Escalade militaire et humanitaire au Sahel.

J’ai récemment participé à une conférence sur le thème « Peut-on encore innover face aux crises ? ». Ce jour-là, à l’Institut d’Etude Politique de Paris, l’amphithéâtre était plein et tout le monde avait à l’esprit le Sahel, le Moyen-Orient et le dernier épisode de la saison Afghanistan.

Le thème lui-même interpelle. Est-ce à dire que l’on a tout tenté sans réussir et que l’on cherche encore la formule magique ? Le mot d’innovation est-il adapté aux crises comme si l’on parlait d’une recette qui transforme la vie de la ménagère ou du manager ?

J’ai aussi pensé à renverser la question. Les acteurs du conflit, habituellement désignés comme djihadistes ou terroristes en mélangeant toutes les causes de rébellion sans distinction, ont-ils pris l’ascendant parce qu’ils seraient plus innovants ? Poser cette dernière question, c’est déjà y répondre. L’innovation n’est pas la solution de la crise. Cependant, l’avantage de ce titre accrocheur c’est bien qu’il questionne et qu’il a permis d’engager un débat utile.

Mettons maintenant amicalement les pieds dans le plat. Le thème plus général était « Sécurité et développement ». J’ai beaucoup de respect pour l’un et l’autre comme praticien de la solidarité internationale. Mais, je constate encore la difficulté de certains à évoquer le seul nom d’humanitaire comme si c’était un mot tabou alors que c’est une nécessité incontournable de l’aide internationale. Ce n’est pas en gommant le mot humanitaire que l’on avancera puisque l’humanitaire est précisément une réponse à ces crises quand l’insécurité rend difficile voire impossible le développement.

Le Nexus en question.

Il nous faut aussi parler du « nexus » qui est un des mots clefs des crises des dernières années. On se souvient que le 1er Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016 à Istanbul en avait fait une de ses priorités. On sait aussi que l’on est passé subrepticement du double nexus urgence-développement au triple nexus humanitaire-sécurité-développement ou même développement-sécurité-paix ou encore un mixte de tout cela.

De quoi s’agit-il ? Pendant longtemps, les humanitaires, qui sont loin d’être parfaits, ont alerté sur la nécessité de prévoir la suite de l’aide après l’urgence et l’ont mis en œuvre comme ils pouvaient. Cela remonte au moins à 25 ans à la fin de la guerre en Bosnie. Mais ce n’était pas tendance.  Et l’urgence c’est difficile, compliqué et dangereux. Alors, on attendait patiemment la solution militaire d’une paix imposée par la force pour reconstruire les fondations et pour relancer le développement après avoir déblayé le terrain.

@Solidarités International, RDC.

Malheureusement pour cette vision prudemment attentiste, il est apparu que les guerres étaient aujourd’hui difficiles sinon impossibles à gagner, que les populations étaient au cœur des conflits et que nos grandes théories et nos outils les plus affûtés ne donnaient pas les résultats escomptés.

Souvenons-nous du slogan « gagner les cœurs et les esprits » doublé d’un « surge/renfort » de 30 à 40.000 hommes du Général Stanley McChrystal en Afghanistan et des fameux « PRT » ou « Provincial Reconstruction Team » composés de militaires et d’experts civils faisant de l’humanitaire pour épauler la reconstruction de l’Etat et des services publics auprès des populations. Quels en ont été les résultats ?

Côté Etat français, la prise de conscience est venue principalement du Mali et de la RCA, sans parler de la RDC et encore de l’Afghanistan. Je me souviens encore d’une conversation avec Pascal Canfin, alors ministre de la Coopération, qui de retour de Bamako en 2013 nous confiait que les agences de développement n’étaient pas capables de décaisser rapidement alors que c’était une priorité. Lors de cette conférence, l’un des intervenants de la commission européenne constatait qu’aujourd’hui à Bamako, « on n’est pas capable de réaffecter des fonds dans les situations de crise ».

C’est à ce moment-là que l’on a convoqué le « Nexus » à la rescousse. L’idée a été d’élaborer une stratégie intégrée embarquant tous les acteurs et toutes les étapes de la guerre au retour à la paix. En d’autres mots, la logique a été la suivante. Les humanitaires soutiennent en temps de crise les services publics et leurs représentants, humanitaires et développeurs se tendent la main, et, dans le même temps, les militaires ramènent la sécurité en donnant le temps aux politiques de remplir leur office. Tout cela devient mission impossible quand le fameux G 5 Sahel ne remplit pas sa mission, que les gouvernants ne sont pas au rendez-vous et quand on assiste par conséquent à une communautarisation de la sécurité.

© G5 SAHEL

Au Sahel, la situation ne cesse de se dégrader pour les populations dans tous les domaines, de la sécurité physique aux besoins vitaux. Le nombre de réfugiés au Burkina Faso est passé de 90.000 à 560.000 en 2019. Les agences des Nations-Unies tirent la sonnette d’alarme : 3,3 millions de personnes ont un besoin d’assistante immédiate dans le Sahel central et 4,8 millions sont menacées d’insécurité alimentaire entre juin et aout 2020. On ne peut pas dire que l’on ne sait pas !

Dans ce contexte d’intensification, d’expansion du conflit et de confusion des rôles et des responsabilités, il nous faut affirmer les fondamentaux de l’aide humanitaire. Dans les situations de guerre, l’humanitaire répond aux conséquences qu’elle engendre pour les populations et non pas aux causes du conflit.

Au fond, l’objectif humanitaire c’est la sécurité humaine dans l’urgence. Pour y parvenir dans une zone de guerre en accédant aux populations en danger, l’application des principes de neutralité politique, d’impartialité des secours et d’indépendance d’action sont les clefs. Ajoutons-y les principes de ne pas nuire et de ne pas se substituer que nous devrions chercher systématiquement à approfondir et améliorer, ce qui passe notamment par plus de partenariats. Je peux ici en témoigner, quand les projets humanitaires répondent aux besoins réels des populations avec leur pleine participation, alors ces projets réussissent et les groupes armés eux-mêmes les respectent.

En attendant une solution politique.

Il faut sortir d’un mirage. Aucun nexus ne gagnera la paix. Cela ne veut pas dire que l’humanitaire, la sécurité, le développement ne sont pas indispensables, bien au contraire. Cela signifie simplement que la solution est politique et qu’elle relève de la responsabilité de la gouvernance de ces pays.

J’aimerai ajouter que toute rébellion est politique et qu’il faut arrêter de sous-estimer le fait religieux, les réalités ethniques et la diversité des activités agro-pastorales. Il faut arrêter de plaquer des schémas occidentaux sur des sociétés qui ne le sont pas et auxquelles nous devons le respect de leur identité pour trouver des solutions locales adaptées.

Face à une dégradation de la sécurité, les décideurs sont partagés par une double injonction. Partir au risque de voir la situation devenir chaotique et d’inciter de nouveaux acteurs à prendre la place, comme en Libye. Ou continuer comme avant au risque de l’enlisement et de l’impopularité.

L’expérience nous enseigne qu’il n’y a pas de solution viable sans le soutien et la participation des populations, tant aux programmes d’aide que pour une solution politique. C’est d’autant plus réaliste que les populations sont en général particulièrement attachées à la sécurité.

Les décideurs d’en haut ont inventé pour nous les nexus qui pouvaient leur être utiles pour nous occuper et les servir. A nous de leur proposer un nouveau nexus, le nexus Population, bonne gouvernance, sécurité, développement.

En attendant, la mission des humanitaires est bien d’être aux côtés des populations en danger et d’adapter de manière pragmatique leur action selon chaque situation rencontrée afin d’améliorer leur condition de vie quel que soit le contexte.

 

Alain Boinet.