Pour un engagement humanitaire professionnel non institutionnel.

Par Christian Georlette, Président d’Aviation Sans Frontières International.

©Aviation Sans Frontières

Aujourd’hui, Christian Georlette répond ici à la tribune de Pierre Brunet « L’humanitaire est-il encore en mission » qui a connu un large écho au sein de la communauté humanitaire. Christian Georlette, né en Belgique, est Président d’Aviation Sans Frontières International depuis 2016 avec un parcours de près de 40 ans dans plusieurs organisations humanitaires. Tout en le remerciant pour son point de vue, nous vous invitons à y participer en nous adressant votre témoignage sur info@defishumanitaires.com.


Dans sa récente tribune intitulée « L’humanitaire est-il encore en mission ? », Pierre Brunet nous a présenté l’engagement humanitaire comme la résultante d’une révolte qui génère un mouvement de solidarité active, efficace, engagée, audacieuse, un mouvement porteur d’une idéologie. C’est du moins ce que j’en ai retenu de principal.

L’humanitaire vécu comme un engagement idéologique solidaire est forcément ethno-centré et furtif. Il est l’aboutissement d’une lutte, une réaction de révolte contre un ordre perçu comme établi. Il déclenche un élan solidaire qui ne se traduit pas toujours par des actions efficaces ou appropriées sur le terrain tout en étant la source de réussites extraordinaires. Il est, culturellement, l’apanage du monde latin qui préconise le don de sa personne et le geste désintéressé. Cet humanitaire s’est vêtu des habits du professionnalisme de « process » mais le plus souvent il ne s’en est pas complètement imprégné malgré les apparences, le jargon, etc.

L’une des raisons à cela est que, souvent, le personnel humanitaire latin, qu’il soit « directeur » plutôt que « Chef de mission », demeure animé du fait qu’il effectue un travail extraordinaire (hors du commun et suscitant l’admiration) dont la finalité humanitaire le place au-dessus des normes qui gouvernent habituellement la gestion des projets et la gestion des RH en particulier dans les entreprises. Un exemple est que la perte d’argent résultant de mauvais choix opérationnels de la part de personnel « expatrié » peu expérimenté n’est quasiment pas sanctionnée, ce personnel faisant déjà don de sa personne. Par ailleurs, il ne faut pas réduire la notion de professionnalisme à celle de salariat.

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L’humanitaire peut être aussi vécu comme un engagement personnel et professionnel par rapport aux droits fondamentaux de l’être humain, dont le premier est certainement la survie dans la dignité. Dans ce cas, le moteur de l’engagement, sa valeur fondamentale, est le respect d’autrui et non pas la révolte qui suscite l’engagement idéologique. Cette valeur – le respect d’autrui – ne fait sans doute pas partie des systèmes de valeurs de toutes les sociétés qui composent la planète mais elle n’est quand même pas loin d’être universelle, même si elle est vécue différemment ici et là.

Cette vision de l’humanitaire ne fait pas l’économie du débat et d’une prise de position sur les causes profondes qui provoquent l’exploitation et la mort prématurée de tant de personnes dans ce monde (sujet de révolte), mais elle a plus de chance de s’inscrire dans la durée et d’aborder ce débat dans sa globalité, notamment au travers de certaines institutions des Nations Unies. Ces institutions souvent décriées, un peu moins souvent décriées à raison, sont devenues incontournables en matière des droits et de la survie des humains et ont quand même permis des avancées universelles dans ce domaine.

Dans cette vision de l’humanitaire, la motivation professionnelle consiste à être animé du respect d’autrui et se battre pour rendre le meilleur service possible, parce qu’on est convaincu qu’on rend le meilleur service possible. Encore faut-il être capable de s’évaluer, se remettre en question, d’où l’existence d’outils d’évaluation des performances humanitaires, de standards et de systèmes de qualité qu’il faut savoir utiliser dans le fond et non seulement dans la forme. Après tout, les populations ciblées par l’action humanitaire sont en droit d’attendre un service qui présente le meilleur ratio coût / efficacité possible, d’où le concept de redevabilité.

Le problème ne réside pas dans l’utilisation de mots et de concepts tels que management, process, guidelines, cadres logiques, analyses de performances … Il réside dans la façon dont on va paramétrer ces outils qui doivent nous aider à mesurer l’efficacité et le bien fondé de nos interventions. Ces paramètres, les systèmes qualité, doivent être centrés sur l’impact humain et humanitaire des projets. Un service aérien humanitaire peut être jugé comme très performant parce qu’un avion a un bon taux de remplissage mais cela ne dit rien sur l’impact réel que ce service a eu ou non sur l’efficacité d’une ONG sur le terrain et le service qu’elle rend aux populations.

Christian GEORLETTE, ©Aviation Sans Frontières

Si l’on dispose d’une association performante au sens du service humanitaire, il convient effectivement de la pérenniser. Il faut le rentabiliser par rapport à la disponibilité des financements par exemple de la Commission européenne et des Nations Unies, institutions qui se sont appropriées l’action humanitaire et mettent en concurrence les acteurs associatifs et les acteurs commerciaux en tant que sous-traitants. Des projets « rentables » en termes de captation de financements institutionnels, qui peuvent d’ailleurs être efficaces au bénéfice d’êtres humains, doivent permettre à l’association de s’ancrer, d’élargir sa base, de la consolider.

L’important est de profiter de cette consolidation pour se consacrer à la recherche de fonds non institutionnels, augmenter son ratio de fonds propres et ainsi sa capacité d’agir en toute indépendance sur des thématiques de son choix. La dépendance vis-à-vis des financements institutionnels comme condition de survie consiste en une adaptation au nouveau paradigme de l’action humanitaire institutionnalisée. En finale, ces financements sont prélevés sur les citoyens, il appartient aux ONG –même en qualité de sous-traitants- de les utiliser de manière à impacter correctement les populations qui doivent en bénéficier.

Une ONG est par essence « non institutionnelle ». Cela peut se traduire par le témoignage, la révolte contre le système établi – et contre l’action humanitaire institutionnalisée ? Dans l’approche alternative de l’humanitaire professionnel, cela peut se traduire par mettre la pression sur l’action humanitaire institutionnalisée afin qu’elle tienne mieux compte des besoins réels des acteurs de terrain (dont les ONG) et des populations ciblées.

Oui, l’aide est sans doute « industrialisée », elle est certainement « institutionnalisée ». Mais plutôt que refuser cette réalité –pour en revenir à quels « fondamentaux » du passé ?- pourquoi ne pas avoir l’audace et l’inventivité de travailler sur le système de l’intérieur, en tant qu’acteur responsable habité en permanence par le souci de l’autre ? Et pour faire valoir les besoins des gens « beaucoup trop chers ou difficiles à atteindre », il faudra se battre en utilisant des outils tels que management, process, guidelines, cadres logiques, analyses de performances, etc. pourvu qu’on les ait paramétrés correctement, sur des systèmes de qualité basés sur l’efficience humanitaire (l’avion peut ne transporter qu’un seul passager pourvu que le travail de celui-ci, à destination, impacte de nombreuses vies) plutôt que technique (l’avion doit être rempli). En fait, les deux doivent coexister pour réaliser un bon équilibre.

Les ONG d’aviation allaient effectivement « là où les autres ne vont pas, ne vont plus ». C’est d’ailleurs l’ancienne signature d’Aviation Sans Frontières Belgique. Le transport aérien « dernier kilomètre » est maintenant le monopole de l’action humanitaire institutionnelle, et beaucoup de petites pistes d’aviation de brousse ont été oubliées depuis. Aujourd’hui, Aviation Sans Frontières œuvre à mettre en évidence les besoins très spécifiques des ONG de terrain en termes de transport aérien afin qu’ils soient pris en compte dans les budgets et la programmation de l’action humanitaire institutionnelle, cela afin d’augmenter l’efficacité de l’aide fournie aux populations.

Il s’agit d’un engagement humanitaire professionnel et non institutionnel qui témoigne de la valeur ajoutée que peuvent apporter les ONG dans l’action humanitaire institutionnelle. Et c’est vrai que cela demande une certaine audace pour, en quelque sorte, mettre en question les normes établies par les institutionnels afin de les faire évoluer. C’est un engagement pour une forme de redevabilité de l’aide humanitaire. Alors oui, l’humanitaire peut encore être en « mission ». Il ne doit pas se redéfinir en opposition à l’action humanitaire institutionnalisée, il doit se définir avec, dedans, y faire valoir sa plus-value et l’influencer, s’imposer comme une partie prenante incontournable et non plus apparaître comme un sous-traitant. Il y a là un immense défi à relever afin d’influer sur l’utilisation des milliards d’euros que pèse l’action humanitaire institutionnelle, plutôt que de s’en distancer.

Découvrez le site d’Aviation Sans Frontières (ASF) International ainsi que ceux d’ASF Belgique et d’ASF France.

Né en Belgique en 1962, Christian Georlette passe sa prime jeunesse dans une région rurale en RD Congo. Marqué par cette période, il étudie l’agronomie tropicale. Entretemps, il rejoint la Croix-Rouge de Belgique comme bénévole en 1980. Ses études terminées, la Croix-Rouge lui propose de partir à l’international et il se retrouve en 1985 en première mission dans le Tchad d’Hissène Habré en proie à la guerre civile. Ce qu’il pensait n’être qu’une parenthèse dans sa vie devient son métier. Il va découvrir une trentaine de pays d’Afrique pour la Croix-Rouge, diverses ONG, le Bureau d’Aide Humanitaire de la Commission Européenne et la Coopération Technique Allemande. Il sert dans plusieurs pays en conflit dont le Rwanda en 1994, coincé à Kigali en plein génocide dont il ne s’échappe que par miracle. Christian Georlette rejoint Aviation Sans Frontières Belgique en 2007 comme directeur. Il est aussi président d’ASF International dont il est membre fondateur en 2016. Il travaille à améliorer l’impact du transport aérien humanitaire sur l’efficacité du travail des ONG sur le terrain, développant un système qualité basé sur des indicateurs d’efficacité humanitaire plutôt que sur des indicateurs d’efficacité hérités du transport aérien commercial comme c’est le cas aujourd’hui.