« La Ruée vers l’Europe » de Stephen Smith, ou comment comprendre la jeunesse africaine

Par Elise Cuny, Responsable de Projet au sein du Programme d’Education et de Formation d’Egmont – Institut Royal des Relations Internationales. Bruxelles.

 

La ruée vers l’Europe, Stephen Smith, éditions Grasset, février 2018.

 

Le dernier livre du journaliste Stephen Smith, spécialiste de l’Afrique, intitulé « La Ruée vers l’Europe », publié chez Grasset, s’avère être une lecture fondamentale pour quiconque souhaite comprendre le phénomène démographique africain.

Pour rappel, le journaliste a été pendant plusieurs années correspondant en Afrique pour Radio France Internationale et à la tête successivement des départements Afrique des journaux Libération et Le Monde. Il travaille aujourd’hui en tant que Professeur d’Etudes Africaines à l’Université de Duke aux Etats-Unis.

La connaissance des chiffres

Sorti en février 2018, quelques mois après le sommet de l’Union européenne et de l’Union africaine mettant en avant le thème de la « Jeunesse », ce livre nous apporte toutes les preuves statistiques de la nécessité de prendre au sérieux le phénomène démographique africain. Les chiffres sont flagrants : la population au sud du Sahara a plus que quadruplé entre 1960 et aujourd’hui, s’élevant à 1,3 milliard contre 510 millions d’Européens. Plus que les chiffres actuels, ce sont les prévisions qui impressionnent : 2,5 milliards d’habitants en Afrique contre 450 millions en Europe dans 35 ans. D’où la centralité du thème de la jeunesse, dont la part des moins de 15 ans représente actuellement 40% de la population africaine – contre 16% en Europe.

Le titre fait inéluctablement référence à la crise migratoire vécue en Europe, mais les sujets touchés sont bien plus nombreux, et bien plus vastes.

En effet, le livre, sous-titré « La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent », vise à fournir à ses lecteurs un socle commun de connaissances, une base factuelle. Bien que se perdant parfois dans ce que l’auteur appelle lui-même « le maquis des chiffres », ce livre ne vise pas à imposer un point de vue idéologique sur la migration – ce à quoi nous nous sommes malheureusement trop habitués – mais retrace tout ce qui gravite autour.

Les chiffres impressionnants de la démographie sont mis en perspective avec ceux des revenus et du développement, pour montrer l’évolution des sociétés africaines. Pour autant, le livre souligne également le défaut d’imprécision de certains chiffres, comme ceux produits par la Banque Africaine de Développement définissant les revenus de la classe moyenne entre 2 et 20 dollars en Afrique. Les écarts de situations socio-économiques que recouvre cette définition transcrit bien une difficulté des institutions à prendre le sujet à bras le corps et montre comment les chiffres peuvent être manipulés.

Le thème central de la jeunesse

Un thème revient et lie particulièrement le raisonnement : la jeunesse. La jeunesse dans son rapport au monde globalisé et la communication qui s’y associe, la jeunesse en rapport avec les aînés, avec la société, avec les codes et les valeurs.

Stephen Smith dépeint son expérience du Nigéria où la jeunesse fût, un temps, porteuse de valeurs nouvelles et de grands espoirs, à travers le musicien puis politique Fela Kuti, revenu des Etats-Unis avec les idéaux du Black Power s’opposant à la dictature d’alors. La migration de la jeunesse actuelle semble moins être un voyage identitaire qu’une fuite, et avec une perspective de retour assez faible. C’est d’ailleurs ce qui amène l’auteur à exposer à la fin son rêve de voir toute cette énergie africaine revenir à sa source, et amener la force et l’intelligence humaine dont les pays africains ont besoin pour se développer correctement.

Ce livre est un mélange de souvenirs d’Afrique, d’analyse démographique, de liens culturels entre l’Afrique et l’Europe. Mais les thèmes sur l’Afrique sont en eux-mêmes tellement vastes, et les problèmes sociaux et économiques si nombreux à traiter, qu’il est difficile pour le lecteur de revenir au phénomène migratoire en Europe.

En d’autres termes, l’analyse de l’Afrique par le journaliste est le cœur même de ce livre, et sa compréhension de la jeunesse est son atout majeur. C’est pourquoi le phénomène migratoire parait presque secondaire dans ce tableau, car il concerne un tout autre sujet : les politiques européennes. C’est en revanche bien des politiques africaines dont on veut entendre parler, et qu’on souhaiterait mieux comprendre pour appréhender les solutions à ce problème démographique.

Les références historiques sont riches et des comparaisons intelligentes sont faites entre le développement de la notion de la jeunesse en Europe et en Afrique. Le sentiment qui en ressort principalement est que la jeunesse africaine représente l’avenir d’un continent qu’elle ne maîtrise pas. C’est pour cette raison qu’elle adopte en retour une attitude individualiste et défaitiste. Pourtant, en gagnant les pays européens, les jeunes migrants rejoignent leurs communautés et intègrent les diasporas, se retrouvant dans un entre-deux culturel, entre intégration et déracinement. Ce constat est illustré par la citation d’Aimée Césaire « La jeunesse noire tourne le dos à la Tribu des Vieux ».

 L’urgence de comprendre et d’agir

C’est bien ce flou culturel et social qui doit nous forcer à trouver des solutions politiques au plus vite en partenariat avec les pays africains, pour prendre conscience ensemble de la responsabilité de chacun : d’une part L’Europe, pour pouvoir assumer le destin de ses Etats et de ses populations et ne pas se laisser submerger passivement, d’autre part l’Afrique pour mettre fin au profond malaise d’une population en fuite.

La conclusion la plus importante du livre est que la “ruée” de l’Afrique vers l’Europe est un phénomène qui peut survenir mais qui n’est pas encore vraiment enclenché. Ce livre est donc bien une tentative de prise de conscience des milieux politique et académique, dont l’auteur souligne l’absence d’intérêt et de réflexion vis-à-vis de ce thème.

Toute la démarche du livre, autour de la géographie humaine, est honorable et cruciale et s’inscrit assez justement dans l’ambition de ce site, Défis Humanitaires, lui-même sous-titré « Dans un monde à 10 milliards d’êtres humains ». La prise de conscience des phénomènes migratoires ne doit pas passer par la peur, mais par la connaissance des chiffres, car « on ne peut pas ignorer le sort du voisin » comme le rappelle justement l’auteur Stephen Smith lors d’une interview donnée à TV5 Monde datée du 23 février 2018.

Elise Cuny.

Une réflexion au sujet de « « La Ruée vers l’Europe » de Stephen Smith, ou comment comprendre la jeunesse africaine »