L’Eau en crise(s) « Interview exclusive de Abdoulaye Sene et Patrick Lavarde, coprésidents du Forum Mondial de l’Eau de Dakar 2021 ».

©Abdoulaye Mbodj

Introduction

L’accès à l’eau potable et à l’assainissement est une urgence humanitaire car l’eau insalubre et ses maladies sont une cause majeure de mortalité. C’est une priorité parce que sa raréfaction entraîne des tensions entre les divers usagers et des risques de conflit entre communautés comme entre pays. C’est également un devoir pour les pays qui ont voté en 2015 à l’unanimité aux Nations-Unies les 17 Objectifs de développement Durables (ODD) qui prévoient notamment un accès à l’eau potable pour tous dans le monde en 2030. C’est enfin une des conditions nécessaires au développement.

Nous savons maintenant que la trajectoire en cours n’est pas la bonne pour atteindre l’accès universel à l’eau potable en 2030. Il nous reste 10 ans pour réaliser ces engagements.  C’est pourquoi nous consacrons ce numéro de Défis Humanitaires à l’eau et l’assainissement à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Eau du 22 mars.

En mars 2021, à Dakar, le 9ème Forum Mondiale de l’Eau doit être un moment majeur pour remobiliser la communauté internationale et les acteurs de l’eau. Nous avons un an pour y parvenir. Dans cette perspective, voici l’interview exclusive d’Abdoulaye Sene et Patrick Lavarde, coprésidents du Forum de Dakar.


Alain Boinet : Le Sénégal a souhaité que le 9e FME soit différent, voire en rupture avec les précédents. Quelles en sont les motifs et qu’en attendez-vous ? 

Abdoulaye Sene :  Effectivement, le Sénégal veut que le 9e Forum Mondial de l’Eau soit différent des précédents tant dans l’organisation que dans son contenu. Nous voulons que le prochain Forum soit un forum historique en termes de résultats, un forum de réponses concrètes aux préoccupations des populations. Nous avons d’ailleurs procédé au lancement de l’Initiative Dakar 2021 pour apporter notre touche sénégalaise et africaine au 9e Forum. Au-delà des aspects politiques et diplomatiques, le 9e Forum doit déboucher sur des résultats et engagements concrets pour répondre au défi pressant de la problématique de l’eau et de l’assainissement en Afrique et dans le monde.

Alain Boinet : Vous avez déclaré que le 9e FME devait “construire un forum des réponses”. Que voulez-vous dire par là ?

Patrick Lavarde : Les premiers Forums Mondiaux de l’Eau ont contribué à identifier, à faire connaître et partager les grands enjeux du secteur. Les Forums suivants ont permis de soutenir des avancées concrètes comme le droit à l’eau ou la nécessité d’un Objectif de Développement Durable spécifique au domaine de l’eau. Les Forums ont affirmé la dimension politique des questions liées à l’eau et permis d’identifier les solutions pour répondre aux enjeux. Le moment est maintenant venu de se concentrer sur les réponses concrètes à apporter aux défis posés par la gestion de l’eau en mettant en œuvre ces solutions afin d’atteindre les cibles liées à l’eau des Objectifs de Développement Durable (ODD) et de répondre ainsi aux attentes des populations les plus vulnérables.

Alain Boinet : Dakar sera la capitale mondiale de l’eau en mars 2021. Qu’est-ce que cela signifie, selon vous, pour le Sénégal et l’Afrique plus généralement ?

Abdoulaye Sene :  Dakar abritera au nom du Sénégal et de l’Afrique le 9e Forum Mondial de l’Eau. Ce sera la première fois qu’un pays de l’Afrique subsaharienne accueille ce grand rendez-vous mondial sur l’eau. Ce Forum constitue ainsi un enjeu important à la fois pour le Sénégal et l’Afrique, où les questions d’eau se posent évidemment de manière beaucoup plus pressante. Pour le Sénégal en particulier, cela signifie que sa diplomatie de l’eau a porté ses fruits. Il faut souligner que notre pays s’est fait remarquer très tôt par son leadership régional, voire continental, sur les questions d’eau. Par ailleurs, ce forum est à la fois une opportunité et un défi au regard des nombreuses attentes et de l’importance de son organisation.

Alain Boinet : Le Forum de Dakar a défini quatre priorités principales sous le thème évocateur de “La sécurité de l’eau pour la paix et le développement”. Pourquoi ce lien entre eau et paix ?

Patrick Lavarde :  La sécurité de l’eau est un enjeu clé pour le futur du continent africain. C’est aussi un enjeu majeur pour le monde dans son ensemble. En effet, les tensions liées à l’eau s’accroissent alors que la pression démographique s’accélère, que l’urbanisation ne cesse de progresser et que le changement climatique menace des zones qui manquent déjà d’eau. Si la sécurité de l’eau n’est pas assurée, le développement, l’alimentation, la santé et l’éducation sont menacés. De ce fait, c’est un enjeu majeur pour la paix dans toutes les régions où l’eau est au cœur de la sécurité des populations. Pour éviter des conflits entre usagers de l’eau, entre pays qui partagent les mêmes ressources, il faut trouver des réponses adaptées.

Alain Boinet : Comment la question de l’eau, de l’assainissement et de ses différents usages se pose aujourd’hui en Afrique de l’Ouest et du Centre ?

Abdoulaye Sene :  La question de l’eau et de l’assainissement se pose avec une grande acuité en Afrique de l’Ouest et du Centre. Elle est devenue une préoccupation majeure dans ces deux régions du continent qui vivent en grande partie de l’agriculture et de l’élevage. De plus en plus, l’Afrique de l’Ouest et du Centre éprouvent des difficultés à satisfaire leurs besoins en eau et en assainissement. Tout cela se traduit par des problèmes de santé publique et par certaines crises de l’eau que connaissent ces régions ; sans oublier les conflits récurrents entre éleveurs et agriculteurs. Cela signifie que la problématique de l’eau est aujourd’hui devenue une source d’insécurité pour les populations. L’augmentation continue de la population combinée aux effets du changement climatique explique en partie les difficultés de l’Afrique de l’Ouest et du Centre à faire face au défi de l’eau et de l’assainissement.

©Abdoulaye Mbodj

Alain Boinet : Le Forum est un événement international qui s’organise longtemps à l’avance. Quelle en est l’architecture de préparation et comment fonctionne-t-elle ?

Patrick Lavarde :  Le Forum est organisé conjointement par le Sénégal et le Conseil mondial de l’eau qui ont constitué un comité international de pilotage (CPI). Chacune des quatre priorités est coordonnée par un groupe pilote formé d’institutions compétentes et coprésidé par un membre sénégalais et un membre international du CPI. Les thèmes traités au sein de chacune des priorités, qui sont en lien avec les cibles liées à l’eau des ODD, sont préparés par un groupe d’actions constitué d’institutions spécialisées. Afin d’associer le maximum de parties prenantes, chaque groupe d’actions s’appuiera sur un groupe consultatif élargi d’acteurs qui se seront portés volontaires dans le cadre d’un appel international.

Alain Boinet : Comment voyez-vous l’articulation entre le 9e Forum Mondial de l’Eau et l’objectif 6 des ODD 2030 alors que UN Water soulignait l’année dernière que la trajectoire n’était pas la bonne pour atteindre les objectifs prévus ?

Abdoulaye Sene :  Le Forum se veut effectivement un catalyseur de l’ODD 6. Une occasion de mobiliser des financements, de renouveler les engagements, en vue d’atteindre l’ODD 6. Si on ne règle pas cette question relative à l’atteinte de l’ODD 6, on ne règlera aucun ODD. Il faut dire que tous les ODD sont en lien avec l’ODD 6 sous une forme ou une autre. Il est vrai que la trajectoire n’est pas encore sur une très bonne courbe mais les engagements et résultats attendus du Forum peuvent permettre d’inverser la tendance et d’accélérer l’atteinte des ODD, en particulier l’ODD 6 d’ici 2030. Au-delà de l’ODD 6, le Forum de Dakar sera connecté aux enjeux de l’eau en Afrique, notamment l’Agenda 2063 du continent.

Alain Boinet : En tant que coprésident du comité international de pilotage, vous recherchez des partenaires
stratégiques pour le Forum. Où en est-on et qu’attendez-vous de ceux-ci ?

Patrick Lavarde : Les partenaires stratégiques apportent un soutien spécifique à l’organisation du Forum au travers d’un accord signé avec ses organisateurs. Cet appui peut se situer à l’échelle de l’ensemble du Forum, de l’une des priorités ou de l’une des actions selon l’intérêt et les capacités du partenaire. Les partenaires stratégiques participent selon les cas aux groupes pilotes ou d’actions. L’appui qu’ils apportent peut prendre différentes formes : soutien financier, intellectuel, logistique… Certains de ces partenariats ont déjà été formalisés et beaucoup d’autres sont en cours de finalisation sous l’impulsion du secrétaire exécutif du Forum.

Alain Boinet : En quoi consiste l’Initiative Dakar 2021 et qu’en attendez-vous très concrètement ?

Abdoulaye Sene : L’Initiative Dakar 2021 est l’innovation majeure du 9e Forum Mondial de l’Eau. Le Sénégal compte
à travers ce programme apporter une touche spécifique à cet événement. L’Initiative Dakar 2021 a été officiellement lancée le 16 janvier dernier à Dakar. Elle est une opération génératrice d’engagements et d’actions pour accélérer les progrès, en particulier vers la réalisation des ODD. L’initiative vise entre autres à labelliser des projets de communautés ciblant notamment l’accès à l’eau potable et à l’assainissement décent. Ces projets labellisés visent à atteindre des résultats tangibles à présenter lors du Forum en 2021.

Interview publiée dans le Baromètre de l’eau 2020 par Solidarités INTERNATIONAL.

Patrick Lavarde

Ingénieur général des ponts des eaux et des forêts, Patrick LAVARDE est membre permanent du Conseil général de l’environnement et du développement durable. Il a été gouverneur du Conseil mondial de l’eau (2012-2018) et président de l’Association internationale des ressources en eau (IWRA) entre 2016 et 2018. Il a contribué à l’organisation du 6ème forum mondial de l’eau à Marseille, notamment comme co-président de la commission thématique, et était membre du bureau du comité de pilotage international du 8ème forum à Brasilia. Il a créé l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques dont il fut le directeur général de 2007 à 2012. Entre 1998 et 2007, il a occupé les fonctions de directeur général de l’Institut national des sciences et technologies de l’environnement et de l’agriculture. Auparavant, il a exercé différentes responsabilités dans l’administration centrale et déconcentrée dans les secteurs de la forêt, de l’eau et de l’agriculture.

Abdoulaye Sene 

Président du comité national pour l’organisation du 9ème Forum Mondial de l’Eau, « Dakar 2021 ».
Président du Conseil d’Administration de la SOGEM/OMVS (2013-2017).
Président-fondateur du Think-tank international Global Local Forum.
Député et Président de la Commission du Développement et de l’Aménagement du Territoire de l’Assemblée Nationale de la République du Sénégal, ( 2007-2012).
Président du Conseil Régional de Fatick (2002-2009).
Conseiller Spécial du Ministre des Mines, de l’Energie et de l’Hydraulique du Sénégal (2001-2002). Chef de la Mission d’Etudes et d’Aménagement des Vallées Fossiles (1994-2000).
Directeur national de l’Hydraulique et du Génie Rural (1984 à 1994).
Expert, en Hydraulique, changements climatiques, Décentralisation, Gouvernance et développement local.

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