sont bloqués par les Russes qui contrôlent la mer Noire.

Autre exemple, Russie et Ukraine représentent 60% des exportations de tournesol ! Ce qui fait dire à certains experts que la sécurité alimentaire mondiale est en péril. Ainsi les pays du Maghreb et du Moyen-Orient représentent 35 à 40% des achats de céréales de la planète. Dans les pays en développement, les populations consacrent 35 à 40% de leur budget à l’alimentation. Ainsi, 26 pays sont littéralement pris à la gorge si l’on observe la part des blés russe et ukrainien dans leur importation.

Information Note on the importance of Ukraine and the Russian Federation for global agricultural markets and the risks associated with the current conflict. Rome 2022 @FAO

Autre sujet d’inquiétude, un rapport publié par le PAM prévient que les coûts de ses opérations mondiales vont augmenter de 29 millions de dollars par mois. Si l’on ajoute les augmentations préexistantes de 42 millions de dollars US depuis 2019, le total des coûts supplémentaires auxquels le PAM est confronté s’élève à 71 millions de dollars US par mois. Certains pays sont plus particulièrement vulnérables à tout blocage des importations de blé comme l’Afghanistan, l’Ethiopie, la Syrie et le Yémen.

Selon la FAO, la réduction soudaine et prolongée des exportations alimentaires de l’Ukraine et de la Russie pourrait exercer une hausse des prix pour les pays économiquement vulnérables. Les simulations de la FAO indiquent que le nombre de personnes sous-alimentées pourrait augmenter de 8 à 13 millions de personnes en 2022 et 2023, en Asie-Pacifique, Afrique subsaharienne, Proche Orient et Afrique du Nord.

Paradoxalement, l’aide humanitaire pourrait se trouver de plus en plus entravée au moment même où l’on va avoir plus que jamais besoin d’elle.

Quel impact pour l’humanitaire du changement d’environnement géopolitique ?

Au mois d’août dernier, Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, déclarait « L’Afghanistan est le tombeau du droit d’ingérence ». Que l’on s’entende bien. Ce que l’on a qualifié jadis de « devoir d’ingérence humanitaire » ne correspond pas à l’ingérence politique des Etats dans les affaires d’autres Etats.

Cependant, il faut bien constater que le « devoir d’assistance humanitaire » toujours autant nécessaire, a souvent cheminé avec les grandes interventions politico-militaires en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo et en Serbie, en Afghanistan, en Irak, en Libye ou au Sahel. Ce n’était pas un choix politique de la part des humanitaires, mais une simple conséquence de ces conflits.

Ceci n’est ni nouveau ni surprenant dans la mesure ou la géopolitique des conflits dicte une large part de l’agenda humanitaire. Il en a été ainsi du temps de la guerre froide quand l’humanitaire moderne apparaît dans les années quatre-vingt en Afghanistan notamment. Il en fut encore ainsi lors de la phase suivante au temps des grandes expéditions occidentales. De même, à partir de l’attentat contre le World Trade Center le 11 septembre 2001 et de la guerre préventive contre le terrorisme jusqu’à l’Ukraine dans une guerre de haute intensité entre Etats.

Si nous entrons dans une nouvelle phase des relations internationales, il est bien possible qu’il en soit de même sur le plan humanitaire. Le retour de la souveraineté des Etats déjà constaté depuis des années va se trouver renforcé par les effets provoqués par la pandémie de la Covid 19 et la nécessité de réindustrialiser, de renforcer la souveraineté alimentaire tout en augmentant ses capacités militaires dans la perspective à nouveau possible de guerre inter Etatiques.

Là aussi, la mondialisation et le multilatéralisme qui ont accompagné, si ce n’est imprégné, l’humanitaire vont se trouver affaibli si ce n’est débordé par des dynamiques de sécurité, de souveraineté, d’indépendance ou de non alignement et peut-être même par un retour du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

On dit souvent que le propre de l’humanitaire est de savoir s’adapter. Il me semble que l’enjeu stratégique pour les humanitaires doit être prioritairement de maintenir l’accès des secours aux population en danger tout en intégrant de nouvelles contraintes (politiques, administratives,…) et en respectant plus que jamais les cultures, les identités, les coutumes, les gouvernances locales légitimes.

Ces changements ne se produiront pas instantanément partout de la même manière. Certains ont déjà commencé à se manifester annonçant ainsi des évolutions plus substantielles qui vont probablement infuser avec le temps et les crises. Cela restera toutefois à observer, documenter, éventuellement relativiser.

Une scène au point de passage frontalier de Palanca-Maiaki-Udobnoe, entre la République de Moldavie et l’Ukraine, le 1er mars 2022. Les gens fuient l’offensive militaire en Ukraine, cherchant refuge en Moldavie ou transitant par le pays pour se rendre en Roumanie et dans d’autres pays de l’UE. Photo: UN Women/Aurel Obreja (CC BY-NC 2.0)

En attendant, quels peuvent être les principaux effets humanitaires à prendre en compte et quelques pistes d’action :

  • L’aide humanitaire doit se déployer massivement à l’est le plus rapidement possible pour suppléer à l’arrêt de la production, à la perturbation des chaînes d’approvisionnement alimentaire, aux manque de chauffeurs et de camions. La priorité est de secourir les familles des villes partiellement encerclées comme à Kharkiv, Dnipro, Sumy et de se préparer aux combats qui s’annoncent dans le Donbass.
  • D’abord répondre aussi complètement et rapidement que possible aux besoins des populations victimes de la guerre là où celle-ci se déroule et tant qu’elle durera.
  • Anticiper ce que l’humanitaire pourrait être en mesure de faire à la fin avec les autorités ukrainiennes à la fin de la guerre pour contribuer reconstruire et à relancer les activités génératrices de revenus.
  • Prévoir le choc alimentaire pour les pays importateurs dépendant des céréales russes et ukrainiennes et rechercher des solutions alternatives, notamment par les productions locales.
  • Anticiper l’impact de l’augmentation des prix pour l’aide humanitaire dans le monde et agir avec les partenaires institutionnels pour rechercher des solutions adaptées (innovation, priorisation,…) ainsi une augmentation des ressources.
  • Contribuer là où nous avons une plus-value et un effet de levier à l’initiative FARM (Food and Agriculture Resilience) en agissant contre la spéculation, en adaptant et renforçant les dispositifs de solidarité et en investissant dans les capacités locales de production.

J’écris ces lignes quelques heures avant leur publication. La situation en Ukraine est très changeante et incertaine, aussi je vous remercie pour votre compréhension sur les chiffres, les analyses et les recommandations.

Concernant la relation stratégique entre la Russie et la Chine, le récent Sommet Union Européenne – Chine confirme l’alliance stratégique entre les deux pays et l’intense activité de communication de la Chine sur les réseaux sociaux en appui de la position russe est sans équivoque.

Le contenu prospectif de cet article ne m’empêche pas, tout au contraire, de partager une peine immense pour les Ukrainiens qui n’ont pas demandé à être envahi et bombardé comme à Marioupol. S’il fallait que l’Ukraine adopte un statut d’Etat tampon neutre tout en étant indépendant comme d’autres pays avant lui à divers moments de leur histoire (Finlande, Autriche, Afghanistan), fallait-il absolument en passer par une guerre qui est un échec pour tous. Il faudra bien qu’un jour la négociation l’emporte ! En attendant, il y aura une immensité de douleur et de destruction et une fracture profonde et sanglante qui n’est pas prête de se refermer.

Alain Boinet.

Vous trouverez dans cette édition 2 autres articles sur l’Ukraine qui sont complémentaires et différents de celui-ci :

PS/ Ce site est gratuit et indépendant. Un don (faire un don) de votre part permet à Défis Humanitaires de paraître et de se développer. Un grand merci.

Ukraine : crise sans précédent, l’humanitaire à tâtons ?

Réfugiés ukrainiens de 2022, traversant en Pologne, 2022 @Ministère des affaires intérieures de l’Ukraine/Mvs.gov.ua (CC BY 4.0)

Sixième semaine de guerre en Ukraine : tentons un point à date quant à cet évènement sans précédent, et alors que des crimes de guerre massifs ont été commis dans les environs de Kiev (commune de Bucha, et apparemment d’autres villes) pendant le retrait de l’armée russe. Sans précédent, car c’est la première fois, dans l’histoire de l’humanité, qu’une guerre conventionnelle de haute intensité entre deux états (dont un doté de l’arme nucléaire) se joue sur un territoire où se trouvent une quinzaine de réacteurs nucléaires en activité. Cette crise inédite amène l’humanitaire à avancer à tâtons.

Les seuls exemples approchants sont les guerres de Bosnie ou de Tchétchénie. Mais malgré l’intensité des combats et destructions en Bosnie et en Tchétchénie, ou les trois ans et demi de siège de Sarajevo, on ne peut comparer les forces croates, serbes ou bosniaques, ou encore les groupes armés tchéchènes, aux armées russes et ukrainiennes. Enfin, nul réacteur nucléaire en activité sur les sols bosniaques ou tchéchènes.

Quel est l’état des lieux humanitaire aujourd’hui ? La guerre en Ukraine, selon le dernier Sitrep de l’UNOCHA (United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs), a engendré à ce jour plus de 4,1 millions de réfugiés, essentiellement en Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie et Moldavie, et 6,5 millions de déplacés intérieurs. En six semaines ! Le seul précédent est la fuite de millions d’Allemands devant l’armée rouge à la chute du 3ème Reich. Les besoins sont massifs : selon OCHA, 12 millions de personnes ont besoin d’assistance, des centaines de milliers d’habitants encerclés n’ont plus accès aux ressources alimentaires (selon le Programme Alimentaire Mondial, un Ukrainien sur cinq rationne son alimentation), à l’eau potable, à l’électricité, au gaz, aux moyens de communication. Les hôpitaux sont débordés, à court de matériel et de médicaments… et parfois frappés. La destruction d’habitations civiles est élevée, ainsi que des infrastructures de traitement et de distribution d’eau.  Près de 300.000 enfants de 0 à 11 mois ont besoin de produits nutritionnels adaptés tout comme un très grand nombre de femmes enceintes et allaitantes. Sur le plan logistique et accès, les choses sont contrastées : hors lignes de front, il est possible à ce jour de « faire de l’humanitaire » presque normalement ; sur les zones de combat, l’accès est extrêmement difficile et risqué, et seules des ONG locales, très volontaires, parviennent, parfois en partenariat avec des ONG internationales, à faire parvenir un peu d’aide humanitaire « au bout du dernier kilomètre ». Soulignons que, à ce jour, les agences des Nations-Unies font preuve de plus d’audace et de prise de risques que beaucoup d’ONG internationales lentes à se déployer hors de l’ouest du pays.

Deuxième stand, dans le square principal de la gare de Lviv. Ici boissons chaudes et sandwichs, et fruits sont distribués aux personnes qui viennent d’arriver avec les trains d’évacuation. Une fille attend un repas et un thé. @Solidarités International

Enfin, le déplacement et la concentration de populations fuyant la guerre dans les lieux d’accueil favorise l’émergence de foyers épidémique (COVID 19, choléra, polio, tuberculose, diarrhées…), d’où la nécessité d’interventions préventives en EHA (Eau, Hygiène et Assainissement) et vaccination.

Pour finir, le risque de fuite nucléaire, si jamais l’un des quinze réacteurs ukrainiens était touché, raviverait le cauchemar de Tchernobyl… Comment faire de l’humanitaire en zone irradiée, et à quel niveau de mouvements de populations fuyant les rejets radioactifs devrions-nous faire face ?

Cette crise, bien qu’inédite, comporte des points communs avec des conflits précédents, telle la technique du siège. Celle-ci fut employée à Sarajevo (où il y avait une présence des Nations-Unies et un ravitaillement minimal), en Syrie à Homs et Alep, et à Grozny en Tchétchénie ; pour ces deux dernières villes l’armée russe était déjà à la manœuvre. L’usage du siège, en privant les habitants de nourriture, d’eau, de médicaments, de communication avec l’extérieur, amène ceux-ci se disputer les ressources et brise leur moral. En jouant ensuite au chat et à la souris en promettant, organisant, puis annulant ou bombardant des couloirs humanitaires, l’assiégeant fait supporter par les défenseurs la détresse de la population aux abois… Pourtant, comme à Marioupol, des corridors d’évacuation de civils ont ponctuellement pu fonctionner. Rappelons que le droit international humanitaire oblige les États à protéger les civils en temps de guerre et à laisser l’accès à l’aide humanitaire. L’initiative de la France qui, en partenariat avec la Grèce et la Turquie, souhaitait mener une opération d’évacuation de civils de la ville de Marioupol, laquelle s’est révélée impossible, tout comme les difficultés rencontrées par CICR (Comité International de la Croix-Rouge) pour y évacuer de son côté quelques centaines de civils, marquent le non-respect de ce droit international humanitaire.

Une image tirée d’une vidéo publiée par le ministère russe de la Défense le mardi 9 mars 2022 montre un convoi de véhicules de combat et de logistique des forces armées russes se dirigeant vers une zone non divulguée en Ukraine. (Photo by EyePress News / EyePress via AFP)

Examinons la dynamique de cette guerre. Voulue comme une campagne « éclair », celle-ci a échoué à percer en profondeur les défenses ukrainiennes et atteindre rapidement ses objectifs supposés, la conquête des grandes villes à l’Est du Dniepr, Kiev y compris, et des terres les reliant, de l’ensemble du Donbass, et jusqu’à Odessa au Sud-Ouest. On voit bien, en regardant une carte, le croissant enveloppant et « mangeant » l’Ukraine, du Belarus à la Transnistrie (où une armée russe est présente, et pourrait s’avancer vers Odessa pour la prendre en tenaille). Les Ukrainiens, aidés en matériel par l’Occident, la Turquie, se défendent férocement. L’armée russe n’a pas la maîtrise du ciel d’où frappent les drones ukrainiens. Les pertes russes en hommes (les chiffres précis ne sont pas connus, mais l’OTAN les estime de 7 à 15.000 soldats tués, dont sept généraux, ce qui est très lourd en six semaines : on estime les pertes russes en dix ans de guerre en Afghanistan à 26.000 tués). L’attrition en matériel est très importante : selon le site spécialisé Oryx, au moins 2.394 véhicules, dont 410 chars, ont été au 4 avril détruits ou abandonnés. A titre de comparaison, l’armée française possède à son inventaire 222 chars Leclerc… L’armée russe a donc déjà perdu presque le double de chars que la France aligne… S’ajoutent de graves problèmes logistiques, de coordination entre unités, un système de communication brouillé par les Ukrainiens, un moral faible et des soldats souvent livrés à eux-mêmes sans discipline. L’armée russe, faute de guerre éclair, revient à ce qu’elle sait faire : siège, bombardements et progression lente mais inexorable, en se concentrant, d’après l’état-major russe, sur « l’Est » du pays, tout en poursuivant les frappes d’opportunité sur l’ensemble du territoire… Reste à définir cet Est : l’entièreté des oblasts du Donbass à minima (Marioupol comprise, en privant l’Ukraine d’accès à la mer d’Azov), mais jusqu’à Kharkiv ? L’abandon des assauts sur Kiev, Odessa, Chernihiv, Sumy, est-il définitif ou temporaire ? Dans une partie de ces zones, l’armée russe se retranche, reconstitue ses forces, ou se retire comme autour de Kiev et jusqu’à la frontière biélorusse… Espérons que lors de combats à venir celle-ci n’utilisera pas d’armes thermobariques (bombes à vide tuant par asphyxie) ou chimiques, ce qui serait un saut de plus dans la barbarie, après les crimes de guerre (exécutions de très nombreux civils désarmés) commis autour de Kiev comme à Bucha, lors du retrait des troupes russes. Enfin, le ministère de la défense britannique a annoncé l’arrivée en Ukraine de mercenaires russes du groupe Wagner…

Une lueur d’espoir avait surgi, avec les dernières négociations à Istanbul : les lignes semblaient bouger, avec, côté ukrainien, la proposition d’un statut de neutralité pour le pays assorti d’un mécanisme de garanties internationales pour sa sécurité… Mais il s’agissait d’un nième espoir déçu, et comment négocier après les crimes de guerre commis à Bucha et ailleurs ?

7A Koshytsia Street, Kyiv, 25 Février 2022. Photo: Oleksandr Ratushniak /UNDP Ukraine

Reste à réfléchir aux racines du désastre. Ce gâchis aurait-il pu être évité ? Sans dédouaner Poutine de son écrasante responsabilité (ou irresponsabilité…), est-il possible d’examiner notre propre part de responsabilité, à nous Occidentaux et membres de l’Otan, quant à ce qui arrive aujourd’hui ? N’avons-nous pas, durant trente ans, considéré la Russie comme « la perdante de l’histoire », dont il était inutile de considérer les demandes ? L’expansion de l’Otan jusqu’aux frontières de la Russie était-elle justifiée autrement que par un hubris de vainqueur de la guerre froide ? Qu’avons-nous compris du ressenti des Russes, lors des bombardements de Belgrade par l’OTAN en 1999, puis de la reconnaissance unilatérale du Kosovo ? Enfin, avons-nous vraiment exercé de pression sur l’Ukraine, afin que celle-ci applique l’entièreté des accords de Minsk ?

Quoi qu’il en soit, Poutine a commis une erreur stratégique irréversible. Il gagnera peut-être la guerre, mais il a « refondé » l’OTAN, qui n’est plus « en état de mort cérébrale », et va probablement s’élargir encore.  Il a permis une « 2ème naissance » de l’Unions Européenne, qui n’a jamais été aussi unie, et utilise le mécanisme « Facilité paix » de l’UE pour livrer des armes à l’Ukraine (1 milliard d’euros), et a raccordé le réseau électrique de ce pays au réseau européen pour le soutenir ! Des pays comme la Suisse, la Finlande et la Suède abandonnent leur neutralité pour réagir au diapason de l’Occident. Reste l’incertitude chinoise : celle-ci est inquiète devant « l’échec » russe en Ukraine et les conséquences économiques mondiales du conflit. Choisira-t’elle de maintenir son partenariat avec la Russie, en profitant pour s’approvisionner en minerais rares, pétrole et gaz russe à prix cassé pour son industrie (comme fait l’Inde…), ou s’éloignera-t’elle d’un Poutine jugé trop dangereux ? L’opposition de la Chine à une exclusion de la Russie du prochain G20 semble indiquer pour l’instant un maintien du soutien de Pékin à Moscou. Enfin, prenons garde à un effet boomerang des sanctions imposées à la Russie (en plus du prix très lourd que l’économie mondiale va payer, alors que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, estime que la guerre en Ukraine porte les germes d’un « ouragan de famines » dans de nombreux pays) : un réveil du sentiment patriotique russe, qui pourrait avoir le sentiment que l’Occident veut le détruire…

Pour le reste, l’humanitaire doit continuer à avancer et agir, à tâtons, en Ukraine.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire  

Merci pour votre don pour la publication de Défis Humanitaires

VOTRE DON