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Humanitaire : Fin de l’âge d’or, grandes incertitudes… Solutions ?

© UN News – Ximena Borrazás Maryna est assise dans une salle de classe détruite à Kherson où elle enseignait la littérature ukrainienne.

Jamais peut-être l’humanitaire moderne, né du « Dunantisme » puis du sans-frontiérisme, n’a été confronté à un basculement du monde – et de « son » monde – aussi vaste, brutal, rapide et radical. A la fois surgissement de menaces globales, nœuds de crises se nourrissant entre elles et multiplication de défis inévitables, le moment est décisif pour les organisations humanitaires, car leur rôle futur, ou leur disparition comme structures obsolètes et inadaptées, s’y joue en partie.

Avant d’en explorer les déterminants, les enjeux comme les réactions possibles, il faut partir des besoins. Ceux des personnes en détresse, et ceux des moyens espérés pour y répondre, avec quelques chiffres essentiels.

 

État des lieux

Selon les Nations-Unies, 239 millions de personnes « auraient eu » besoin d’aide en 2026, mais les ressources disponibles ne permettront – au mieux – d’en secourir qu’une sur trois… L’humanitaire est ainsi entré dans l’ère de la « surpriorisation » des besoins et, surtout, du « tri sélectif » des bénéficiaires de l’aide possible. Dans cette démarche, les Nations-Unies ont lancé en décembre 2025 un appel de fonds de 23 milliards de dollars pour aider… 87 millions de personnes en 2026. Il s’agit de pouvoir offrir une aide vitale aux plus vulnérables, et ces 23 milliards représentent environ 1% de ce que le monde dépense pour la défense. Pourtant, Tom Fletcher, le Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU et Coordonnateur des secours d’urgence, a souligné lors d’une conférence de presse à Genève, le 11 mars 2026, que cet appel humanitaire reste sous-financé à hauteur des deux tiers…

©FINUL – La FINUL au sud-Liban

Parallèlement, et comme le rappelle Alain Boinet, fondateur de Défis Humanitaires, dans un dernier éditorial, les 8 milliards d’habitants du monde seront 10 milliards dans 25 ans, et l’Afrique aura doublé sa population. La bombe à retardement démographique fait tic-tac, alors que, le 20 janvier 2025, l’administration américaine a suspendu l’ensemble des programmes de l’Agence des États-Unis pour le développement international-USAID, avant de supprimer celle-ci, dont la mission a été reprise par les services du Département d’Etat américain, qui ne dispose pas de l’expérience nécessaire. Cette coupure des financements américains a eu, et aura, un impact dévastateur sur d’innombrables programmes de première nécessité ou de santé, de prévention d’épidémies ou de l’insécurité alimentaire.  Les financements de l’USAID représentaient plus de 40 % de l’aide humanitaire mondiale en 2024, soutenaient des projets dans 158 pays, et fournissait jusqu’à 50 % de l’aide humanitaire totale pour certains d’entre eux… Même si une partie des programmes « d’aide vitale » a pu faire l’objet d’exemptions aux suspensions de financements, le volume d’aide n’est en rien comparable à la situation antérieure, et, par ailleurs, les conditions nouvellement posées par le Département d’Etat – nous y reviendrons – contraignent l’accès au « guichet » américain. De plus, la décision américaine n’est que la manifestation brutale, aveugle et paroxystique d’un mouvement de diminution des financements humanitaire, particulièrement en Occident, amorcé bien avant le 20 janvier 2025.

Enfin, le blocage du détroit d’Ormuz consécutif à la guerre en Iran, par l’explosion des coûts logistiques et de transports pour les organisations humanitaires (sur laquelle a alerté Tom Fletcher en mars dernier) et par le blocus des composants d’engrais qu’il entraîne, peut avoir des conséquences cataclysmiques, alors que dans beaucoup de régions du monde la saison des semis va commencer. Les modélisations de l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture-FAO prévoient un effondrement des rendements céréaliers jusqu’à 50 % dans les principales régions africaines pour la saison qui s’ouvre. Le Programme Alimentaire Mondial-PAM estime que cette crise des engrais est susceptible d’exposer 45 millions de personnes supplémentaires à une insécurité alimentaire aiguë, voire à des famines localisées dans des zones déjà fragiles (Sahel, Somalie, Soudan…). Le temps court : on considère que le 15 mai est la dernière date à laquelle des engrais peuvent être acheminés à temps. Après, la saison 2026 sera en partie perdue. Alexander De Croo, l’Administrateur du Programme des Nations Unies pour le Développement-PNUD, a lui estimé, le 23 avril dernier, que les effets du blocus lié à la guerre en Iran allaient en outre « ramener à nouveau 30 millions de personnes dans la pauvreté ».

Ainsi, entre sur-augmentation des besoins humanitaires comme des coûts de l’aide, mais surpriorisation de la réponse possible dans un contexte de crise globale des moyens financiers, l’aide humanitaire est prise dans un « effet ciseau » tragique.

L’une des lames du ciseau est le changement de priorité, pour les pays occidentaux, dans les arbitrages budgétaires. La guerre de haute intensité est de retour sur notre continent, et menace par ailleurs de s’étendre au Moyen-Orient et de surgir en Asie. L’heure est au réarmement. Le recours à la force est désinhibé dans les relations internationales, les Empires sont de retour, les menaces grossissent et se conjuguent. Comme dans le golfe persique où le blocage du détroit d’Ormuz pousse la Chine et les pays d’Asie dans leurs retranchements, au-delà du risque de propagation régionale incontrôlable, et fait plonger une économie mondiale déjà impactée… par la guerre en Ukraine, où le conflit, relancé du côté russe par la hausse du prix du pétrole qui finance sa guerre, pourrait déborder, amenant une confrontation directe OTAN-Russie. Lors d’une audition à l’Assemblée Nationale pour présenter le projet d’actualisation de la Loi de Programmation Militaire 2024-30, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, avait déclaré « La permanence d’une menace russe sur notre continent, avec une guerre ouverte, reste ma préoccupation première en termes de préparation des armées ». Dans ce contexte, la nécessité de rattraper la chute des moyens militaires née de l’illusion des « dividendes de la paix » est, à minima, légitime sinon indispensable. Le vent a tourné, et l’aide humanitaire n’occupe plus les places d’honneur des préoccupations, aussi bien du grand public que des décideurs.

©OCHA – L’évolution des financements de l’OCHA enregistrés par le Financial Tracking Service de 2016 à avril 2026

Risques

Dans ce monde de « violence globale » qui vient, les organisations humanitaires sauront-elles trouver leur place et leur rôle ? Celles-ci, organisées, formatées et « managées » comme des entreprises (elles disposent d’une « méthodologie » pour tout…), parfois atteintes d’une aversion au risque encouragées par les contraintes imposées par les bailleurs, retrouveront-elles la culture de l’audace, de l’adaptabilité aux circonstances et contextes inédits, de l’improvisation (presque un gros mot aujourd’hui…), et ce dans des contextes très difficiles, complexes, à haut niveau d’insécurité, et ainsi rester indispensables ? C’est possible ; ce n’est pas sûr…

Plus concrètement, qui dit conflits de haute intensité dit accès humanitaire périlleux, refusé ou contesté, dégradation ou rupture des chaînes d’approvisionnement et logistiques comme des moyens de communication (Internet, satellite). Combien d’organisations humanitaires ont-elles engagé une remise à plat de leurs modèles, stratégies et modus operandi opérationnels afin de pouvoir s’adapter ? La tentation de croire que l’orage passera, que tout pourra continuer en l’état, que les moyens habituels seront toujours à disposition, est grande.

Un autre risque grandissant est celui de la politisation de l’aide humanitaire. Ce risque à deux aspects, un venant de l’extérieur, un issu de l’intérieur :

A l’extérieur, l’aide humanitaire – qui l’a toujours été un peu – tend à devenir, dans un élan désinhibé, de plus en plus politisée et manipulée par les décideurs et bailleurs. Le meilleur exemple en sont les conditions posées par le Département d’Etat américain dont, sur le site, on peut lire, dans un texte signé par le Secrétaire d’Etat Marco Rubio « Les programmes d’aide extérieure qui s’alignent sur les politiques de l’administration (et qui servent les intérêts américains) seront administrés par le département d’État, où ils seront mis en œuvre avec plus de responsabilité, de stratégie et d’efficacité ». La définition de « servir les intérêts américains » est laissé à l’appréciation de l’administration US. Par ailleurs, à la fin du texte, il est écrit « …nous donnerons la priorité au commerce plutôt qu’à l’aide, aux possibilités plutôt qu’à la dépendance et à l’investissement plutôt qu’à l’assistance »… La politisation de l’aide devient aussi une démarche commerciale dont on espère retours et rentabilité… Si la posture américaine est ouvertement assumée, il serait naïf de penser qu’elle est isolée. Quand la Chine, les pays du Golfe ou d’autres fonds souverains (et à sa manière l’Europe…) financent l’aide humanitaire, ils n’oublient jamais, et demain moins qu’aujourd’hui, leurs intérêts et projets politiques.

A l’intérieur, on constate depuis une dizaine d’années une politisation croissante des organisations humanitaires elles-mêmes. Celle-ci, sans en avoir toujours conscience, sont habitées et mues par des idéologies, lesquelles les poussent souvent à vouloir imposer dans leurs actions une vision progressiste occidentale. Le paradoxe étant que, alors que leur discours parle de « décoloniser l’aide humanitaire », son application concrète revient souvent à une forme de « néo-colonialisme 3.0 » animé par la certitude d’avoir raison. Plus encore, l’idée que « l’humanitaire est politique et doit jouer un rôle politique » est de plus en plus répandue. Au-delà, on a pu assister, à l’occasion de certains conflits, à une « politisation géopolitique » de l’humanitaire, qui n’a pas toujours su respecter les principes qu’il proclame ; indépendance, impartialité, neutralité, en « prenant parti » de fait et en discours, et ce parfois sans nuances, pour un « camp » et contre l’autre. Or, le problème est que le grand public « voit » les dérives politiques et idéologiques des ONG, et pourrait considérer qu’au fond les entreprises sont plus fiables, moins politisées, moins partisanes.  A la fin, il y a un risque de « suicide » du système humanitaire par perte de crédibilité. L’humanitaire doit se reposer la question fondamentale « Voulons-nous sauver des personnes / des populations, ou voulons-nous sauver / changer le monde et défendre des « causes » idéologiques ? ».

L’ambition de sauver / changer le monde est, en partie, porteuse de l’ambition de « vouloir tout embrasser / tout faire », du lifesaving au développement, de l’urgence à la lutte contre le changement climatique et aux Gender policy… Et ce, tout en s’engageant activement dans ce qu’on appelle « la localisation de l’aide », c’est-à dire tout en s’engageant concrètement… à se désengager… Les intentions sont admirables mais sont-elles lucides ? Qui trop embrasse mal étreint…

Enfin, l’apparition et la diffusion, à une vitesse vertigineuse, de l’Intelligence Artificielle-IA, dans le monde de l’humanitaire comme partout, ne doit-il pas nous faire réfléchir ? L’IA est un outil extraordinaire, et nous devons profiter des possibilités de décuplement de notre efficience, notamment sur des tâches fastidieuses, chronophages (conformité, gestion et analyse de données, de stocks, procédures d’achat, etc).  Mais c’est un outil qui peut être éventuellement coupé / interrompu, voir lui-aussi manipulé.  Et c’est un outil, de par son « entraînement », qui a des bais ; notamment, il est construit pour privilégier massivement le « probable » sur « l’improbable ». Or, l’improbable (et l’inédit !) reste possible… et se produit parfois. Avons-nous réfléchi au degré de dépendance que nous pouvons – ou pas – accepter envers cet instrument ? Avons-nous réfléchi aux risques, bientôt, de délégations excessives de décisions à l’IA ? Après-demain, le directeur des opérations d’une ONG humanitaire sera-t’il une IA ? Garder l’humain dans la décision humanitaire doit constituer un impératif que l’urgence de l’action ne saurait évacuer.

©PAM/Afghanistan – Le Programme alimentaire mondial dispose de 239 camions, dont ceux dans la province de Ghor frappée par le tremblement de terre.

Des pistes de solutions ?

Essayons de tracer quelques pistes, imparfaites et partielles, en formes de réponse à ces enjeux.

Revenir aux principes fondamentaux. C’est peut-être l’essentiel. Indépendance, impartialité et neutralité ; pas en proclamation, dans une démonstration concrète quotidienne, sur le terrain, dépouillée de toute lecture biaisée, préétabli idéologique, complaisance ou parti-pris.

Accepter de ne plus se vouloir « intouchables ». Les humanitaires, parce qu’ils s’efforcent de « faire le bien » estiment souvent qu’il est inacceptable qu’on leur demande de s’expliquer, de rendre des comptes, sur certains aspects de leur mode opératoire, de leurs choix, de leur discours. A fortiori si ce sont des autorités constituées qui se permettent de les interroger ou de remettre en question leur action, leur positionnement, voir, encore une fois, leurs complaisances. L’indépendance doit-elle signifier l’immunité de droit divin ?

Se recentrer sur nos missions essentielles : urgence et post-urgence. Cesser de prétendre à tout embrasser et tout faire. Sauver des vies et des populations ; c’est cela qui nous fait encore indispensables, et c’est notre seule « cause ». Bien sûr la post-urgence se doit aussi de renforcer la résilience des populations aux chocs futurs. Et bien sûr le sort de la planète, le dérèglement climatique, sont des sujets et des problèmes d’une écrasante importance. Mais la réponse globale et déterminante à ceux-ci excède notre mandat, notre mission, celle pour laquelle on croit encore en nous, et dont l’impact dépend de nous.

Repenser nos chaînes d’approvisionnement / logistiques. Non pas tout changer, mais interroger leurs vulnérabilités, imaginer les scénarios de rupture, d’indisponibilité. Réfléchir à des solutions alternatives, calculer leurs coûts, les modéliser. Et envisager ce qui ne peut être modélisé, une « logistique de l’improbable, de l’inédit » ? Faire de même avec nos outils de communication (satellites, internet). Ne pas abandonner ce qui fonctionne aujourd’hui, et, même l’optimiser, mais se tenir prêt à devoir s’en passer. Utiliser les outils numériques et l’IA, par exemple pour des distributions de cash dématérialisé, du mapping de besoins / bénéficiaires ou du recueil d’information personnalisé, mais pouvoir revenir vite si nécessaire à une « rusticité » décisionnelle et opérationnelle. L’honnêteté oblige à reconnaître que, sur beaucoup de terrains, de nombreuses équipes humanitaires font preuve chaque jour de cette rusticité. Raison de plus de continuer à la cultiver comme notre capacité la plus précieuse. Ce « grand écart » entre maîtrise des outils les plus avancés et maîtrise de leur absence sera déterminante pour l’avenir.

©Hulo – Transport aérien mutualisé : accompagnement opérationnel de l’Union européenne dans la mise en œuvre du Pont aérien humanitaire

Mutualiser (logistique, approvisionnement, données, RH…) toujours plus les moyens et les outils entre organisations humanitaires, et innover encore plus. Quand les moyens sont en chute libre, que les besoins et les coûts explosent, et que les leviers d’un gain d’efficience sont rares, peut-on hésiter à les employer ? L’ONU, machine complexe, lourde, dont le fonctionnement est loin d’être rationnalisé, tente d’en donner l’exemple en engageant un mouvement « d’intégration » de ses agences, dans le cadre du « Nouveau pacte humanitaire ».

Continuer à développer, en se coordonnant entre organisations humanitaires, un plaidoyer auprès des décideurs politiques et bailleurs, non pas orienté vers un illusoire « Nous voulons le retour de la situation d’avant », car celle-ci ne reviendra pas. L’humanitaire a, d’une certaine façon, été l’enfant gâté d’une société occidentale prospère et en paix, parenthèse merveilleuse mais terminée. Porter et défendre une exigence simple : « Faire le maximum possible pour répondre aux besoins humanitaires », en démontrant l’impact de l’action humanitaire et l’effet de levier de celle-ci sur l’évitement de catastrophes à venir, bien plus graves et coûteuses en vies humaines et moyens financiers que l’aide elle-même. Dans cette démarche, diversifier les types de bailleurs (ce qu’ont déjà entrepris la plupart des ONG), en se tournant résolument, à l’exemple de l’ONU elle-même, vers la société civile, les entreprises et le grand public ; Tom Fletcher a récemment mis en avant le lancement d’une campagne publique mondiale pour combler le déficit restant relatif à l’aide des Nations-Unies pour 2026… Antoine Vaccaro, Président de Force for Good, parlait dans un récent article de Défis Humanitaires de « Philanthropie dans un temps de chaos » en soulignant que la générosité n’a pas disparu, mais qu’elle a muté, et que les ONG humanitaires,  elles-aussi plongées dans une « économie de guerre » doivent apprendre à naviguer et réapprendre à mobiliser en répondant à la question « qu’avons-nous rendu possible avec notre engagement financier à vos côtés ? »…

Ces pistes sont-elles révolutionnaires ou magiques ? Le résultat en est-il assuré ? Non. Mais elles sont lucides, réalistes et indispensables. Peut-être les situations inédites feront-elles naître d’autres pistes inédites.

Conclusion en forme de question : l’humanitaire peut-il se payer le luxe d’attendre le retour de l’âge d’or ? La plupart des organisations humanitaires, qui ont entamé leur adaptation à la « grande incertitude » qui envahit le monde, ont déjà commencé à répondre.

 

Pierre Brunet.

Ecrivain et humanitaire.

 


Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


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