Générosité en France

État des lieux entre 2019 et 2022[1]

Viatique pour les dirigeants associatifs et les fund-raisers

Un article d’Antoine Vaccaro

Action de Solidarités international en partenariat avec ECHO (European Civil Protection and Humanitarian Aid Operations) en Ukraine. Février, 2024. © Solidarités International

Nous disposons, depuis quelques années, d’un agrégat concernant la générosité totale en France, qui, pour l’année 2019, s’élève à 8,5 milliards d’euros. Cette somme se répartit entre les particuliers (59 %) et les entreprises (41 %). Cet agrégat regroupe la philanthropie des particuliers, qui inclut les dons déclarés, les dons non déclarés et les legs, ainsi que la générosité des entreprises, qui se manifeste à travers le mécénat déclaré et non déclaré.

L’évolution annuelle de la générosité montre une augmentation significative en 2020, marquée par un élan exceptionnel lié à la crise du Covid-19, avec une hausse des dons de 13,7 % par rapport à 2019. En 2021, on observe une progression des dons de 4,5 %, contrastant avec une très faible augmentation en 2022 qui ne compense pas l’effet de l’inflation.

Les comportements des donateurs révèlent une concentration de la générosité chez les donateurs soutenant plusieurs organisations, une concentration économique où une petite fraction des donateurs contribue à une part importante de la collecte, et une disparité géographique marquée.

La recherche médicale et la lutte contre les maladies demeurent les causes préférées des Français (39 %), devant la protection de l’enfance (35 %) et des animaux (31 %)[2]

La digitalisation des dons s’accélère depuis 2020, avec une part croissante des dons en ligne, représentant une augmentation significative de la collecte numérique.

Au bilan, quelles sont les grandes tendances et les points d’attention à relever ?

  • Croissance des middle et grands donateurs. En 2021, 1 % des donateurs les plus généreux représentent 22 % de la collecte, alors que la moitié des donateurs ne contribue qu’à hauteur de 12 % de la collecte annuelle. Élément marquant : faible arrivée de nouveaux donateurs et surtout décrochage des foyers à faibles revenus.
  • Stabilisation à un niveau élevé du nombre de donateurs en prélèvement automatique (PA). 41,5 % du montant des dons en 2022 (contre 34,7 % en 2013). La conquête et/ou la transformation des donateurs ponctuels en PA devient de plus en plus ardue avec un ROI plus long à obtenir, mais le PA reste une ressource stratégique pour les OSBL (Organisation sans but lucratif).
  • Libéralités Les donations et legs sont l’aboutissement logique d’une stratégie de conquête et de fidélisation des donateurs réguliers ou ponctuels. Elles constituent la ressource à la croissance la plus prometteuse et robuste. Aujourd’hui, 2/3 des campagnes publicitaires grands médias des OSBL : TV, radio, presse, voire affichage, sont orientées libéralités. C’est une ressource de moyen et long terme qui nécessite une offre fiduciaire de qualité, car les très grands legs et donations sont de plus en plus souvent assortis de demandes de création de fonds ou fondations abrités.
  • Le mécénat d’entreprises en France Il représente une part de la générosité globale relativement forte, comparée à d’autres pays à forte tradition philanthropique. La concurrence est rude sur cette cible, avec un trio de tête dans les affectations : Sport à 46 % en 2021 (-10 points vis-à-vis de 2019), Culture / patrimoine à 37 % (+ 11 points) et Social à 32 % (+10 points). Avec une caractéristique de décentralisation territoriale plus marquée.
  • Montée en puissance de la collecte digitale d’une multitude de donateurs unifiés par les NTIC (Nouvelles Technologie de l’Information et de la Communication) au gré des sujets qui les mobilisent.
Logo de l’agence de fundraising Force for Good, dirigée par Antoine Vaccaro

La foule généreuse préfère financer des projets que des institutions et soutient toutes sortes de bénéficiaires qui portent ces projets : grandes, moyennes et petites structures, voire-même, des organisations en gestation. Diverses études francophones et anglophones prédisent une multitude de donateurs mobilisés grâce aux outils d’Intelligence Artificielle mis à la disposition des organisations qui les solliciteront : data, messages ciblés, design, etc., avec des taux de donateurs, non plus de 40 % mais de 70 ou 80 % de la population.

Des foules généreuses à la fois donatrices, mais aussi collectrices, mobilisatrices voire-même opératrices, désireuses de co-construire avec leurs pairs, mais aussi avec les OSBL des solutions aux problèmes sociétaux auxquelles elles s’attaquent.

1- ORIENTER LES STRATÉGIES DE DÉVELOPPEMENT DE LA COLLECTE SUR DE LA DIVERSIFICATION ET LA DÉCENTRALISATION

  • Cible grande philanthropie :
    • Proposer, quand les statuts de l’organisation le permettent (Fondations RUP et Fonds de Dotation), d’abriter des volontés philanthropiques dans des fondations ou fonds sous égide d’« abritantes » pour attirer des particuliers à haut potentiel philanthropique qui ne souhaitent pas prendre en charge toutes les fonctions support qu’offre une « abritante » et veulent se consacrer, avant tout, à la cause qui les mobilise.
    • Lancer des campagnes tri-annuelles de grands donateurs ambitieuses adossées à un comité de soutien puissant (Cf. Capital Campaign)
De la farine est distribuée par l’UNRWA à Gaza. © UNRWA
  • Cible grand public :
    • Collecte digitale. Même si la grammaire de la collecte en ligne reste encore à écrire, il est prévisible que la majorité de la collecte de fonds passera par le digital. Les OSBL doivent y affecter des moyens financiers et des ressources humaines pour acquérir des compétences, des savoir-faire et progresser sur une courbe d’expérience pour prendre la vague qui surperformera la collecte offline. Développer, notamment, le peer to peer : proposer aux communautés on line de faire des collectes au profit des associations et fondations lors des évènements personnels (mariage, communion, décès).
    •  Marketing direct : Conserver les donateurs actuels via le marketing direct : maintenir le même niveau d’investissement. Fidéliser les middle donors via un cercle de bienfaiteurs.
    • Prélèvement Automatique. Quand bien même cette forme de dons est en phase de maturité avec des ROI de plus en plus longs, elle demeure une ressource stratégique pour fidéliser les donateurs, obtenir des ROI élevés à moyen terme et surtout assurer un matelas de trésorerie.
    • Impliquer les acteurs locaux, en faire des « ambassadeurs » de la collecte :
  • Les sensibiliser à la démarche mécénat afin d’être en capacité de faire remonter leurs besoins et créer un catalogue de projets
  • Les « outiller » un minimum, pour être en capacité de communiquer et de collecter en mécénat. En fonction de leur localisation, ils peuvent avoir plus ou moins un public cible dans les familles.
  • Travailler avec eux un concept de campagnes de solidarité territoriales : comment cela pourrait fonctionner ? entre quels acteurs ? sur quel type de projet ? dans quelle échelle de temps ?
  • Engager les PME-PMI par le développement du mécénat, comme vu ci-dessus, la part du mécénat d’entreprise dans le financement privé en France est conséquente. Le tissu des PME-PMI est évidemment implanté localement et représente une cible privilégiée pour créer de véritables clubs d’entreprises au profit des programmes de telle ou telle organisation.
  • Développer des campagnes legs en prospection grand public. Amplifier les communications fiduciaires sur ses propres donateurs mais aussi en prospection, pour susciter des legs et donations, notamment, d’assurances vie. À terme, une partie majoritaire des ressources privées de certaines OSBL proviendra des libéralités.

Au bilan, quand on parle de ressources privées philanthropiques et de fund-raising, il faut faire feu de tout bois, mais stratégiquement dans l’allocation des moyens.

 

[1] Sources : France Générosité-Fondation de France-Amical

[2] Odoxa, octobre 2023.

 

Antoine Vaccaro

Antoine Vaccaro est titulaire d’un doctorat en science des organisations – Gestion des économies non-marchandes, Paris-Dauphine, 1985.

Après un parcours professionnel dans de grandes organisations non gouvernementales et groupe de communication : Fondation de France, Médecins du Monde, TBWA ; il préside le CerPhi et Force for Good. Administrateur au sein d’associations et de fondations.Co-Fondateur de plusieurs organismes professionnels : Association Française des Fundraisers, Comité de la Charte de déontologie des organismes faisant appel à la générosité publique, Euconsult, La chaire de Philanthropie de l’Essec. Investisseur chez Heoh, Qu’est ce qui tourne ? My Quick Win. Il a publié divers ouvrages et articles sur la philanthropie et le fund-raising. 

 

Découvrez le site Force For Good : https://forceforgood.eu/agence/

Regard sur les résultats du panorama des générosités pour l’année 2019

Après plus de 50 heures de live sur la plateforme Twitch, les streamers qui ont participé à Z Event 2021, un marathon de jeu vidéo caritatif, ont récolté un peu plus de 10 millions d’euros pour l’ONG Action contre la faim. Une somme record pour un tel événement © Action Contre la Faim

Le dernier panorama des générosités pour l’année 2019, conduit par la Fondation de France et coordonné par Daniel Bruneau a montré la dynamique continuelle de la philanthropie française et confirme les projections et tendances déjà tracées depuis 30 ans, dans la plupart des sociétés « occidentales »

Si nous regardons dans le rétroviseur pour mesurer l’évolution de la générosité des Français de ces trente dernières années, en la mettant, par exemple, en perspective de celle des Américains, que constate-t-on ?

Aux USA le montant donné par les Américains s’élevait en 1991 à 124, 8 milliards de $, vs 264 milliards en 2015, soit une multiplication par 2,12 en un quart de siècle (pour mémoire en 2019 ce chiffre a grimpé à 449 milliards de $, soit fois 1,7 en 4 ans et donc une multiplication par 3,0 en 30 ans)[1].

Si on se prête à la même comparaison pour la France, nous étions autour de 1,5 milliard d’€ en 91 (extrapolation à partir de l’ étude Archambault-Boumendil)[2]contre 8,5 milliards en 2019 soit une multiplication par 6. Intéressant, mais nous partions de si bas.

Mais le parallèle ne s’arrête pas là, les mêmes tendances se constatent dans des analyses plus segmentées :

  • Une progression du montant global des dons des particuliers, malgré un nombre de donateurs en baisse. Cette tendance est significative de la dégradation des revenus et des patrimoines des plus petits contribuables.
  • Une concentration des dons effectués par les plus hauts revenus et les plus fortunés dans des propositions exorbitantes, notamment aux USA où 2% des donateurs pèsent désormais 50 % des dons versés au secteur philanthropique.[3]
  • Des libéralités (legs, donations, assurances-vie) en hausse régulière avec l’attente d’une réelle explosion, notamment en Europe[4] prophétisée par Richard Radcliffe.
  • Une forte croissance du mécénat d’entreprise (qui est une singularité française, comparée aux anglo-américains) particulièrement marquée chez les petites entreprises.
  • La montée en puissance des flux de collecte en provenance des NTIC, (Nouvelles Technologie de l’Information de la Communication), encore mal appréhendée au plan statistique, mais qui montre une dynamique encore loin d’avoir donné tout son potentiel. En 2019, Giving Tuesday a permis de collecter 2 milliards $ collectés en une journée. En 4 ans, Facebook Fundraisers a permis de collecter plus de 2 milliards €, dont 1 milliard sur les pages anniversaires. Le marché mondial du crowdfunding représentait en 2020 une industrie de près de 1000 milliards €. 40% des moins de 35 ans ont déjà participé à une collecte de type cagnotte. Toutes les générations sont sur les réseaux sociaux.  90,5% des « Y », 77,5% des « X » 48,2% des Boomers. Les dons de crypto-monnaie augmentent parallèlement à l’augmentation de la valeur des crypto-monnaies sur le marché [5] ».
  • La résistance des médias de collecte traditionnels : mailings, phoning et street fund-raising. Aussi surprenant que cela puisse paraître, malgré l’annonce régulière de l’accélération de leur déclin, les outils du marketing direct (mailings, phoning, street fund-raising) restent les principaux vecteurs de collecte de fonds. Mais ce n’est à mon sens qu’un répit, car les nouvelles générations de donateurs se tiennent à l’écart de ces sollicitations, à l’exception notable du street fund raising qui attitrent encore les plus jeunes.
  • Enfin dans ce monde de surproduction et de gabegie généralisées l’accélération des dons en nature, dans l’économie circulaire, semble répondre à l’aspiration des donateurs soucieux de la dégradation accélérée de notre environnement.
Solidarités International et le magistère de sciences de gestion de l’Université Paris-Dauphine ont signé, le 31 août 2021, une convention de partenariat, par laquelle les deux établissements s’engagent à développer des collaborations pour une durée de trois ans. ©Solidarités International

En conclusion, tout indique que la philanthropie a un avenir fort radieux.

La même excellente étude prospective, citée ci-avant, réalisée par l’agence Adfinitas[6] pour l’horizon 2025, à laquelle nous vous renvoyons. En partant de cette analyse, nous pouvons aisément imaginer un fund-raising dominé par la foule généreuse dopée à l’IA (Intelligence Artificielle), avec des taux de donateurs par rapport à la population, non plus de 40 % mais de 70 ou 80 %. Ces foules généreuses seront à la fois donatrices, mais aussi collectrices, mobilisatrices , voire même opératrices, désireuses de mettre en œuvre par elles-mêmes les solutions aux maux auxquelles s’attaquent d’habitudes les OSBL.

Cependant un point de vigilance. Il est fort probable qu’en dehors même d’un effondrement général (climat, pollutions, pandémies à répétition, conflits planétaires) ne s’impose la nécessaire réduction des inégalités par la redistribution par l’impôt, à l’image de la politique qui a suivi le new deal, jusqu’en 1984 (FD Roosevelt a imposé une fiscalité de 85 % pour tout revenu supérieur à 1million de $, par an).

Parce que cette rigueur fiscale a été, depuis, érodée au point de recréer ce fossé abyssal entre ultra riches et ultra pauvres, laminant au passage le niveau de vie des classes moyennes, nous nous orientons vraisemblablement vers un retour à une taxation des plus riches et, par voie de conséquence, à un reflux de la philanthropie.

Antoine Vaccaro


Qui est Antoine Vaccaro ?

Antoine Vaccaro est titulaire d’un doctorat en science des organisations – Gestion des économies non-marchandes, Paris-Dauphine, 1985.

Après un parcours professionnel dans de grandes organisations non gouvernementales et groupe de communication : Fondation de France, Médecins du Monde, TBWA ; il préside le CerPhi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie) Force For Good et le Fund-raising Lab. Il assume diverses fonctions bénévoles au sein d’associations et de fondations et est également co-Fondateur de plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général : Association Française des fundraisers, Comité de la charte de déontologie des organismes faisant appel à la générosité publique, Euconsult, La chaire de Philanthropie de l’Essec, 2011.

Il a publié divers ouvrages et articles sur la philanthropie et le fund-raising.

 


 

[1] Giving USA

[2] https://www.fondationdefrance.org/sites/default/files/atoms/files/benevolat_1997.pdf

[3] https://inequality.org/great-divide/gilded-giving-2020/

[4] https://www.legacygiving.eu/en/richardradcliffelegacygivingineuropecanexplode/

[5]  https://www.francegenerosites.org/ressources/le-fundraising-en-2025-livre-blanc-de-adfinitas-demain-la-veille/

[6] https://www.francegenerosites.org/ressources/le-fundraising-en-2025-livre-blanc-de-adfinitas-demain-la-veille/