Entretien avec Mathieu Nabot
Directeur pays de Solidarités International (SI)

Alain Boinet : Bonjour Mathieu, peux-tu nous expliquer en quoi consiste l’action de Solidarités International en Ukraine ?
Mathieu Nabot : Solidarités International intervient en Ukraine depuis février-mars 2022, soit depuis le début de l’invasion russe. Au cours de ces trente mois, notre action s’est stabilisée en 2023 et 2024, mais on observe désormais une légère réduction en termes de volume financier et de zones couvertes, en raison de la baisse générale des financements humanitaires. Néanmoins le nombres de personnes qui bénéficieront de nos actions devraient rester globalement stable
Aujourd’hui, notre programmation se concentre autour de deux secteurs principaux : l’eau et l’assainissement, les abris. Ces interventions sont financées principalement par deux partenaires : les Américains de BHA (Bureau For Humaniarian Assistance), et puis les Français avec le CDCS (Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) et l’AFD (Agence Française de Développement). Nous intervenons donc dans les domaines de l’eau, de l’assainissement et des abris, en soutien aux populations restant dans les zones fortement touchées par les combats et les bombardements, ainsi qu’aux personnes déplacées vivant dans des centres d’accueil collectifs, au sein de communautés hôtes, ou réinstallées ailleurs où les conditions d’accueil ne sont pas encore totalement optimales.
Notre stratégie d’intervention repose sur deux axes principaux. Le premier axe est la réponse d’urgence aux besoins immédiats des populations qui ont été victimes de bombardements, en visant à rétablir des conditions d’accès à l’eau et à un abri, dans la mesure du possible. Le second axe, plus orienté vers le relèvement, consiste à collaborer étroitement avec les autorités locales, principalement dans les domaines de l’eau et de l’assainissement, pour offrir des conditions de retour dignes aux populations. Aujourd’hui, de nombreux Ukrainiens, cherchent à revenir dans leurs zones d’origine, et nous souhaitons qu’ils puissent le faire dans des conditions acceptables.
Nous concentrons notre action sur les infrastructures d’eau et d’assainissement, en particulier pour les petites municipalités et centres urbains en zones rurales, afin de garantir un système fonctionnel pour ces populations. Cela inclut la fourniture de pompes, de moyens techniques, de tuyaux et de châteaux d’eau, souvent détruits ou endommagés par les Russes. Les châteaux d’eau ont parfois été utilisés comme des points de guet par des snipers, ou bien ont subi une politique de la terre brûlée. Ainsi, dans de nombreuses localités, les châteaux d’eau ont été détruits.
Nous intervenons actuellement dans six oblasts ou régions : Kherson et Mykolaïv, desservis par la base opérationnelle de Mykolaïv ; Dnipro, Zaporijia, et la partie non occupée de Donetsk, couverts par le bureau de Dnipro ; et l’oblast de Kharkiv, appuyé par le bureau de Kharkiv.
Chacune de ces bases comprend entre 30 et 40 personnes, incluant des équipes de support et de programme complètes. La coordination basée à Kiev, comptant entre 20 et 30 personnes, assure le soutien technique aux équipes, la redevabilité auprès des bailleurs et la relation avec le CIP. Aujourd’hui, notre mission compte environ 100 à 110 personnes, incluant des Ukrainiens et des internationaux, avec un budget qui atteindra 16,5 millions d’euros en 2024 et qui est estimé entre 10 et 12 millions pour 2025, avec l’espoir d’un léger surplus.

AB : Quelles sont les compétences dans l’équipe et comment se compose t’elle entre expatriés et Ukrainiens ?
MN : La mission en Ukraine compte une forte présence d’expatriés, pour deux raisons principales. La première est que nous sommes encore en phase de stabilisation parce que la crise ukrainienne est encore récente, avec seulement 30 mois d’ancienneté. Nous commençons seulement à sortir du mode d’urgence, une phase où l’on mobilise souvent de nombreux expatriés pour lancer les opérations, grâce à un vivier de personnes formées et expérimentées dans ces métiers, que l’on envoie en priorité. Le processus de transition vers un personnel local prend du temps, mais il est en cours, et nous prévoyons de réduire notre équipe expatriée de près de 30 % en 2025 par rapport à 2024, ce qui témoigne de nos efforts dans ce sens.
La deuxième raison est que l’Ukraine n’est pas un pays habitué aux crises humanitaires, comme cela peut être le cas de certains autres pays en Afrique, en Asie ou autre, et dans lesquels il y a déjà un marché de l’emploi déjà sensibilisé à l’humanitaire. Ici, nous avons dû partir de zéro. C’est pourquoi des expatriés occupent des postes spécifiques à l’humanitaire, comme la redevabilité vis-à-vis des bailleurs, la mise en œuvre des projets, les postes de chefs de projet (Project Managers), ainsi que les fonctions de suivi des activités, des indicateurs de performance, d’évaluation des besoins et de redevabilité envers les communautés, notamment en MEAL (moyens d’existence et sécurité alimentaire). Ces compétences, très spécifiques, étaient absentes en Ukraine. En revanche, pour des fonctions plus généralistes comme la logistique, la finance et les ressources humaines, nous employons principalement des Ukrainiens, car une connaissance approfondie du marché local est essentielle. Ainsi, nous comptons aujourd’hui environ 30 expatriés sur un total de 100-110 employés.
AB : Ce qui semble caractériser la situation en Ukraine, c’est la grande diversité des situations et donc la nécessité de s’adapter. Comment vous adaptez-vous à la diversité des besoins d’urgence, de réhabilitation, voire de développement dans des zones proches ou plus éloignées du front ?
MN : Il est vrai que c’est parfois un équilibre complexe, presque paradoxal : nous opérons dans un pays en guerre, mais qui fait face à des enjeux de développement. Dans notre programmation, à notre échelle et sur une durée d’intervention limitée, nous restons principalement sur des actions de relèvement. Notre approche se concentre davantage sur la remise en état des infrastructures existantes et la réhabilitation de réseaux d’eau et d’assainissement plutôt que sur une démarche de construction complète, ce qui correspond davantage au concept de « build back better » (construire mieux après) qu’à un développement structuré.
Ce qui est important de garder à l’esprit dans notre approche, et ce qu’on a voulu faire dans notre stratégie, c’est qu’il y a toujours des zones d’urgence dans lesquelles les besoins sont toujours des besoins vitaux immédiats : il s’agit de fournir de l’eau aux populations dont les réseaux ont été détruits ou de garantir l’accès à la nourriture, ou du moins aux moyens nécessaires (argent en espèces ou bons d’achat) pour se la procurer. Cela reste une priorité que nous rappelons aussi à nos bailleurs, afin qu’ils ne l’oublient pas.
À côté de ces besoins d’urgence, il existe des problématiques plus larges liées aux conditions de vie, notamment pour créer les conditions d’un retour digne des populations déplacées. Parfois, l’urgence du conflit direct est moins perceptible, comme lorsqu’il s’agit de rétablir un système d’assainissement dans une zone libérée et stabilisée où les autorités locales souhaitent collaborer. Nous essayons de trouver un lien avec le conflit, mais il y a des situations où nous allons un petit peu plus loin et nous agissons pour améliorer leur système qui va perdurer dans le temps.
Cette dualité, entre l’urgence et le relèvement, est essentielle. Nous sommes d’ailleurs très reconnaissants de pouvoir compter sur un projet comme celui financé par le CDCS et l’AFD, qui nous permet de combiner ces deux approches. Nous rappelons constamment à nos bailleurs qu’une intervention réussie nécessite ce lien : pour un bailleur d’urgence, aller un peu au-delà de l’aide immédiate, et pour un bailleur de développement, ne pas se limiter à du développement « pur », mais s’engager également dans des actions de relèvement. C’est ainsi que nous garantissons la pérennité des infrastructures et des interventions, en assurant un impact durable.

AB : Peux-tu nous présenter ce projet qui combine l’urgence, le relèvement et le développement avec l’implication de plusieurs partenaires ?
MN : Il y a effectivement trois composantes dans ce projet, c’est ce qui est en fait toute sa spécificité et son intérêt.
La première composante est la réponse d’urgence, où nous assistons les autorités locales responsables de la distribution de l’eau (Vodakanals) pour qu’elles puissent fournir de l’eau potable aux populations touchées par les bombardements, qui n’ont plus accès à l’eau. Cette assistance est cruciale pour restaurer rapidement l’accès à un service vital.
La deuxième composante se concentre sur le relèvement. Solidarités International apporte son soutien aux Vodakanals pour qu’ils puissent remplir leur mission de service public. Cela inclut la réhabilitation et la mise à niveau des infrastructures hydrauliques nécessaires à la distribution et au traitement de l’eau. Nous ciblons principalement les municipalités rurales, ce qui correspond à notre niveau de technicité et notre capacité à absorber des volumes d’intervention. Nous allons notamment travailler sur des réseaux d’eau, fournir des équipements et réhabiliter des châteaux d’eau, entre autres.
Et puis il y a la troisième composante qui sera gérée par Seureca, pôle d’ingénierie conseil de Veolia, en lien avec la fondation Veolia. Il collaborera avec plusieurs localités urbaines que nous identifierons pour développer des projets d’investissement et des plans de développement liés aux infrastructures hydrauliques. Cette composante vise à préparer de futurs projets de développement et de construction.
Concernant la recherche de compétences techniques dans le domaine de l’eau et de l’assainissement, nous avons rencontré des difficultés à trouver des spécialistes. Bien que nous ne réalisions pas des interventions très techniques, il était essentiel de trouver des personnes formées dans ces domaines. Nous avons finalement pu recruter des ingénieurs généralistes, qui ont su se former à ces spécificités. Nous avons choisi de ne pas déstabiliser les Vodakanals, qui ont besoin de ces ressources humaines, et avons donc collaboré étroitement avec eux pour les réhabilitations. Dans le cadre de ce projet, nous avons également mis en place une composante de formation pour les Vodakanals, axée sur certaines techniques et méthodes de maintenance, adaptées à leurs besoins spécifiques, identifiés lors d’analyses conjointes.
AB : Il y a donc aussi une composante formation qui est prévue ?
MN : Il y a tout un relais de formation qui portera à la fois sur l’utilisation et la maintenance des équipements hydrauliques fournis, ainsi que sur la façon de maintenir les installations.
AB : S’agit-il de membres de ton équipe ou parmi nos partenaires ?
MN : Nous ne procéderons pas à leur recrutement en interne. Nous passerons à travers des experts ukrainiens afin de renforcer la capacité de formation sur certains aspects spécifiques des structures de l’État en matière d’eau et d’assainissement. Nous prévoyons également de les former sur tous les équipements qui pourront nous être fournis, notamment par la Fondation Veolia, tels que les systèmes Aquaforce de traitement de l’eau. Ces équipements étant assez spécifiques, certaines municipalités ne les connaissent pas encore. Nous les formerons donc à l’utilisation, à la maintenance et au remplacement de ces systèmes.

AB : Nous constatons aujourd’hui que la guerre fait rage sur le front dans le Donetsk et provoque de nouveaux déplacements de population et des destructions des infrastructures et pourtant nous constatons une diminution des financements internationaux. Est-ce le cas ?
MN : C’est un fait, l’aide humanitaire a diminué de manière significative entre 2022 et 2024, et il semble qu’elle continuera à diminuer en 2025. Pour illustrer cela avec nos propres budgets, nous passerons d’environ 25 millions d’euros en 2022-2023 à 10 et 12 millions d’euros en 2025, ce qui représente une réduction de plus de moitié pour nous.
AB : Solidarités International est membre d’un important consortium de 5 ONG humanitaires françaises, peux-tu nous présenter votre action dans ce cadre.
MN : Oui, c’est le consortium « Dorijka », qui regroupe Solidarités International SI, Première Urgence Internationale, Action Contre la Faim, Triangle Génération Humanitaire et Handicap International/Humanité et Inclusion, bénéficie d’un financement important par le biais de BHA, avec un budget initial de 96 millions de dollars en 2022. La première phase de ce projet s’est terminé en octobre 2024, suivie d’une deuxième phase qui a débuté également en octobre 2024, mais avec un budget réduit à 15 millions de dollars, ce qui démontre la réduction drastique des financements. Cela s’explique par les mécanismes classiques de financement des crises humanitaires. En général, il y a un pic de financement lors du déclenchement d’une crise. Pour l’Ukraine, ce pic a été particulièrement élevé, atteignant des niveaux d’investissement sans précédent dans d’autres crises humanitaires. Cependant, il est logique que les bailleurs de fonds doivent réduire leurs engagements après un tel pic. Actuellement, l’appel pour le plan de réponse humanitaire des Nations Unies est financé à moins de 50 % pour 2025.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Après une période d’urgence, les bailleurs cherchent à équilibrer leurs budgets et à ajuster leurs priorités en fonction des nouvelles crises qui émergent, comme le conflit à Gaza. Il est essentiel pour l’Ukraine, ainsi que pour les chancelleries internationales, de continuer à soutenir le pays dans sa guerre, tout en amorçant la reconstruction. Les fonds humanitaires évoluent progressivement vers des mécanismes de développement. Une partie significative des financements a été redirigée vers l’aide bilatérale aux autorités ukrainiennes. Contrairement à d’autres contextes, ici, nous coopérons avec un gouvernement fonctionnel capable de gérer et d’absorber ces fonds pour la reconstruction, réduisant ainsi le besoin d’intermédiaires comme les ONG nationales ou internationales.

AB : Comment vois-tu la fin de l’année 2024 avec l’hiver. Comment les Ukrainiens vivent-ils cette guerre et comment anticiper la suite ?
MN : La situation politique aux États-Unis a des répercussions sur les financements humanitaires, en particulier pour des projets en Ukraine. Le blocage par le Congrès de l’aide, qui incluait des fonds pour l’armement et l’assistance humanitaire, a créé une instabilité qui pourrait se traduire par une réduction des financements en 2025. Cependant, il existe également la possibilité que des fonds additionnels soient débloqués, selon l’évolution politique aux États- Unis et les résultats des prochaines élections.
En ce qui concerne la perception des Ukrainiens face à la situation actuelle, il est évident qu’ils vivent au jour le jour. La traumatisante invasion de février 2022 a profondément perturbé leur quotidien et leurs capacités à planifier à long terme. La plupart des Ukrainiens ne prévoient plus que deux mois à l’avance, cherchant à établir un semblant de plan de vie dans un contexte d’incertitude constante.
Effectivement, l’hiver arrive, et c’est quelque chose que nous devons anticiper en Ukraine, compte tenu de la dureté de l’hiver ici. Nous avons la chance d’être bien suivis par les bailleurs à ce sujet, c’est-à-dire qu’il y a une vraie prise de conscience. Ce sera difficile de faire autrement, mais il existe toujours un niveau d’argent disponible très significatif pour ces opérations spéciales, notamment de préparation à l’hiver. Chez Solidarités International, nous sommes très engagés dans ces opérations. C’est une partie intégrante de notre action, et nous cherchons même à être reconnus pour cela. Dans les zones d’intervention où nous nous trouvons, nous n’avons pas les volumes opérationnels et de distribution que peuvent avoir le CICR, le HCR ou d’autres agences des Nations Unies. Cependant, nous avons des Raions (entités administratives ukrainiennes comparables à nos départements) dans lesquels nous allons intervenir et où nous serons les seuls à le faire en matière d’aide hivernale (winterisation).
Ces opérations nécessitent des budgets conséquents et une logistique importante. Nous avons commencé ce travail dès le mois d’août, pour pouvoir distribuer dès octobre, au tout début de l’hiver. Nous nous sommes améliorés, car en 2022, nous distribuions trop tard dans l’hiver, ce qui posait un problème à ceux qui avaient besoin d’aide au début de l’hiver pour se chauffer. Petit à petit, hiver après hiver, nous avons progressé et avons bon espoir de pouvoir distribuer dans les temps, donc avant que les grands froids arrivent.
Mais au-delà de la l’aide hivernale (winterisation), nous cherchons également de nous projeter vers 2025 et d’envisager de faire les choses différemment de ce que nous avons fait en 2022 et 2023. Pour nous, cela signifie avoir une approche beaucoup plus qualitative, qui soit moins axée sur une distribution globale. Nous cherchons à établir des critères d’identification basés sur nos propres évaluations de besoins, plutôt que de nous fier uniquement aux déclarations des bénéficiaires.
Grâce à nos partenaires institutionnels, les bailleurs, nous mettons également des moyens sur les analyses de besoins, que ce soit à une échelle globale ou plus localisée. C’est un point sur lequel je souhaite insister, car notre stratégie a évolué. Nous étions dans une logique d’urgence, le « no regret », où nous distribuions dès qu’il y avait besoin. Cela nous a permis de satisfaire les besoins rapidement. Ensuite, nous avons commencé à intervenir dans moins de zones et moins de secteurs, ce qui a été le cas en 2023-2024.
En 2025, nous avons l’ambition de nous recentrer autour de deux secteurs, à savoir l’eau, l’assainissement, l’hygiène (WASH) et les abris (Shelter), tout en nous concentrant géographiquement sur certaines zones d’intervention à l’intérieur des oblasts que je t’ai mentionné précédemment. Nous souhaitons intervenir dans moins de Raions et moins de Hromadas (équivalent de districts et départements), afin d’investir plus de temps et de ressources dans ces endroits. Cela nous permettra de proposer une approche intégrée et de dire à nos partenaires techniques ou financiers, actuels ou futurs, que nous, Solidarités International, grâce à des fonds sécurisés, interviens en eau/assainissement. Nous les invitons à contribuer davantage, ce qui leur permettrait de participer à un projet plus vaste que celui qu’ils auraient soutenu avec leur simple budget.
Ainsi, nous adoptons une approche de programme, dans laquelle nous cherchons à rassembler plusieurs partenaires techniques et financiers. J’ai la conviction, en tant que directeur pays, que si nous parvenons à construire une expertise dans un secteur et une zone, Solidarités International sera mieux reconnue par les partenaires techniques et financiers à l’avenir.
Nous essayons donc d’anticiper comment l’association peut vraiment construire et faire évoluer son positionnement. Sur le long terme, je ne sais pas, car c’est l’Ukraine. Comme tu l’as mentionné, la logique de développement et de reconstruction est engagée. Quelle sera la place de Solidarités International dans cette phase ? Ce n’est pas forcément notre ADN. Jusqu’où souhaitons-nous nous projeter en Ukraine ? C’est l’une des discussions stratégiques que nous devons avoir avec le siège à Paris. Cependant, jusqu’en 2025, 2026, voire 2027, nous avons encore un rôle à jouer dans le relèvement, jusqu’à ce que la reconstruction se mette en place avec des budgets et projets que nous ne serons pas en mesure de mettre en œuvre, car ce n’est pas notre domaine d’intervention.

AB : Du fait de la diminution du financement humanitaire, penses-tu qu’il y a des populations qui ne seront pas secourues. Et, dans ce cas, menez-vous un plaidoyer auprès des bailleurs, des institutions, des pays qui financent l’aide ?
MN : Nous faisons ce plaidoyer à notre niveau, mais également à travers les organismes de coordination des ONG, qui s’appellent ici la plateforme ONG.
Il est essentiel de ne pas oublier qu’il existe des besoins qui subsistent, notamment des besoins d’urgence. En effet, doucement mais sûrement, les besoins d’urgence tendent à être un peu oubliés. Cependant, aujourd’hui, il reste encore des personnes proches de la ligne de front, et ce sont souvent les plus vulnérables parmi les plus vulnérables. Il s’agit essentiellement de personnes âgées et de personnes handicapées qui, avant la guerre, avaient déjà de faibles revenus et qui n’ont donc pas les moyens de se déplacer.
Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on les abandonne parce qu’ils sont moins nombreux et que le rapport investissement/intérêt humanitaire n’est pas assez grand ? Ou bien, est-ce qu’on dit que notre rôle est d’aller aider, qu’ils soient 2, 12 ou 50 ?
Il existe des besoins non satisfaits, c’est indéniable. Prenons un exemple simple. je te parlais tout à l’heure de l’hiver. Nous allons procéder à des opérations de distribution de moyens de chauffage dans un Hromada, qui est l’équivalent d’une communauté de communes, et qui n’est pas du tout pris en compte dans les systèmes de coordination humanitaire. Pourquoi ? Parce qu’il est plus difficile d’accès et qu’il y a moins de bénéficiaires, donc moins d’attractivité pour des ONG qui auraient des moyens importants et qui, par conséquent, ne trouveraient pas suffisamment de personnes à secourir !
Nous allons intervenir, malgré l’accès difficile, car c’est une action qui correspond à nos capacités. Il existe effectivement un très bon système de coordination humanitaire pour éviter les doublons et assurer une coordination, qui peut parfois être frustrante et bloquante. Par exemple, pour l’assistance en espèces (distribution ciblée d’argent ndlr), il y a un système de rotation humanitaire. Dans chaque zone, toutes les ONG intéressées à distribuer de l’aide en argent (Multi-Purpose Cash Assistance) se regroupent. Il y a un système de rotation qui stipule qu’une ONG intervient dans telle zone, puis ce sera le tour d’une autre ONG, et ainsi de suite, afin que chacun puisse participer.
Le nombre d’acteurs humanitaires varie d’une région à l’autre. Mais, disons qu’il y a 25 acteurs dans une zone, il faut attendre que les 24 autres passent avant que notre tour revienne. Quand nous avons de l’argent à dépenser et que nous sommes pressés, cela peut être un véritable défi. Cependant, malgré ce système qui fonctionne, certaines zones sont malgré tout laissées de côté.
Pour conclure, dans notre stratégie chez Solidarités International, c’est très clair et cela tombe bien car les bailleurs comme ECHO de l’Union Européenne demandent ce type d’organisation. Nous souhaitons continuer à être des « frontliners » (acteur de première ligne ndlr). Cela ne signifie pas aller sur la ligne de front en tant que telle, sous les bombes. Nous ne sauvons pas des gens immédiatement comme le fait MSF avec la chirurgie de guerre. Néanmoins, nous nous approchons le plus possible de la ligne de front lorsque les besoins humanitaires l’exigent et que les conditions de sécurité le permettent. Nous travaillons tous les jours pour rendre cela possible et continuons à investir dans notre sécurité pour garantir que nous puissions intervenir dans ces zones.

AB : Si l’on considère l’ensemble des ONG présentes en Ukraine, comment une organisation comme Solidarités International est-elle perçue dans son mode opératoire et ya t’il beaucoup d’ONG qui interviennent pour les populations proches du front ?
MN : Je suis content que tu poses la question, car c’est clairement quelque chose qui est reconnu pour Solidarités International. Peu d’organisations ont ce positionnement, peu d’ONG internationales peuvent se revendiquer officiellement de première ligne, « frontliner «, et se rendre concrètement sur le terrain dans des zones proches de la ligne de front, ou en tout cas directement affectées par le conflit. Nous intervenons aujourd’hui dans des zones où d’autres organisations ne vont plus du tout.
Quand je dis cela, je ne veux pas dire que nous prenons des risques inconsidérés, car nous ne prendrons jamais de tels risques. La priorité, je le répète toujours à mes équipes, est votre sécurité, suivie de la réponse aux besoins humanitaires. Nous n’envoyons pas nos équipes là où nous pensons qu’il n’est pas possible de les envoyer. En revanche, nous mettons en place les moyens nécessaires pour effectuer une analyse de sécurité qui nous permet de savoir que nous pouvons intervenir en réduisant le risque à un niveau que nous appelons le « risque résiduel », qui est acceptable.
Dans la région de Kharkiv, par exemple, Solidarités International est clairement reconnue comme une organisation particulièrement active pour les populations en danger près du front, intervenant dans des zones où très peu d’acteurs veulent aller. Nous voulons vraiment continuer dans cette direction, non pas pour en tirer une gloire quelconque, mais parce que l’accès aux populations les plus vulnérables est le cœur même de notre mission humanitaire.

AB : Y a-t-il un mécanisme de coordination des ONG humanitaires et comment fonctionne-t-il ?
MN : La coordination des ONG se fait à travers la « NGO plateform » (plateforme des ONG), qui réunit un très grand nombre d’ONG. C’est une initiative très inclusive, englobant non seulement des ONG internationales, mais aussi des ONG nationales. Il y a plus d’une centaine d’organisations impliquées. Un travail est mené sur de nombreux sujets.
Il existe un groupe de travail sur le plaidoyer (advocacy working group) qui dépend de cette plateforme, nous permettant de faire remonter nos messages jusqu’au plus haut niveau, que ce soit directement via la plateforme ONG auprès des ministères ou à travers le HCT (Humanitarian Coordination Team – équipe de coordination humanitaire), qui relaye ensuite auprès des instances concernées. Les ONG sont également représentées au HCT avec je crois quatre ONG internationales et quatre ONG nationales qui y siègent.
AB : Y a-t-il d’autres acteurs que les ONG dans l’équipe de coordination humanitaire ?
MN : Les Nations Unies, avec lesquelles nous sommes associés, nous confèrent une voix consultative. En d’autres termes, ce ne sont pas les ONG qui prennent les décisions au sein du HCT, mais nous avons cette porte d’entrée qui nous permet de faire remonter nos messages.
Aujourd’hui, quels sont nos messages ? Tout d’abord, un besoin de financement très clair. Nous soulignons également l’importance du Nexus (lien entre humanitaire relèvement et développement ndlr), en insistant sur la nécessité d’agir sur plusieurs temporalités. Par ailleurs, il y a des enjeux plus administratifs à prendre en compte. Récemment, le gouvernement ukrainien a renforcé les contrôles sur les visas accordés, non pas spécifiquement pour les humanitaires, mais pour toute personne venant de l’étranger. Cela peut parfois compliquer l’entrée sur le territoire pour les humanitaires, notamment pour certaines nationalités. Il y a donc un plaidoyer en ce sens.
Nous menons également un plaidoyer concernant la conscription. Il est difficile d’adopter un positionnement tranché sur cette question, car, d’une part, nous avons besoin que nos employés masculins âgés de 25 à 60 ans ne soient pas tous conscrits et envoyés au service militaire, sinon nous perdrions des capacités d’action. D’autre part, nous nous interrogeons sur la légitimité du gouvernement ukrainien à décider pour la population comme bon lui semble. Ce plaidoyer est mené régulièrement. Un autre point que nous défendons est l’emploi des personnes en situation de handicap.
En ce qui concerne l’accès humanitaire, nous ne rencontrons pas de difficultés majeures. Certaines zones très proches de la ligne de front sont totalement interdites en raison des combats et des positions stratégiques ukrainiennes ou russes, ce qui rend leur accès impossible. Il existe des zones un peu plus éloignées, où une autorisation préalable est nécessaire. Par exemple, lorsque nous nous rendons à Kherson, nous devons informer les autorités que telle organisation souhaite mener une activité à cet endroit, ce qui relève aussi d’une question de responsabilité. Pour l’essentiel des zones dans lesquelles nous intervenons, l’accès est principalement conditionné par la sécurité, sans obstacles administratifs notables.

AB : Comment souhaites-tu conclure ?
MN : Nous souhaitons ici réaliser quelque chose de bien. Solidarités International a débuté avec une réponse urgente aux besoins, et nous avons vraiment été parmi les premières organisations sur le terrain, reconnues pour cela. Maintenant, notre objectif est de convaincre nos bailleurs que nous sommes capables de proposer des actions bien structurées, basées sur la qualité.
Évidemment, nous ne sommes pas parfaits et sommes encore en phase de structuration pour atteindre un fonctionnement optimal. Cependant, nous sommes engagés dans une logique d’amélioration continue, tant sur la qualité de ce que nous faisons que sur la manière dont nous le faisons. Nous devons suivre nos actions, nous assurer que l’impact est réel, et offrir à nos partenaires techniques et financier un projet adapté et efficace qui reflète un travail réfléchi réalisé par des experts.
Nous allons chercher à innover dans nos approches, notamment dans le secteur de l’abri (Shelter), en expérimentant des méthodes plus poussées. De même, dans le secteur de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène (WASH), nous allons chercher à intégrer nos interventions avec la santé et l’éducation pour créer des solutions plus intégrées.
J’insiste sur ce point, car c’est ce qui fait la spécificité de Solidarités International en Ukraine. Nous voulons promouvoir cette approche, en cherchant à faire moins, mais mieux. En tant que directeur pays, je n’ai pas l’ambition d’être la plus grande ONG. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir une programmation recentrée sur des secteurs où nous savons que nous excellons et où nous pouvons offrir quelque chose d’efficace, tout en renforçant l’image de Solidarités International.
Nous allons chercher à innover dans nos approches, notamment dans le secteur de l’abri (Shelter), en expérimentant des méthodes plus poussées. De même, dans le secteur de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène (WASH), nous allons chercher à intégrer nos interventions avec la santé et l’éducation pour créer des solutions plus intégrées.
J’insiste sur ce point, car c’est ce qui fait la spécificité de Solidarités en Ukraine. Nous voulons promouvoir cette approche, en cherchant à faire moins, mais mieux. En tant que directeur pays, je n’ai pas l’ambition d’être la plus grande ONG. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir une programmation recentrée sur des secteurs où nous savons que nous excellons et où nous pouvons offrir quelque chose d’efficace et significatif, tout en renforçant l’image de Solidarités International.
Entretien avec Mathieu Nabot, directeur pays en Ukraine de Solidarités International.
Pour consulter le site internet de Solidarités International.
Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :
- Vers un « effet domino » humanitaire contagieux ?
- Les défis d’une révolution en cours : la gestion des données numériques au service de l’humanitaire et du développement. Entretien avec Martin Noblecourt, de CartONG
- Liban, Gaza, Iran, et maintenant que se passe-t-il ? Un libre entretien avec Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire du Monde Arabe.
- Résumé « En panne d’inspiration ? Financement et réforme de l’aide humanitaire »
- Solidarité avec les étudiants Arméniens.
