Jean-Marie Guéhenno: à l’international, «la brutalité croissante du langage annonce peut-être celle des actes»

Article paru dans l’Opinion le 26 août 2018, disponible ici.

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« Dans le chaos général, la recherche d’une vision plus large d’un ordre international paraît utopique. On pense d’abord à soi, et cette atmosphère de sauve-qui-peut contribue au changement de ton des relations internationales »

 

Quel est, selon vous, le trait dominant de la situation internationale en cette fin d’été 2018 ?

Il y a aujourd’hui un sentiment de perte de contrôle : les événements dirigent, pas les dirigeants. Sans un minimum de convergence entre les principales puissances sur la direction à donner au monde, les grandes institutions de l’après-guerre, ONU, OMC, FMI, Banque mondiale, Union européenne, OTAN s’étiolent, et les cadres informels comme le G20 tournent à vide. Le monde n’est pas structuré par une idéologie dominante, ou comme pendant la guerre froide, par la confrontation de deux idéologies. Le triomphe de l’individu de l’après-guerre froide a sapé les valeurs collectives et débouche sur le nihilisme du selfie. La crispation identitaire et la renationalisation des politiques sont la réaction naturelle à cette évolution. La politique étrangère est dominée par la politique intérieure : les communautés politiques sont fragilisées et les rapports de force internationaux sont de plus en plus déterminés par la résilience des sociétés, leur capacité à préserver des identités collectives dans un monde ouvert ; Poutine et Trump l’ont très bien compris, qui exploitent les fragilités des autres et tentent de surmonter les leurs par le nationalisme. Dans le chaos général, la recherche d’une vision plus large d’un ordre international paraît utopique. On pense d’abord à soi, et cette atmosphère de sauve-qui-peut contribue au changement de ton des relations internationales. Il y a une brutalité croissante du langage qui annonce peut-être celle des actes.

 

Pensez-vous que Donald Trump soit un accident de l’histoire politique américaine ou qu’il incarne au contraire une mutation profonde ?

Trump a su mobiliser les angoisses d’un groupe en déclin : les blancs protestants, qui ont façonné la culture américaine, et sont maintenant inexorablement condamnés à devenir une minorité. On pourrait donc voir en Trump le vainqueur d’une bataille à terme perdue, et sa présidence ne serait alors qu’une parenthèse. On peut aussi observer qu’il a eu beaucoup de chance à l’élection présidentielle et que cette chance a été aidée par la crise des partis politiques : dans le vide idéologique, le pouvoir se personnalise de plus en plus. Mais au-delà des circonstances de l’élection de Trump, il y a une mutation de fond. Elle ne réside pas dans l’affirmation brutale de la primauté de l’intérêt américain. Souvenez-vous de la brutalité avec laquelle Nixon mit fin au lien or dollar en 1971… La rupture la plus durable est ailleurs, dans la perception que les Etats-Unis ont d’eux-mêmes et de leur rapport au monde, et dans la perception des Etats-Unis par le reste du monde. Une partie importante de l’électorat américain voit maintenant le reste du monde comme une menace et non comme une opportunité. Il y a une fatigue d’empire, l’Amérique se moque d’être la « lumière sur la colline » qui éclaire le monde. Elle ne cherche pas à être exemplaire. Plus unilatéraliste qu’isolationniste, elle veut seulement s’assurer, grâce à un effort de défense redoublé – alors même que sa supériorité militaire demeure écrasante, que le reste du monde ne l’empêchera pas de poursuivre son chemin particulier. Et ce que par habitude on appelle encore le « camp occidental » se retrouve orphelin. Bien sûr, de la guerre du Vietnam à l’invasion de l’Irak, l’exemplarité américaine a plus d’une fois été écornée. Mais le mythe américain avait résisté. Avec l’élection de Trump, même si elle devait n’être qu’une parenthèse, tous les démocrates de la terre doivent maintenant s’interroger sur le fonctionnement des démocraties. Ce n’est pas seulement le « soft power » des Etats-Unis qui a pris un coup terrible, mais le « soft power » de l’idéal démocratique lui-même. Et cela, au moment même où économiquement aussi bien que démographiquement, le poids relatif de l’Occident décline. En ce sens l’élection de Trump marque un tournant symbolique de l’histoire du monde, pas seulement de l’histoire américaine.

 

« L’Afrique ne va pas répéter le modèle de développement asiatique, et le continent ne pourra probablement pas absorber la totalité des millions de jeunes qui vont arriver sur le marché du travail. L’Europe, au lieu de nier le fait migratoire, doit le cogérer avec les Africains »

 

La Chine pourrait-elle exercer un leadership en matière de sécurité collective au niveau mondial, une sorte de « Pax Sinica » ?

La Pax Americana a été rendue possible d’une part par l’extraordinaire puissance militaire américaine, d’autre part par son universalisme idéologique, produit de ses origines européennes, qui en habillant l’intérêt national américain, l’a rendu acceptable pour beaucoup de pays. La Chine est encore loin du compte sur ces deux points. Même si la puissance militaire chinoise augmente rapidement, les Etats-Unis conserveront leur avantage pendant plusieurs décennies, y compris dans le nouveau champ de bataille du cyber. Sur le plan idéologique, la Chine – l’empire du Milieu – a traditionnellement eu une vision hiérarchique du monde qui contraste avec l’universalisme américain, et ne facilite pas l’acceptation de son leadership. Cela dit, la Chine est de plus en plus active et influente dans les institutions multilatérales de l’après-guerre que les Etats-Unis délaissent et son modèle de développement autoritaire séduit beaucoup de dirigeants. Dans la phase de développement où elle se trouve, la Chine préfère de loin un monde régi par des règles à un monde imprévisible de purs rapports de force où elle n’est pas encore la puissance dominante. Mais elle n’hésite pas, là où elle domine, comme en mer de Chine du sud, à s’affranchir du droit international. Les autres pays d’Asie le savent, le reste du monde le pressent, et il y a donc une discrète, mais réelle inquiétude à voir la Chine devenir trop forte. On l’observe déjà en Afrique, où la Chine est en passe de remplacer les anciennes puissances coloniales. A plus long terme, je pense que les Etats-Unis doivent une grande part de leur succès géopolitique à la créativité un peu anarchique – même si elle a été puissamment aidée par les budgets de recherche militaire – de la société américaine. La Chine aura du mal à répéter cette expérience si elle reste fidèle à son modèle autoritaire.

 

Pensez-vous, comme Stephen Smith dans son livre La ruée vers l’Europe(Grasset) que le Vieux Continent doit se préparer à une très forte immigration en provenance d’Afrique et qu’il sera quasiment impossible de la bloquer ?

Stephen Smith est assez convaincant. Il a raison d’observer qu’émigrer est un investissement et que ce ne sont pas les plus pauvres qui émigrent. L’aide au développement est nécessaire, mais on a tort d’y voir la réponse aux flux migratoires. Ces flux ne vont pas se tarir. Même si l’Afrique a un vrai potentiel de développement, je ne suis pas un afro-pessimiste, elle accuse un retard important dans sa transition démographique, alors que l’évolution de l’économie mondiale, avec l’automatisation et la robotique, n’offre pas de perspectives d’augmentation massive des emplois dans le secteur industriel. L’Afrique ne va donc pas répéter le modèle de développement asiatique, et le continent ne pourra probablement pas absorber la totalité des millions de jeunes qui vont arriver sur le marché du travail. L’Europe, au lieu de nier le fait migratoire, doit le cogérer avec les Africains, en définissant avec eux des stratégies de développement qui incluront inévitablement des migrations.

 

« En Europe, il n’y a pas de petits et de grands pays. Mais il y a des pays qui ne savent pas encore qu’ils sont petits »

 

Emmanuel Macron voulait relancer la construction européenne, mais l’affaire semble mal engagée, faute de partenaires. Y a-t-il un plan B pour la France ? Comment sauver l’UE ?

Avec le repli américain, la montée en puissance de la Chine, il y a en dehors d’Europe une demande d’Europe dont les Européens n’ont pas conscience ! Je ne pense pas qu’il puisse y avoir un plan B, pour la France, comme pour les autres européens. Mais à un moment de doute sur les grandes constructions institutionnelles, il faut sans doute que la prochaine Commission européenne relance l’Europe des projets, celle qui a fait aimer l’Europe aux jeunes avec Erasmus. C’est peut-être ce que signifie le récent intérêt allemand pour le poste de président de la commission. La relation franco-allemande reste donc essentielle, mais il faut prendre soin de ne pas la transformer en Directoire. En Europe, il n’y a pas de petits et de grands pays. Mais il y a des pays qui ne savent pas encore qu’ils sont petits.

 

Pensez-vous qu’il faille augmenter les dépenses militaires (2 % du PIB) comme le fait la France, ou chercher d’autres approches plus civiles et diplomatiques ?

Défense et diplomatie sont complémentaires, et la diplomatie n’est pas une alternative à la défense. La France doit en convaincre les autres Européens. Elle doit garder à niveau sa dissuasion nucléaire, investir dans le cyber et le renseignement, et préserver une capacité de projection de force, pour arrêter l’extension des zones de non droit, comme dans le Sahel, et pour prévenir la création de faits accomplis, comme on l’a vu avec les actions de la Russie. 2 %, ce n’est pas de trop pour tenir ces objectifs.

 


Diplomate et intellectuel :

Ancien secrétaire général adjoint des Nations Unies, Jean-Marie Guéhenno a été à la tête de l’International Crisis Group, une ONG spécialisée dans le règlement des crises, jusqu’en 2017. A la demande de François Hollande, il a aussi présidé la commission du Livre blanc de la défense en 2012. Jean-Marie Guéhenno est le fils de l’écrivain Jean Guéhenno. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de réflexion, dont La Fin de la démocratie.