L’eau, un enjeu humanitaire vital !

 

L’initiative du Groupe de travail Eau ou GT WASH.

Solidarités International au Darfour, l’eau est rare et difficile d’accès en saison sèche. ©William Daniels

Dans les situations d’urgence, les organisations humanitaires doivent d’abord répondre aux besoins essentiels des population en danger : boire, manger, être abrité et soigné.

L’accès à l’eau potable et à l’assainissement est l’un des 17 Objectifs de Développement Durable (2015-2030) des Nations-Unies avec son Objectif 6 dédié à l’eau et à ses 20 cibles relatives à la gestion de l’eau. Or, cet agenda est très en retard par rapport à l’objectif d’accès universel à l’eau potable en 2030, dans 5 ans !

En effet, aujourd’hui, 2 milliards d’êtres humains n’ont pas un accès à l’eau potable, 3,5 milliards de personnes n’ont pas accès à un assainissement digne de ce nom. Si des progrès ont été réalisés, nous constatons avec inquiétude un recul pour les populations des pays de l’Afrique sub-saharienne et dans la moitié urbaine du monde peu développé !

L’aide humanitaire doit répondre aux besoins essentiels en eau potable et assainissement dans les situations les plus dangereuses pour les populations face aux guerres, aux catastrophes et aux épidémies et dans les conditions d’accès des secours les plus difficiles.

Aujourd’hui, du Yémen à la RDC, de Gaza au Soudan, ce sont 771 millions de personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable et 1,69 milliard qui n’ont pas accès à l’assainissement.

Afin de gagner en efficacité, les acteurs humanitaires de l’eau en France se sont regroupés au sein d’un Groupe de travail Eau, le GT Wash, en lien étroit avec les dispositifs internationaux, pour mieux répondre à l’urgence des besoins pour « sauver des vies ».

  1. Importance de l’eau et de l’assainissement dans l’action humanitaire.

L’accès à l’eau potable et à l’assainissement est une priorité essentielle de l’action humanitaire. Dans les contextes de crise – qu’ils soient liés à des conflits, des catastrophes naturelles, des épidémies entrainant des déplacements massifs de population – l’eau potable est indispensable  chaque jour et permet d’éviter les maladies hydriques comme le choléra.  

Pourtant, les ressources allouées restent largement insuffisantes. En 2024, les besoins humanitaires mondiaux ont été estimés par les Nations-Unies (OCHA) à 44,7 milliards de dollars, dont 3 milliards spécifiquement pour les besoins en eau, hygiène et assainissement

Sous financement du secteur EAH, source UNOCHA 2024, via Action contre la faim

Or, seuls 30 % de ces besoins pour l’eau potable ont été couverts par les financements, et ce taux chute à 4 % en moyenne sur la dernière décennie. Ces chiffres illustrent une réalité alarmante : l’un des besoins les plus vitaux est aussi l’un des moins financés.

Pendant ce temps, les États-Unis assuraient à eux seuls 42 % du financement humanitaire global jusqu’au début 2025, soulignant la dépendance du secteur à un nombre restreint de bailleurs et l’urgence d’une diversification des sources de financement.

Sans systèmes d’assainissement adéquats, les risques de maladies hydriques comme le choléra ou la dysenterie explosent et provoquent une mortalité élevée, notamment chez les enfants de moins de 5 ans.

L’eau et l’assainissement ne sont pas seulement des besoins essentiels, mais bien des conditions préalables à toute réponse humanitaire efficace, permettant de « sauver des vies », stabiliser les conditions d’existence des populations en danger et relancer le développement dès que cela est possible.

Pour autant l’aide humanitaire en eau, assainissement et hygiène est sous financé.

  1. La réponse d’un Groupe de travail EAU (GT WASH), son intérêt et ses membres.

Dans ce contexte de crise et d’urgence, les acteurs humanitaires de l’eau en France se sont regroupés dans un Groupe de travail Eau/WAS. Celui-ci constitue une plateforme essentielle de dialogue, de coordination et d’innovation pour les acteurs humanitaires du secteur Eau, Assainissement et Hygiène.

Composé d’une cinquantaine de membres, principalement des ONG, mais aussi des entreprises, fondations, micro-entreprises de consultants et centres de formation, le GT réunit en moyenne une quinzaine de participants lors de ses réunions trimestrielles.

Le GT est présidé par David Poinard (Fondation Veolia) et coordonné par Solène Pradat-Paz, chargée de mission au Partenariat Français pour l’Eau (PFE). Il bénéficie de l’appui du secrétariat du PFE ainsi que de l’équipe de la Fondation Veolia. Ce fonctionnement collaboratif garantit une continuité et une organisation suivie des travaux, tout en assurant une représentation active dans les instances internationales : le PFE est membre à la fois du Global WASH Cluster (GWC), où il relaie les informations entre la coordination mondiale du cluster et le GT WASH, et de la WASH Road Map (WRM), où il porte l’initiative 8 dédiée au plaidoyer humanitaire.

Lors de la réunion du 13 juin 2025, plusieurs enjeux majeurs ont été abordés, notamment la restructuration du système onusien (« humanitarian reset »), le maintien des fonctions clés du cluster WASH, les partenariats avec le secteur privé ou encore la gouvernance à venir via les plateformes pays. À cette occasion, Baptiste Lecuyot (Solidarités International), membre du SAG du GWC, a présenté les priorités 2025 du cluster global Eau.

Le GT EAH/WASH s’inscrit également dans une démarche d’innovation continue, amorcée depuis 2023, lors des Ateliers de la WASH Humanitaire (https://defishumanitaires.com/2025/02/25/ateliers-wash-de-lhumanitaire-2025/), axés sur les thématiques déchets, énergie et eau. Suite à ces échanges, ACF (Action Contre la Faim) et le PFE vont lancer dès septembre 2025 une série de webinaires techniques, bilingues (français-anglais), organisés aux dates des réunions du Groupe de travail pour approfondir des sujets spécifiques avec des experts (dessalement, osmose inverse, pompage solaire, circularité, réduction des déchets, etc.). Cette démarche vise à renforcer les capacités techniques des acteurs humanitaires et à encourager les échanges intersectoriels.

Parmi les initiatives marquantes partagées, le programme Right2Grow, mené dans six pays (Ouganda, Éthiopie, Sud Soudan, Mali, Burkina Faso, Bangladesh) avec l’appui du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas, a été présenté par ACF. Il met l’accent sur le renforcement de la société civile, la localisation de l’action, la budgétisation participative et la redevabilité des autorités en matière d’eau et de nutrition. L’approche est résolument adaptative, inclusive, et centrée sur les communautés. Un catalogue d’apprentissage de 300 pages, compilant cinq années d’expérience, a été publié et vise à favoriser la réplicabilité du programme dans d’autres contextes.

Au Tchad, la fondation Veolia collabore avec l’UNICEF pour identifier des solutions d’accès à l’eau à la fois adaptées à cet environnement humanitaire et susceptibles d’être adoptées par les communautés.

Enfin, le GT WASH valorise les initiatives de dissémination sectorielle, comme le Emergency Environmental Health Forum (EEHF), seule conférence entièrement dédiée au lien entre WASH et santé humanitaire, ou encore la création du WASH Hub (porté par la German Toilet Organization), une plateforme de ressources, formations et expertises WASH incluant une composante IA (WASH IA, développée par Baobabtech). Des événements internationaux sont également à l’agenda des membres du GT, comme le Colloque “Droit à l’eau potable” (8-9 juillet à Toulouse) ou la Semaine mondiale de l’eau à Stockholm (24-28 août), avec des sessions spécifiques dédiées à l’eau potable et à l’assainissement humanitaire.

Le GT WASH, en tant que plateforme de coordination et d’innovation, joue un rôle déterminant pour accompagner et renforcer cette dynamique collective. En effet, les échanges et actions s’inscrivent pleinement dans les objectifs et les priorités portés par la seconde version de la WASH Road Map (en cours de finalisation), qui structure le plaidoyer pour répondre aux enjeux humanitaires croissants en Eau, Assainissement et Hygiène.

3. Le plaidoyer de la seconde version Wash Road Map ( en prévision des prochaines échéances internationale sur l’eau, notamment en 2026 aux Nations-Unies ) .

Ainsi, des acteurs humanitaires se sont réunis pour concevoir et mettre en oeuvre l’Appel à l’Action 2025 de la WASHRoadMap. Cette initiative répond à l’augmentation croissante des besoins humanitaires en Eau, Assainissement et Hygiène (EAH), exacerbés par les conflits prolongés, le dérèglement climatique et la politisation croissante de l’aide. Coordonnée par l’initiative « Plaidoyer & Financement » de la WRM, cette dynamique collective est portée par ACF, le Partenariat Français pour l’Eau (PFE) et l’UNICEF (secrétariat assuré par ACF), avec le soutien de 20 membres engagés – parmi lesquels des ONG internationales, des agences onusiennes, des institutions académiques et des représentants de plusieurs pays – et un fonds d’amorçage soutenu par la Suisse (SDC). Le nombre de signataires de l’Appel ne cesse de croître, atteignant 230 organisations, avec  à ce jour 4 États membres, dont la France.

Solidarités International DARFOUR2005_eau non potable_WilliamDaniels

Structurée autour de quatre grands axes – gestion des connaissances, développement des capacités, coordination et partenariats, mobilisation des ressources – la WASH road map vise à adapter la réponse EAH aux défis auxquels nous faisons face. Elle constitue le socle du Call to Action 2025, un appel renouvelé qui prend en compte l’évolution de l’écosystème humanitaire mondial, les baisses inquiétantes des financements, ainsi que les avancées nécessaires en matière de gouvernance mondiale de l’eau. L’Appel à l’action (CTA) 2025 maintient un cap clair, articulé autour de cinq messages prioritaires :

  • Réaffirmer le respect des principes humanitaires par tous les acteurs ;
  • Accroître le soutien au secteur EAH avec une attention particulière aux besoins humanitaires ;
  • Cibler de manière systématique les efforts EAH vers les zones où les risques et besoins des populations sont les plus critiques ;
  • Appeler à la mise en œuvre effective du droit international humanitaire (DIH), notamment la protection des infrastructures et du personnel EAH ;
  • Renforcer et pérenniser la gouvernance mondiale de l’eau, afin de garantir la durabilité des réponses et l’atteinte de l’ODD 6 pour l’accès universel à l’eau potable en 2030.
Installation EAH Solidarites International Credit Vincent Tremeau

À travers cet Appel à l’action ou Call to Action 2025, les signataires appellent les gouvernements à endosser et promouvoir cette démarche stratégique. Il s’agit notamment :

  • de cibler les interventions vers les populations vivant dans les situations de fragilité, de conflit et de violence (FCV), souvent laissées pour compte dans les politiques publiques et les agendas internationaux ;
  • d’augmenter les financements dédiés à l’EAH humanitaire pour garantir des réponses rapides, suffisantes et durables;
  • de construire des services résilients, capables de résister aux crises multiples, en renforçant la collaboration entre humanitaires et acteurs du développement ;
  • de protéger activement les infrastructures et les personnels EAH, conformément à la résolution 2573 (2021) du Conseil de sécurité de l’ONU ;
  • et enfin, de soutenir l’action de l’Envoyée spécial des Nations Unies pour l’eau, afin d’ancrer durablement l’eau dans l’agenda politique mondial et de préparer efficacement la Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026 dans le cadre des Objectifs de Développement Durable (2015-2030) .
UNICEF/UNI485724/El Baba

L’Appel à l’action/Call to action 2025 a pour ambition d’être lancé dès le 9 juillet à l’ONU à New York, lancé avec le  Global WASH Cluster Strategic Advisory Group (SAG), ayant pour objectif d’accroître le nombre de signataires – notamment des pays du Sud, d’aligner les stratégies de plaidoyer des acteurs de l’EAH (y compris le GWC), et de garantir un financement pérenne pour l’initiative de plaidoyer WRM.

Le Call To Action 2025 n’est donc pas un simple outil technique. Il incarne une mobilisation collective en faveur d’un engagement international fort, coordonné et inclusif, condition indispensable pour faire face à la crise mondiale de l’eau et bâtir des services EAH capables de protéger durablement la vie, la santé et la dignité des populations les plus vulnérables.

Conclusion.

Face à la hausse des besoins humanitaires des populations en danger dans le monde. Face à la baisse inquiétante des financements pour l’aide humanitaire et le développement, les acteurs humanitaires de l’eau doivent se mobiliser pour faire de la Conférence mondiale des Nations-Unies en décembre 2026 à New-York un moment de remobilisation et d’initiative.

La meilleure manière de préparer cette Conférence et de réagir face à la baisse des financements est bien de se coaliser pour stimuler la synergie, l’innovation, la mutualisation pour faire mieux. C’est ce que fait le Groupe de travail Eau, le GT WASH.

Esther de Montchalin.

Esther de Montchalin est étudiante en master de Science politique, parcours Développement et action humanitaires, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, et Défis Huamanitaires, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par les questions de santé mondiale, l’accès à l’eau et la lutte contre la malnutrition, elle consacre ses recherches aux grands enjeux humanitaires contemporains et aux défis que rencontrent les populations vulnérables dans les contextes de crise.

 

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Pour aller plus loin :

WASH ROAD MAP – WASH Home

WASH Cluster | Global WASH Cluster

 

 

Occident, ennemi mondial n°1, entretien exclusif avec Jean-François Colosimo

 

©US Governement G7 2025 KANANASKIS

Alain Boinet  :

Dans votre livre « Occident, ennemi mondial N°1 », vous écrivez : « Nous ne l’avons pas vu venir. Puis nous n’en avons pas cru nos yeux. Puis, c’est arrivé ». Pour nos lecteurs qui n’auraient pas encore lu votre livre, de quel événement s’agit-il ?

Jean François-Colosimo :

Après l’effondrement de l’Est totalitaire face à l’Ouest libéral, nous pensions que la mondialisation finirait par accoucher de la paix perpétuelle. Les institutions internationales, héritées de 1945, confirmées après 1989, nous semblaient avoir l’éternité devant elles pour atténuer si ce n’est résorber les conflits et les déséquilibres opposant désormais le Nord et le Sud. Il n’en a rien été. Subitement, nous avons vu basculer l’axe du globe et imploser l’ordre planétaire. D’anciens empires autocratiques que l’on croyait révolus sont réapparus. Sur les ruines de leur occidentalisation à marche forcée  au cours du XXe siècle qui fut de type uniquement révolutionnaire, soit socialiste, soit nationaliste, ils ont entrepris un vaste  réarmement identitaire en instrumentalisant leur fond religieux.  Ce sont la Russie « orthodoxe » de Poutine, la Turquie « sunnite » d’Erdogan, l’Iran « chiite » de Khamenei, la Chine « confucianiste » de Xi, l’Inde « hindouiste » de Modi.  Tous les oppose sauf la désignation de leur ennemi commun qu’ils nomment l’ « Occident », cette puissance selon eux dominatrice, égoïste, hypocrite, décadente, à savoir l’Amérique et l’Europe dont ils auraient pour mission de libérer les peuples de la Terre qu’elles asserviraient.

Occident, ennemi mondial n°1, Jean François-Colosimo, Albin Michel

AB :

L’élection de Donald Trump et son projet MAGA incarne-t-il le 6e empire qui change et complique la donne mondiale par les déstabilisations, voire le chaos qu’il porte ?

JFC :

Le lien transatlantique est une illusion. Il masque en fait la mainmise du Nouveau Monde sur le Vieux-Continent.  Il en va de même pour l’opposition convenue entre une bonne Amérique démocratique et une mauvaise Amérique dévote. En réalité, le mythe fondateur des Etats-Unis engendre, sur le modèle de la Rome antique,  une république impériale providentiellement destinée au règne du Bien. C’est   le seul pays où l’extrémisme religieux a réussi en adoptant comme régime politique le libéralisme absolu et en fusionnant les divers véhicules de croyance dans le culte unique de la religion civile. Là-dessus, Trump ne se distingue guère de ses prédécesseurs. Le tournant qu’il marque et qui le dépasse tient à ce que les Etats-Unis, afin d’enrayer leur possible et probable déclin, renoue instinctivement avec leur mercantilisme originel inhérent à leur sentiment d’élection divine : isolationnisme pour contenir les marchés intérieurs, interventionnisme pour conquérir les marchés extérieurs. Ce qui, dans le contexte de la raréfaction planétaire des ressources, inaugure un hypercapitalisme reposant plus que jamais, à Washington, sur la consolidation du complexe militaro-industriel, l’exaltation de la force et l’imposition, sous couvert de meilleur deal, du fait accompli.

©US Governement, Trump Fort Bag North Carolina 2025

AB :

L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine, membre du Conseil de sécurité des Nations-Unies, représente-t-elle un « changement d’époque » et le recours à la guerre pour régler ses différents ne risque t’il pas de donner des idées à d’autres Etats ?

JFC :

Partout éclatent des conflits sans claire raison ou résolution que nous percevons de manière très sélective. Il n’y a qu’à penser à la guerre du Yémen qui, au contraire d’autres, n’a guère ému notre jeunesse et, plus largement, l’opinion.  Dans le cas de Vladimir Poutine, le bellicisme est constitutif de son autoritarisme. Chaque fois, en attaquant la Géorgie en 2008, la Crimée et le Donbass en 2014, Kyiv en 2023, il s’est agi pour lui de sauver son pouvoir oligarchique et kleptomane en mobilisant les masses au nom de la revanche. Erdogan au Caucase, Khamenei au Levant, Xi et Modi en Asie ne procèdent pas autrement. Le départ bâclé des Etats-Unis de Kaboul, voulu par Joe Biden en 2022, après 20 ans d’occupation, un coût financier de 3500 milliards de dollars et humain de 200 000 morts, le tout pour abandonner les Afghanes aux Talibans, a  lancé la course globale à la violence sacralisée dans le mépris ouvert des droits humains.

AB :

L’Europe confrontée à la guerre que lui a déclaré Vladimir Poutine et aux critiques de Donald Trump est-elle en danger et prête à y faire face ?

JFC :

L’Occident est une notion vague, multiforme, sans vraie définition stable et à portée comme à usage purement idéologique. Depuis 1945, ce mot-valise n’a de sens concret que l’OTAN, le pacte militaire qui consigne la complète dépendance de l’Europe, pour ce qui est de sa défense, à l’égard des Etats-Unis. L’Union s’est construite sur l’utopie de la paix. Elle se trouve aujourd’hui désarmée alors que l’Amérique se détourne de l’Atlantique pour se tourner vers le nouveau bassin géopolitique qu’est le Pacifique. De surcroît, l’Union égalitaire à 27 ne peut-être que désunie. Seule une Europe carolingienne saurait trouver les moyens de résister. Enfin, resterait alors en suspens la question de pourquoi se bat-on. Depuis l’invasion de l’Ukraine, laquelle a ramené la guerre conventionnelle au cœur du continent après les terribles guérillas tribales qui ont embrasé l’ex-Yougoslavie dès 1989, on ne cesse d’évoquer un indispensable sursaut. Encore faudrait-il qu’il existe la volonté de combattre pour un idéal qui va avec l’éventualité de mourir pour ce même idéal. L’épuisement spirituel est aussi redoutable que l’inertie stratégique.

©North Atlantic Council | Photo: Ministry of © Foreign Affairs Government of the Netherlands

AB :

Dans votre livre, vous prévoyez l’auto-extinction à terme des empires russe, chinois, perse, turc et indien. Mais, en Europe et ailleurs, la démocratie libérale est mise en question et affaiblie, la menace russe est réelle et l’influence occidentale et européenne régresse dans le monde. Comment voyez-vous ce dilemme pour l’Europe ?

JFC :

De l’orée des Temps modernes à aujourd’hui, ces empires n’ont cessé de s’affronter. Ils recommenceront demain. Aujourd’hui, l’hypothèse de notre destruction, à tout le moins de notre marginalisation, les rend momentanément solidaires. De même que le dépeçage néo-colonialiste qu’ils exercent à l’encontre des pays faibles du Sud, à commencer par ceux de l’Afrique subsaharienne où se ruent Chinois, Russes et Turcs. L’Europe est en retard d’une mappemonde. Le prix de son aveuglement sera abyssal pour elle-même mais aussi pour les plus démunis des peuples si elle les laisse sombrer dans cette nouvelle servitude.

AB :

A quoi peut servir l’ONU aujourd’hui et son affaiblissement n’est-il pas aussi le signe précurseur d’un nouvel ordre international en recomposition ?

JFC : Comme ses homologues, le FMI, l’OMC, l’OMS ou la FAO, l’ONU est un grand cadavre à la dérive dont les motions résonnent dans le vide. L’enceinte des Nations-Unies, plombée par toutes sortes de conflits d’intérêt et de détournements de légitimité, constitue au mieux la scène la plus fournie en acteurs insincères de l’agonie de la diplomatie universaliste. C’est ainsi. Un monde pluriverse tel celui dans lequel nous entrons réclame plus de pressions que de palabres.

AB :

Entre une mondialisation qui se fissure et l’affirmation des empires comme des BRICS, comme on l’a vu lors du Sommet de Kazan en octobre 2024, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le droit des gens sont-ils en danger et que faire pour les protéger et les promouvoir ?

JFC :

Les Brics sont une nébuleuse que les néo-empires tentent de récupérer à leur profit. Notre faute est de les laisser faire au lieu de proposer aux moins vindicatifs des pays du Sud un nouveau pacte de justice qui aurait par ailleurs et pour première incidence de freiner la crise migratoire. Le problème est moins que nous n’avons guère la capacité de le financer, mais que nous refusons la faculté de l’imaginer. Sur un plan politique, l’absence d’une forte réaction européenne à, par exemple, la mort du russe Alexeï Navalny paraît sonner le glas pour les dissidences qui, en Turquie, en Iran, en Chine, en Inde, ces Etats concentrationnaires, disent non à la tyrannie.

Réunion des BRICS en Russie à Kazan du 22 au 24 octobre 2024

AB :

L’Aide Publique au Développement et à l’aide humanitaire est en chute libre dans la plupart des pays membres de l’OCDE avec de graves conséquences. Comment voyez-vous ce changement et ses conséquences et comment y remédier ?

JFC :

Ce retrait est non seulement économiquement contre-productif et moralement répréhensible mais encore historiquement irresponsable. C’est sur le terreau de la démission du riche que pousse le chaos de la réprobation du pauvre. Nous n’avons pas compris que le mécanisme de la mondialisation est double : à l’unification centripète d’une humanité réduite à la consommation répond l’explosion centrifuge d’une humanité survoltée par la revendication. Les deux mouvements vont et iront continument de pair, l’enjeu étant de réguler cette machine infernale dont les effets dévastateurs se font sentir entre les blocs continentaux mis aussi au sein des mégalopoles. Une compensation, qui ne serait pas un remède, pourrait consister dans la mise en synergie à fin charitable et déconfessionnalisée des grands corps de croyance engagés dans la démarche interreligieuse. Ils viendraient ainsi, par leur secours actif, générique, avec pour seul critère le besoin immédiat d’une part insécable du genre humain, combler la défaillance des Etats dits « souverains ».

Présentation de la réforme humanitaire des Nations-Unies ou « humanitarian reform » lors de l’Assemblée générale de Solidarités International.

AB :

Face au duopole Trump et Poutine, la nécessité d’une autonomie stratégique de l’Europe ne donne-t-elle pas raison a posteriori au Général de Gaulle ?

JFC :

Le duopole est plutôt une tripode car Donald Trump et Vladimir Poutine ne vont pas sans XI Jinping. Ce que l’Europe doit impérativement comprendre si elle ne désire pas tomber de Charybde en Scylla, les discours actuels proposant un renversement d’alliance en faveur de Pékin étant proprement insensés si l’ont s’attarde une seconde sur la nature intrinsèquement totalitaire de la République populaire. Paris n’a pas d’amis ou d’ennemis, mais des alliés et des adversaires ainsi que de Gaulle le rappelait effectivement lors de son retour en 1958. Le Général ne confondait pas l’indépendance et l’indifférence. Les réformes qu’il   allait entreprendre contre le système du gâchis restent valables aujourd’hui.  La France dispose de la force nucléaire, d’une armée aguerrie, d’une présence sur toute les mers, d’une longue tradition de dialogue culturel et d’action humanitaire. C’est à elle qu’il revient de réveiller l’Europe. Là encore, la seule véritable interrogation est de savoir si les Français sont capables de se rêver. Mais derechef, comme il est souvent arrivé dans notre histoire, à manquer le rendez-vous, nous nous condamnerons à cauchemarder.

AB :

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

JFC  :

En disant aux lectrices et lecteurs de Défis humanitaires en cette occasion de ce centième numéro que pareillement, comme ils le savent, tout commence dès maintenant avec chacune, chacun d’eux. Et en compagnie de ces Ukrainiens, Arméniens, Téhéranaises, Ouïghours, Intouchables qui, contre l’empire du mensonge, nous montrent la voie du courage.

Jean-François Colosimo

 

Jean-François Colosimo

Après avoir été président du Centre national du Livre et de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, Jean-François Colosimo dirige présentement les Editions du Cerf. Il est l’auteur d’essais critiques et de films documentaires interrogeant les mutations contemporaines du divin en politique dont, récemment « Occident ennemi mondial numéro 1″ paru en 2024 chez Albin Michel et  » Chaos planétaire » en préparation pour FranceTV.

 

 

 

 

 

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