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Qui veut la paix prépare la guerre

Entretien avec le Général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Exercice international Saber Junction-2018 © Ministère de la Défense ukrainien

Grégoire de Saint-Quentin : Je crois que le constat que nous faisions il y a un an reste entièrement d’actualité. L’annexion des territoires par la force, que les mécanismes de régulation internationaux mis en place en 1945 avaient interdite, est plus que jamais de retour. L’élection de Donald Trump n’a pas eu d’effet d’endiguement mais risque plutôt d’amplifier le phénomène puisque les Etats-Unis du fait de leur puissance politique et militaire étaient jusqu’à présent la clé de voute de ce système de régulation. En mettant la pression sur le Canada pour devenir le 51ème Etat de l’Union ou sur le Danemark pour que le Groenland passe sous souveraineté américaine, ou encore quand il semble se résoudre à la perte de souveraineté de l’Ukraine sur une partie de son territoire dans la recherche de l’accord de Paix, Donald Trump fait rentrer son pays et le monde dans une ère géopolitique totalement nouvelle.

Ce changement brutal est un signal extrêmement fort donné à tous les régimes qui ont des visées expansionnistes, à commencer par la Russie qui s’est toujours construite historiquement par la soumission militaire de ses voisins. En témoigne le slogan actuel du Kremlin : « les frontières de la Russie n’ont pas de limites. » La conséquence la plus visible et la plus dramatique de cette nouvelle donne stratégique c’est la primauté de la loi du plus fort et le retour des guerres d’annexion en Europe, en Afrique et demain peut-être en Asie.

L’Europe voit tous ses choix stratégiques des trente dernières années remis en cause à un moment délicat de son histoire. Elle a bâti son modèle en déléguant sa sécurité aux Etats-Unis et en développant son économie sur de flux massifs de pétrole et de gaz russe à des prix attractifs. Pour les raisons que nous venons d’évoquer rapidement, ce système ne fonctionne plus alors que l’Europe arrive à un pic d’endettement du fait des crises précédentes. Nos marges de manœuvre sont étroites au moment où nous devons faire un effort budgétaire important pour adapter l’outil militaire des Etats membres.

L’Europe est donc à un moment clé de son histoire car elle doit véritablement se repenser de façon beaucoup plus autonome qu’auparavant. Elle a été fondée dans un monde de coopération et se trouve brutalement projetée dans celui des rapports de forces avec des menaces protéiformes, militaires mais aussi intérieures avec l’affaiblissement de son modèle politique dominant, celui de la démocratie parlementaire. De surcroît, elle doit impérativement restaurer de la croissance économique alors que les principales promesses en la matière sont portées par la révolution technologique (IA), domaine où les Américains et les Chinois sont très largement dominateurs. Enfin, la politique de taxes tous azimuts de Donald Trump pénalise toute l’économie mondiale et plombe, au moins jusqu’à présent, les perspectives économiques européennes.

Défilé de l’École Spéciale Militaire en 2023 © Ministère des Armées

Il est difficile de répondre de façon exhaustive dans le format de cet entretien sur le nombre et la qualité des d’équipements à terminaison de la loi de programmation militaire (LPM) en 2030, d’autant que la revue nationale stratégique qui doit en dessiner les grandes lignes, est encore en cours. Toutefois, on discerne clairement les efforts capacitaires que nous allons avoir à faire :

 

La France a la très grande chance de disposer d’une force dissuasion qu’elle a patiemment bâtie, au prix d’efforts importants, en toute autonomie. Elle n’est dépendante de quiconque pour son entretien et pour son emploi. C’est son assurance -vie contre tous ceux qui voudraient attenter à l’existence même de la nation. Son caractère indispensable étant posé, elle ne peut pas répondre à toute les menaces car certaines ne justifieraient pas que la Président de la République engage un processus d’escalade nucléaire. Je pense donc que c’est à celles-ci que fait référence le ministre des Armées en disant qu’elles peuvent nous faire mal sans pour autant nous amener à franchir le seuil de l’emploi de notre dissuasion.

Volodymyr Zelensky et Sébastien Lecornu à Kiev © Compte X de Volodymyr Zelensky

C’est donc pour contrer ces menaces que nous devons disposer d’un outil militaire et de sécurité à la pointe de la technologie. Pour prendre un exemple – totalement imaginaire – si des essaims de drones devaient frapper simultanément plusieurs lieux de pouvoir à Paris, ce serait certainement un coup très dur pour la sécurité de notre pays mais l’arme nucléaire ne nous serait pas d’une grande utilité dans ce cas précis, même si nous avions identifié avec certitude le commanditaire de cette attaque terroriste. Vous pouvez également imaginer combiner plusieurs attaques cinétiques de ce type avec des attaques hybrides de grande ampleur comme des actions cyber ou des opérations de désinformation à grande échelle sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, l’évolution des sociétés et des technologies ne rend pas indispensable la conquête d’un pays pour le déstabiliser et finir, à l’usure, par le disloquer. Il faut en avoir conscience et s’en prémunir.

Tout d’abord, depuis l’investiture du Président des Etats-Unis on n’observe aucune déclaration allant dans le sens d’un retrait pur et simple de l’OTAN et personnellement je n’y crois pas. L’OTAN est une alliance militaire et dans le monde dans lequel nous vivons, pouvoir compter sur des alliés est un atout, même pour les Etats-Unis. Par contre, ce qui est fort possible c’est que les Américains disent aux Européens de façon encore plus claire que jusqu’à présent : « la défense de l’Europe est votre problème, mettez-y les moyens car nous gardons les nôtres pour un potentiel affrontement avec la Chine. » Il faudra alors se débrouiller avec un investissement minimal des Américains mais dans un cadre rodé et standardisé de coopération qui existe depuis 1949. Il y aura certainement des choses à adapter mais ce ne sera pas un saut dans l’inconnu.

Sans rentrer dans les détails, le parapluie nucléaire américain actuel en Europe n’est ni conçu ni organisé comme la force de dissuasion française pour un usage strictement national. Il faudrait d’importants efforts de doctrine et d’adaptation ainsi que de concertation entre alliés européens pour parvenir à mettre en place l’équivalent sans les moyens américains. Mais nous n’en sommes pas là.

Le rapport de forces penche toujours en faveur de la Russie pour les simples raisons de sa taille, de ses ressources et des appuis qu’elle parvient à mobiliser à l’extérieur. Je pense en particulier aux renforts en équipements et en hommes venus de Corée du Nord. Ceci posé, je trouve que la résilience et la dignité des Ukrainiens méritent d’être soulignées alors même que le soutien américain se dérobe sans pouvoir être totalement compensé par les efforts européens.

Les cours expérimentaux de leadership se poursuivent à l’Académie nationale de l’armée de terre © Ministère de la Défense ukrainien

La Russie sait très bien que si des troupes occidentales stationnent sur le territoire ukrainien cela compliquera considérablement ses plans de déstabilisation de la partie de l’Ukraine qu’elle n’a pas déjà sous sa domination. Il faudrait certainement d’importantes concessions sur d’autres aspects pour qu’elle finisse par accepter ce scénario. A moins que les Etats-Unis ne se résolvent à le lui imposer en s’engageant eux aussi à apporter des garanties de sécurité au cessez-le-feu. Je suppose que ce sont des questions qui sont au cœur des intenses tractations qui ont lieu en ce moment.

Les Français ont parfaitement perçu les enjeux et ils ont certainement en mémoire la citation du général de Gaulle : « La Défense est le premier devoir d’un état et il ne saurait y manquer sans se détruire lui-même ». Les jeunes Français ont beaucoup plus conscience des enjeux de sécurité que les générations précédentes et d’ailleurs, ces sujets les intéressent car ils ont du sens. Je trouve ce sondage plutôt rassurant même si on peut aussi se poser la question de l’attitude des 50% qui ne souhaiteront pas répondre à l’appel du pays. C’est ce point-là qu’il faut travailler sans attendre car si l’Ukraine est toujours debout après trois ans de guerre c’est en grande partie dû au maintien de sa cohésion nationale.

Il est certain qu’il y a un réflexe impérial aujourd’hui dans le monde, pour ne pas dire impérialiste. Pour autant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour ceux qui ne sont pas atteints d’un tel prurit. Nous sommes entrés dans une époque de grands changements et les cartes peuvent être redistribuées rapidement. Il y aura de la place pour les pays pragmatiques, confiants dans leurs talents et s’étant débarrassés des carcans qui brident les énergies. Pour cela il faut néanmoins être prêt à changer d’agenda et à accepter le rapport de forces.

La réduction de l’aide apportée à Gaza, déchirée par la guerre © UNRWA

Nous venons de vivre une période de plusieurs décennies de conflits intraétatiques ou la conquête de la population pour obtenir son soutien, de gré ou de force, a été le but même du conflit. Souvenez-vous des milices somaliennes qui partageait le pays en fiefs féodaux, organisant la prédation de la population et de l’aide humanitaire.

Malheureusement, les populations sont toujours les premières victimes des guerres. Cela traverse les époques car ils sont aussi un moyen d’affaiblir la volonté de l’adversaire. La destruction systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes, qui n’est en rien un objectif militaire, est menée dans l’idée de faire fléchir la résistance de l’opinion publique et amener le gouvernement à capituler.

Cela constitue un crime au regard des traités internationaux pour autant cela ne signifie pas que le droit des conflits armés et le droit international humanitaire disparaissent, même si certains ont décidés de s’en affranchir. Je ne suis pas convaincu que l’impunité soit définitivement la règle et le respect du droit est aussi ce qui permet de différencier les différents protagonistes d’un conflit.

D’abord en vous remerciant de m’avoir ouvert les colonnes de votre centième numéro. Ensuite en rappelant qu’en cette période de très fortes évolutions, les humanitaires, comme les militaires, sont des praticiens habitués à se confronter à la réalité des conflits. Leurs avis seront précieux pour construire le monde de demain.

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint-Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

En septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens. 

Depuis septembre 2024, il préside la société de gestion des risques GEOS du groupe ADIT. Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

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