Quelle réponse civilo-militaire à l’insécurité hydrique des pays du G5 Sahel ?

Par Franck Galland. 

Nous reproduisons cet article en accord avec Franck Galland qui l’a publié récemment sur le site internet de la Revue de Défense Nationale (le 23 mai 2018).  Il traite de la question de l’eau au Sahel selon une approche particulière, celle des militaires et des armées, en remontant à la première mondiale dans l’histoire de cette région ou l’eau est si rare et précieuse.

 

Crédits réservés. Cérémonie de remise de 4 pompes à eau dans les villages de Tiessebougou, Tiecorobougou, Magnambougou et Somabougou dans le cadre des Projets à Impact Rapide QIP initié par la Force de la MINUSMA au bénéfice des populations. Cercle de Kati, Région de Koulikoro, 07 Sept 2017.

 

Franck Galland est spécialiste des questions sécuritaires liées aux ressources en eau et lieutenant-colonel en réserve opérationnelle. Il dirige (ES)², un cabinet d’ingénierie-conseil spécialisé en résilience urbaine. Il est également chercheur associé à la FRS, et son dernier ouvrage paru s’intitule : « Le Grand Jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau » (CNRS Éditions, 2014). 

L’eau est un lien fort qui unit enjeux du développement et de sécurité au sein des pays du G5 Sahel, devenu le cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale en matière de sécurité et de défense de cinq États sahéliens : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad.

Entre les conflits actuels qui sévissent dans cette zone, les conséquences visibles du changement climatique avec une pluviométrie raréfiée, et la pauvreté humaine qui s’y installe, 150 millions de Sahéliens sont également confrontés à d’immenses défis sur la question de l’accès à l’eau : sa disponibilité par habitant a diminué de plus de 40 % au cours des vingt dernières années (cf. Caroline COURTOIS). À ces enjeux d’aujourd’hui s’ajoutent ceux que posera demain l’explosion démographique attendue dans cette région, puisque la population sera amenée à y doubler dans les 20 prochaines années (cf. John F. MAY et Jean-Pierre GUENGANT).

L’insécurité hydrique de cette zone est ainsi devenue une cruelle réalité qui pèse sur le développement, en particulier agricole, puisque l’eau utilisée pour l’agriculture est issue à 98 % de la pluie, et que les pays du G5 Sahel manquent drastiquement d’infrastructures hydrauliques destinées à récolter, canaliser et transporter de l’eau brute au profit d’usages domestiques ou de besoins d’irrigation.

Ce qui est également manifeste est l’absence de connaissance précise des sous-sols des pays du G5, car si l’eau n’y est pas toujours visible en surface, elle est en revanche bien présente dans les nappes phréatiques. Comprendre la dynamique d’écoulement des eaux souterraines, comme mieux connaître les recharges d’aquifères et anticiper les modifications du climat sur ces phénomènes, apporteraient ainsi beaucoup à la région.

C’est ce que le G5 Sahel doit notamment permettre à travers la vocation même qui a été donnée à cette organisation. Car le renforcement de la paix et de la sécurité, qui est son ADN, ne peut se passer du développement d’infrastructures essentielles aux populations.

Pour y parvenir, il faut retrouver en cela l’esprit et l’héritage qui nous vient de la Première Guerre mondiale dont nous commémorerons cette année le centenaire de la fin des hostilités.

 L’approvisionnement en eau pendant la campagne de Palestine (1917)

La question de l’approvisionnement hydraulique a été une obsession pour le général britannique Allenby pendant toute la campagne de Palestine de 1917. Il faut dire que ses troupes avaient dû au préalable progresser militairement dans le désert du Sinaï. Chaque pas gagné dans les sables était accompagné par la pose d’une voie de chemin de fer, doublée d’une canalisation hydraulique permettant d’acheminer de l’eau du Nil traitée par filtration. 400 km d’adduction (cf. Jules CHANCEL) furent ainsi posés par les Royal Engineers avant de rejoindre l’implantation stratégique de la ville de Birsheba, « les sept puits » en langue arabe, prise en octobre 1917 (Sud de la Palestine).

À leur arrivée à Jérusalem, le 11 décembre 1917, les troupes britanniques comprirent également tout l’intérêt d’apporter à la ville, qui venait de rompre avec quatre siècles de domination ottomane, une ressource en eau nouvelle et maîtrisée. Comme le souligne Vincent Lemire dans le chapitre VIII – « La mission hydraulique du général Allenby (1917-1922) » – de son remarquable ouvrage La Soif de Jérusalem, les ingénieurs anglais, « soucieux de démontrer avec éclat la supériorité et l’altruisme des nouveaux occupants », s’engagent immédiatement dans la rénovation de l’adduction hydraulique. Il s’agissait en effet de montrer que l’occupation britannique était « une rupture absolue, une véritable renaissance en Terre sainte, dont l’ambition démiurgique devait refermer la trop longue parenthèse de l’incurie ottomane » (p. 441).

Dès le mois de février 1918, dans le cadre d’une loi d’exception, l’eau de Jérusalem est placée sous contrôle militaire. Les Britanniques mobilisent alors de gros moyens matériels et humains afin de permettre à l’eau d’arriver dès la mi-juin dans la ville depuis le bassin d’Arroub, avec une infrastructure qui permettra de délivrer 1 600 m3 d’eau par jour en capacité maximale.

La réussite de ce chantier sera très largement exploitée par la presse de l’époque, tant locale qu’internationale, contribuant ainsi à la renommée hydraulique de l’armée britannique qui dépassera le strict cadre diplomatico-militaire ; des millions de lecteurs saluant l’œuvre anglaise en Terre sainte. Le journaliste W.T. MASSEY, travaillant pour le très conservateur Daily Telegraph, n’hésite pas alors à qualifier de « triomphe » l’installation de l’approvisionnement hydraulique, jugeant « qu’il est peu probable que la population d’aucune ville située en zone de guerre ait jamais autant profité d’une conquête que la population de Jérusalem ».

Au-delà de ce discours dithyrambique qui contribue au rayonnement de la Couronne britannique, il est manifeste que la stratégie de conquête hydraulique du général Allenby ait été un plein succès qui est venu contribuer à la stabilisation de la zone.

La gestion de l’eau par Lyautey au Maroc

La stratégie suivie par les Britanniques rappelle en cela la politique pensée et mise en œuvre au Maroc par le général Lyautey. Conscient qu’au Maroc, comme il le disait lui-même, « gouverner, c’est pleuvoir », la réhabilitation des réseaux d’adduction et de distribution d’eau potable, comme leur construction ou leur extension, tant en milieu urbain qu’en milieu rural, ont été jugées comme des étapes prioritaires par Lyautey dans la pacification et la stabilisation du Royaume chérifien, lorsqu’il s’agissait de « gagner les cœurs et les âmes » selon une autre de ses formules.

Fils d’un ingénieur de l’École des Ponts et Chaussées, ayant grandi dans une maison attenante à l’École nationale forestière de Nancy (ancêtre des École des Eaux et Forêts), élève de Gallieni au Tonkin puis à Madagascar qui accordait beaucoup d’importance aux projets de développement et de santé publique, Lyautey avait compris mieux que quiconque ce que devait être « la stratégie de la tâche d’huile ». Celle-ci visait à donner à la pacification du Maroc un caractère attractif et définitif, notamment à travers de nouvelles infrastructures en eau, des projets forestiers ou d’hydraulique agricole, que mirent en œuvre des ingénieurs et techniciens du génie rural, venus de France à sa demande expresse.

On doit également à Lyautey la création du corps des officiers des affaires indigènes dont la mission commandait de faire beaucoup pour le développement du pays où ces militaires étaient déployés : construire des routes et des ponts, créer de nouvelles zones agricoles, ériger des barrages et de petits canaux d’irrigation, arrêter la déforestation et reboiser mais également créer des écoles, des centres de soins, siéger au tribunal… Venant de toutes les armes et de tous les horizons, ces officiers étaient recrutés et placés « hors cadre » avant de recevoir une solide formation linguistique leur permettant d’acquérir les langues berbère et arabe, un bagage culturel sur l’histoire et la géographie du Maroc, comme sur l’islam et son droit coutumier, et une culture technique avec des notions de génie rural, d’agriculture, de gestion des eaux et forêts, et d’exploitation minière. Ils furent au nombre de 194 en 1913 et de 600 en 1939 (cf. Henry-Jean FOURNIER).

Pour une stratégie hydraulique au Sahel

Fort de l’enseignement de ces grands anciens, il semble qu’il soit pertinent d’étudier puis de mettre en œuvre une véritable stratégie hydraulique dans les pays du G5 Sahel en vue de permettre la stabilisation recherchée.

Les Armées françaises disposent d’atouts certains dans ce domaine, notamment en matière d’ingénierie avec les profils-experts, d’active et de réserve opérationnelle, des ingénieurs militaires d’infrastructures employés au Centre d’expertise des techniques de l’infrastructure de la Défense (Cetid). Ils sont en effet spécialisés dans la reconnaissance amont des ressources en eau, dans la réalisation de schémas directeurs d’alimentation, ainsi que dans la maîtrise d’ouvrages de production et de distribution d’eau potable. Même constat pour les Vétérinaires du Service de santé des Armées qui manifestent leurs compétences dans l’analyse des eaux brutes, qu’elles soient souterraines ou de surface, et qui sont garants de la qualité de l’Eau destinée à la consommation humaine (EDCH) distribuée.

Ensuite, la Défense peut compter sur les unités de traitement d’eau du Service d’infrastructure de la Défense (400 m3 /j de capacités), sur les stations mobiles de traitement d’eau potable de l’Armée de l’air à même notamment, de dessaler de l’eau saumâtre sur une base de 60 m3 /j, ainsi que sur les stations de traitement d’eau mobile de l’Armée de terre de 6 m3 /h. Enfin, ce sont les capacités du Régiment de Soutien du combattant qui permettent un transport optimisé de l’eau de consommation humaine, par bouteilles, citernes, bâches souples, rampes de distribution, etc.

Mais la zone du G5 Sahel ne saurait également exclure les capacités d’intervention en eau d’unités spécialisées de pays membres de l’Otan. Il en est ainsi par exemple de la Special Team Royal Engineers 521 de l’armée britannique. La STRE 521 dispose en effet de moyens mobiles de forage, en containers aérotransportables, lui permettant de descendre à 400 m. Cette capacité offre à l’armée britannique une autonomie très précieuse pour sécuriser ses ressources en eau en opérations extérieures, mais également un outil certain d’hydro-diplomatie. Les capacités de forage du STRE 521 sont en effet régulièrement sollicitées par le Foreign Office et plus précisément par son Département du développement international, le DFID.

Même chose au niveau d’armées ayant une vocation régionale comme les forces armées sénégalaises, dont le Commandement du génie et direction de l’infrastructure des Armées disposent de moyens de forage et sont déjà actifs aux profits des populations en milieu rural.

C’est ainsi un concept de « Casques bleus de l’eau » (voir la note de la FRS sur le sujet) qu’il semble possible de faire émerger avec un champ d’application immédiat qui peut être la zone du G5 Sahel, dont l’organisation doit concourir au développement d’infrastructures vitales, permettant notamment de contribuer durablement à la sécurité alimentaire, au développement humain et au pastoralisme de ces pays soumis à une insécurité chronique née de l’action engendrée de différentes organisations djihadistes : Aqmi, Mujao, Al Mourabitoune, Boko Haram…

Plus que jamais au Sahel, il apparaît ainsi fondamental d’allier étroitement développement et sécurité, comme l’ont souligné conjointement l’ex-Chef d’état-major des Armées (Céma), le général Pierre de Villiers, et Rémi Rioux, le directeur général de l’Agence française de développement (AFD), alors que se tenait l’édition 2016 du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique (cf. Le Figaro).

 

Éléments de bibliographie

CHANCEL Jules, « Avec les armées alliées à Jérusalem », L’Illustration n° 3936, 10 août 1918 cité par LEMIRE Vincent, La soif de Jérusalem (1840-1948). Essai d’hydrohistoire, Publications de la Sorbonne, 2011, p. 445.

COURTOIS Caroline, « L’eau dans le Sahel : entre conflit, sécheresse et démographie galopante », Solidarités International, 26 avril 2017 (www.solidarites.org/fr/).

FOURNIER Henry-Jean, « Le Service des affaires indigènes au Maroc » cité par Association de soutien à l’Armée française (ASAF), hors-série « Mémoire et Vérité » consacré à Lyautey, 2014, p. 21.

GALLAND Franck, « Les Casques bleus de l’eau » (note de la FRS n° 15), Fondation pour la recherche stratégique (FRS), 30 mai 2008 (www.frstrategie.org/publications/notes/les-casques-bleus-de-l-eau-15-2008).

LEMIRE Vincent, La soif de Jérusalem (1840-1948). Essai d’hydrohistoire, Publications de la Sorbonne, 2011, 663 pages.

MASSEY W.T., « The Jerusalem Water Supply », The Daily Telegraph, 13 août 1918, cité par LEMIRE Vincent, op. cit., p. 463.

MAY John F. et GUENGANT Jean-Pierre, « Les défis démographiques des pays sahéliens », Études, n° 4206, juin 2014, p. 19-30 (www.cairn.info/revue-etudes-2014-6-page-19.htm).

VILLIERS (DE) Pierre et RIOUX Rémi, « Défense et développement : une seule voix pour une paix d’avance », Le Figaro, 5 décembre 2016.