Ukraine, l’appel aux secours !

EDITORS NOTE: Graphic content / Une femme réagit devant des immeubles d’habitation détruits après un bombardement dans le quartier d’Obolon, au nord-ouest de Kiev, le 14 mars 2022. – Deux personnes ont été tuées le 14 mars 2022, lorsque plusieurs quartiers de la capitale ukrainienne Kiev ont été bombardés et attaqués par des missiles, selon des responsables de la ville, après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe le 24 février 2022. (Photo by Aris Messinis / AFP)

Le 23ème jour de guerre en Ukraine et ses conséquences humanitaires nous conduise à faire une mise à jour de l’éditorial de Défis Humanitaires.

En résumé, quoi de nouveau depuis notre éditorial publié le 8 mars. Une escalade militaire Russe, une augmentation des sanctions contre la Russie, un accroissement des livraisons d’armes à l’Ukraine, une explosion du nombre de réfugiés et déplacés, des villes assiégées ou en passe de l’être sans électricité, chauffage et eau potable comme à Marioupol, des magasins qui se vident et l’essence qui se fait plus rare comme les médicaments. Le président Vladimir Poutine toujours aussi inflexible et le président Volodymyr Zelensky toujours aussi combattif. Qu’en est-il plus précisément, où en sommes-nous ?

Depuis l’éditorial du 8 mars, le nombre des réfugiés a doublé, passant de 1,5 à 3 millions, soit 136.000 réfugiés de plus chaque jour. C’est dire l’ampleur de l’exil en cours, sachant de plus qu’il y a 1,9 millions de déplacés à l’ouest du pays qui sont accueillis par les habitants, les municipalités avec le soutien de l’aide humanitaire ukrainienne et internationale.

Enfants ukrainiens fuyant l’invasion russe, Przemyśl, Pologne 27/02/2022 @Mirek Pruchnicki (CC BY 2.0)

Quand on observe la carte des combats, nous constatons que les combats à l’Est s’intensifient. Ce qui frappe également, c’est que ces déplacés et réfugiés sont majoritairement des femmes et des enfants car les hommes restent mobilisés en Ukraine et une majorité de personnes âgées (30% de la population selon certaine source) préfèrent généralement rester, même dans les villes bombardées.

L’exil est un drame.

Au-delà de ces statistiques, cela nous donne une idée du drame intime vécu par ces familles séparées, jetées sur les routes de l’exil et de la guerre et dont l’avenir ne peut qu’être douloureux et incertain. Et puis, ces familles réfugiées et déplacées viendront rapidement à bout de leurs maigres ressources, comment subsisteront elles ensuite ! Notre solidarité doit donc s’inscrire dans l’urgence comme dans la durée et tant qu’il le faudra !

Des réfugiés ukrainiens marchent sur un pont dans la zone tampon de la frontière avec la Pologne au poste frontière de Zosin-Ustyluh, en Ukraine occidentale, le 6 mars 2022. – Plus de 1,5 million de réfugiés ont fui l’Ukraine dans la semaine qui a suivi l’invasion russe du 24 février 2022, dont plus de la moitié vers la Pologne, selon l’agence des Nations Unies pour les réfugiés. (Photo de Daniel LEAL / AFP)

D’autant plus que la guerre se durcit et s’étend. Les frappes s’intensifient sur un nombre de villes plus nombreuses qui vont devenir autant d’ilots de résistance fixant les troupes russes dont les pertes augmentent provoquant encore un peu plus l’escalade des moyens de destruction !

Jeudi dernier, le 10 mars, au ministère de l’Europe et des affaires étrangères s’est tenu une réunion du Groupe de Concertation Humanitaire (GCH) qui réunit, chacun dans son rôle et en toute indépendance, les principales ONG humanitaires et le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du MEAE. Le ministre, Jean-Yves Le Drian, s’est montré très prudent sur les corridors humanitaires qui, comme à Alep en Syrie, peuvent devenir de véritable piège pour les populations. Pour le ministre, nous sommes en face d’une « crise durable et massive » et « Il faut s’attendre au pire ». Une résolution des Nations Unies se prépare nous a-t-il dit. Que pourra t’elle obtenir face au veto Russe et à la possible abstention de la Chine ?

Le directeur du CDCS, Stéphane Romatet, a annoncé la décision du Président de la République d’affecter 100 millions d’euros à l’action humanitaire. De plus, la France se prépare dorénavant à accueillir 100.000 réfugiés contre 10 à 12.000 le 10 mars. L’accueil de ces réfugiés de guerre est un devoir pour nous.

Une solidarité en acte.

Si l’Ukraine génère une mobilisation exceptionnelle de nos concitoyens, il est important de dire qu’une rationalisation de l’aide est indispensable afin d’éviter la livraison de produits peu adaptés ou dont le tri soulèverait trop de difficultés logistiques à l’arrivée. Pour Philippe Bonnet de Solidarités International qui se trouve à Odessa, il y a trois types d’aide à organiser : l’alimentation non périssable, les produits d’hygiène et le matériel de couchage. Ajoutons que ces produits doivent être transportés sur des palettes homogènes et dans des formats familiaux ou collectifs faciles à distribuer et répartir. Il constate aussi un affaiblissement net des services publics dans les zones de combat et une diminution des produits de première nécessité, alors qu’a l’ouest les capacités d’accueil et de logement sont saturées.

Il y a cependant deux événements positifs à signaler et à relativiser. D’une part, une dizaine de corridors d’évacuation de personnes vivant dans des villes bombardées ont bien fonctionné avec notamment l’exemple de Marioupol, ville encerclée, qui a vu des milliers de voitures quitter la ville. Mais la destruction le 17 mars par l’aviation russe du théâtre de Marioupol ou s’étaient réfugiés un grand nombre de femmes et d’enfants, est un drame si ce n’est un crime qui nous rappelle la destruction d’Alep et de Grozny !

D’autre part, les négociateurs ukrainiens déclarent que les Russes ont cessé de lancer des ultimatums pour amorcer un dialogue salué et encouragé par le président Ukrainien. On est encore loin d’un quelconque accord d’autant que négocier revient parfois simplement à gagner du temps ! La récente déclaration du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, sur de possibles avancées diplomatiques est ensanglantée chaque jour !

Accélérer pour déployer l’aide à l’est.

Plus le temps passe, plus l’aide humanitaire devient vitale pour une population de plus en plus démunie. Or, l’impression générale est que si la générosité se mobilise massivement, si l’aide arrive toujours plus nombreuse aux frontières et à l’ouest de l’Ukraine, cette aide humanitaire semble avoir le plus grand mal à se déployer à l’est de l’Ukraine.

Il y a bien sûr le temps nécessaire au déploiement, la question des moyens de transport qui semblent manquer selon OCHA (Ukraine : Humanitarian Impact : Situation report /OCHA), celle aussi du ravitaillement en carburant quand l’on sait qu’il y a plus de 1500 km entre l’ouest et l’est du pays. Evidemment, il y a toujours les risques inhérents à la guerre, mais cela est le propre de l’humanitaire d’urgence dans les conflits et nous avons aussi appris à nous en prémunir autant que possible, même si le risque zéro n’existe pas.

Pour dire les choses comme je les ressent et en toute humilité car je ne suis pas sur place, il faut faire beaucoup plus vite, amplifier les chaînes d’approvisionnement en continu vers l’Est. C’est louable de demander un accès sûr pour l’aide humanitaire conformément au Droit Humanitaire International (DIH). En attendant de l’obtenir, peut-être trop tard ou jamais, il faut encore avoir l’audace d’ouvrir sans attendre les routes d’accès en prenant les mesures de sécurité ad hoc. Car au bout de ces routes il y a des populations en danger qui nous attendent ! Et je voudrai ici saluer et témoigner de la remarquable entraide individuelle et collective dont font preuve les Ukrainiens qui sont les premiers secouristes à agir sur place.

Des conséquences mondiales.

Les conséquences de la guerre en Ukraine sont d’ores et déjà mondiales et annoncent une nouvelle ère géopolitique pleine d’incertitude et de dangers. Parmi celles-ci, les humanitaires, et pas seulement eux, peuvent d’ores et déjà anticiper les conséquences sur la flambée des prix des matières premières alimentaires et énergétiques. Selon la FAO (Info-Note-Ukraine-Russian-Federation fr ), 8 à 13 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de la faim dans le monde. Les pays d’Afrique et du Moyen-Orient sont très dépendants aux importations de céréales venant de Russie et d’Ukraine. Les risques sont jugés alarmants en particulier pour l’Afrique de l’Ouest déjà affectés par de mauvaises conditions climatiques, les conflits et les conséquences de la pandémie de Covid-19.

Quand on observe une carte des territoires dont l’armée russe a pris le contrôle, cela ressemble étrangement à une sorte de pince qui enserre la moitié de l’Ukraine à l’Est et une autre, plus réduite, qui encercle Kiev la capitale. C’est dans ce contexte que, le 15 mars, le Président Volodymyr Zenlesky a déclaré officiellement « L’Ukraine ne pourra pas intégrer l’OTAN ». Précédemment, le 9 mars, une porte-parole du Kremlin a « déclaré que les objectifs de la Russie « n’incluent ni l’occupation de l’Ukraine, ni la destruction de son Etat, ni le renversement du gouvernement actuel ».

Quand est-ce que la diplomatie prendra l’avantage sur la guerre, même si celle-ci se poursuit jusqu’au bout des négociations.

En attendant, les Ukrainiens ont besoin chaque jour de vivre, d’espérer et d’aide humanitaire pour tenir jusqu’au bout.

Alain Boinet.

Editorial du 17 mars 2022.

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Editorial du 08 mars 2022

Ukraine : c’est à pleurer et le pire est à venir.

Alain Boinet. Cet article n’engage que moi.

En Ukraine, ce n’est pas une crise humanitaire, c’est une guerre dont les conséquences vont entrainer une immense catastrophe humaine. A l’issue d’une conversation entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine le 3 mars, l’Elysée a déclaré que « Le but de Poutine est de prendre toute l’Ukraine » en concluant « le pire est à venir ».

On le voit bien avec les combats pour la prise des villes de Kharkiv, Marioupol et Kiev qui s’intensifient. La bataille de la capitale se combine avec son encerclement. Ces villes connaitront-elles le sort d’Alep ou de Grozny ? Nous pouvons en redouter la destruction dans un pays peuplé de 44 millions d’habitants avec des villes nombreuses qui sont autant de forteresses urbaines pour la résistance ukrainienne.

Nous avons déjà vécu des guerres à Sarajevo, Kaboul ou Beyrouth et nous savons la puissance dévastatrice de celles-ci. A l’inverse, nous en connaissons aussi les capacités de résilience. Mais, la guerre en Ukraine est d’une autre dimension.

D’abord parce qu’il s’agit d’une armée russe conventionnelle puissante qui emploie des missiles de croisière, une artillerie nombreuse comprenant notamment les terrifiants « orgues de Staline » et une aviation qui a toujours la maîtrise totale de l’espace aérien. Ensuite, parce que le chef de guerre qui a déclenché la bataille se nomme Vladimir Poutine dont on connait la détermination à atteindre ses objectifs.

Mais, la résistance ukrainienne est impressionnante de patriotisme, de détermination au sein d’une population qui se prépare, avec des forces armées défendant âprement le terrain, à résister en accueillant l’armée russe les armes à la main dans un combat de rue dans des villes qu’ils connaissent bien.

Chaque jour, c’est 150 000 réfugiés de plus !

Des réfugiés d’Ukraine traversent la frontière polonaise, le 2 mars 2022. @Bartosz Siedlik/Union Européenne

Les conséquences humanitaires sont là pour témoigner de l’intensité des combats alors que ceux-ci n’ont lieu au sol que dans une moitié du pays. Selon un tweet de Filippo Grandi, Haut-Commissaire aux Réfugiés des Nations-Unies, publié le 6 mars à 9h57, en 10 jours le nombre de réfugiés ayant quitté l’Ukraine est de 1,5 millions dont 920.000 pour la seule Pologne ! Combien de jours, de semaines va durer la guerre à raison d’une moyenne de 150.000 réfugiés par jour !

Philippe Bonnet de l’association humanitaire « Solidarités International » qui est en Ukraine témoigne. « Parmi les victimes de la guerre, il y a trois catégories. Il y a les populations directement affectées par les combats sur la ligne de front comme à Jitomir, Kiev, Kharkiv qui nécessitent des secours d’urgence pour faire face à la destruction des infrastructures (eau, électricité, chauffage) et au ralentissement ou à la rupture des chaines d’approvisionnement (alimentation, médicaments). Il y a les personnes déplacées qui fuient et, enfin, il y a les personnes réfugiées dans les pays limitrophes ».

L’escalade de la guerre provoque immanquablement une augmentation des besoins essentiels et nécessite un accroissement accéléré des secours humanitaires. Selon les Nations-Unies « 18 millions de personnes devraient être touchées, dont jusqu’à 6,7 millions de personnes nouvellement déplacées à l’intérieur du pays » (www.unocha.org). C’est dire l’ampleur des besoins humanitaires de première nécessité pour des populations qui ont parfois tout perdu. L’appel d’urgence du 1er mars des Nations-Unies et de ses partenaires porte sur 1,7 milliards de dollars dont 1,1 milliards pour les 3 prochains mois destinés à secourir 6 millions d’Ukrainiens à l’intérieur même du pays.

La guerre des villes et des corridors humanitaires.

Ce n’est certainement pas l’argent qui manquera, c’est l’accès des secours aux populations dans de nombreuses villes et Oblasts (provinces)) du fait des combats, des mouvements de population, de l’étirement des chaines logistiques d’approvisionnement, des changements de situation. Ainsi, le corridor humanitaire a déjà échoué à deux reprises à se mettre en place pour évacuer la population du port de Marioupol encerclé par les 58ème et 49ème armées russes. Il s’agit principalement de femmes, d’enfants, de personnes âgées mais également de malades, d’handicapés.

Comme le dit justement Frédéric Joli, porte-parole du CICR en France, l’idée de « corridor souvent évoqué s’avère compliqué à mettre en place ». Et même si un corridor fini par s’organiser à Marioupol et à Volnovakha comme Vladimir Poutine vient de l’évoquer, cela ne sonnera pas la fin des combats puisque les soldats ukrainiens et des civils armés continueront de combattre dans la ville. Sera-t-il possible de ravitailler une ville dans laquelle des civils décideront de rester ? Comment l’équipe de MSF et les hôpitaux à Marioupol pourront-ils recevoir des médicaments. Qu’adviendra-t-il des soldats blessés ?

C’est pourquoi, il faut appeler avec beaucoup de force au respect du Droit Humanitaire International (DIH) qui exige notamment une distinction entre combattants et non combattants, de même que l’accès des secours aux populations et les opérations humanitaires. Pour des raisons évidentes, il y a actuellement une forte concentration diplomatique et humanitaire à Lviv, la grande ville de l’ouest de l’Ukraine à 70 km de la frontière polonaise. Tout l’enjeu réside maintenant dans la coordination de l’acheminement des secours à travers le pays vers les zones les plus urgentes.

Une guerre qui pourrait durer.

C’est le chef d’Etat-major des Armées françaises, le général Thierry Burkhard, qui déclare « Le rouleau compresseur russe risque de finir par passer ». Dans un pays de 660 000 km2 avec 44 millions d’habitants les Ukrainiens ont décidé de résister partout et parfois même en lançant des contre offensives. Une guerre sur les arrières russes pourrait se produire et se propager. Cette guerre sera plus destructrice que prévu pour les Russes, mais elle sera un calvaire pour les Ukrainiens. A moins qu’une solution diplomatique ne finisse par prévaloir !

En tout cas, cette guerre au cœur de notre continent est un drame et un échec pour l’Europe et ses pays qui ne l’ont ni rendu inutile ni empêché. Si Vladimir Poutine est bien l’envahisseur, d’autres à l’Ouest ont depuis longtemps joué avec le feu ! C’est une rupture géopolitique dangereuse. L’histoire jugera.

On prend la mesure humaine de cet échec sanglant quand l’on voit à la télévision ces hommes qui accompagnent leurs femmes et leurs enfants jusqu’à la frontière puis qui s’en retourne vers la guerre. Quand les lances roquettes multiples écrasent ici un immeuble et là une station de chauffage ou d’eau. Ou encore, quand les sirènes retentissent et qu’on se précipite dans les caves ou le métro. Et on nous prévient, « le pire est à venir », c’est à pleurer.

Face au pire, pour celles et ceux qui n’ont que la solidarité pour arme, la mission est simple, évidente et s’impose comme un devoir. Ne pas laisser les victimes sans secours et réconfort avec l’espoir d’une solution négociée !

 

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