L’Afghanistan et l’humanitaire en péril.

Entretien avec Emmanuel Tronc, chercheur à l’université d’Harvard.

Afghanistan. Elections d’octobre 2018.

Alain Boinet : Tu rentres d’Afghanistan, pays que tu connais bien, et tu publies avec d’autres chercheurs une étude « Fragile Future : The human cost of conflict in Afghanistan  dans le cadre du Hervard Humanitarian Initiative, ATHA (Advance Training of conflict in Afghanistan Action) avec le soutien de SIDA (Agence suédoise de développement et de coopération internationale). Quel est l’objectif principal de cette étude à un moment ou l’Afghanistan semble dans une impasse ?

Emmanuel Tronc : L’intérêt des travaux au sein d’Harvard ATHA est d’apporter une étude critique sur le fonctionnement du système humanitaire et un certain nombre d’analyses transversales sur des contextes de crises. Mais aussi de nourrir un certain nombre de débats sur ce qu’on appelle « les négociations humanitaires » au sein du centre de compétences de négociation humanitaire (CCHN) basé à Genève. Pour avoir vraiment une compréhension des contextes, il faut faire une analyse critique de la situation dans les pays, du fonctionnement de l’aide humanitaire, et de la perception de la part des acteurs, que ce soit des acteurs armés ou des acteurs civils. C’est dans cet esprit-là que s’est engagé une série de travaux au sein de Harvard / ATHA en Somalie, en Afghanistan et au Mali. En ce moment, par exemple, je suis en train de travailler sur la perception des populations locales maliennes vis-à-vis de la présence internationale. Après, il y aura d’autres contextes dans l’année, comme par exemple le Nigéria et le Myanmar.

En ce qui concerne les auteurs, j’ai personnellement mené les recherches sur le terrain en Afghanistan tout au long du mois de juillet 2018, puisque, comme tu l’as mentionné, Alain, j’avais ce vécu humanitaire depuis 1997 en Afghanistan avec plusieurs missions, en particulier au sein de Médecins sans Frontières, pour lesquels j’ai travaillé de nombreuses années. L’étude s’est faite sur la base de près d’une centaine de personnes interviewées. Anaïde Nahikian m’a accompagné sur la recherche et la rédaction. Il est souvent reproché aux analyses de manquer de faits ou de références actuelles. Nous nous sommes attachés à apporter des références tout au long de nos chapitres et sous-chapitres. Nous avons publié le rapport au moment de la conférence du 27 et 28 novembre à Genève afin de lancer un certain nombre de discussions bilatérales avec des acteurs humanitaires et les diplomates.

 

AB : Comment as-tu retrouvé l’Afghanistan, Kaboul, les provinces, l’ambiance par rapport à ce que tu avais connu auparavant, quelle est l’ambiance ?

ET : J’ai retrouvé les Afghans et une situation de conflit très complexe et extrêmement inquiétante quant au sort des populations civiles. Si les conflits en Afghanistan ont toujours touché les populations civiles, elles sont aujourd’hui la cible principale de la part de tous les acteurs du conflit. Et elles sont au cœur de tous les agendas : sécuritaires, politiques, stratégiques, et géopolitiques.

A partir de 2002, la grande majorité des Afghans pensaient retrouver une vie ordinaire dans un environnement pacifié, mais année après année ils ont été plongés dans une situation encore plus difficile. Si on regarde l’évolution de la situation du pays depuis dix-sept ans, elle s’est à la fois, pour une certaine période (2002-2009), un peu améliorée en termes de droits, d’opportunités économiques, de déplacements, d’infrastructures disponibles. On ne peut pas nier qu’il y ait eu un certain nombre de choses qui ont été faites pour construire des écoles, des hôpitaux… Mais depuis cette étape positive et évidente au regard des investissements, principalement structurels, il y a une vague de violences multiples contre les populations civiles qui sont aujourd’hui ciblées au quotidien partout dans le pays. Si l’on regarde aujourd’hui les attaques suicides, l’Afghanistan est sujet ou peut-être sujet à des attaques-suicides possibles dans n’importe quelles villes ou n’importe quels villages du pays. Cela peut frapper n’importe quand, n’importe où. Et c’est bien ce qui terrorise les Afghans. Avant, ils nous disaient toujours qu’ils avaient peur pour notre sécurité en tant qu’étranger, et que nous devions faire très attention.  Maintenant ils ont peur d’abord et avant tout pour eux et ils se sentent très exposés, en ville ou à la campagne.

D’ailleurs, beaucoup d’Afghans disent qu’ils ont envie de partir et quitter l’Afghanistan. Les gens sont extrêmement inquiets et désabusés.  Le pays et son gouvernement, mais aussi la communauté internationale, n’ont pas offert d’horizon de paix et de vision solide pour la reconstruction du pays. La paix est manipulée de toute part pour servir des agendas très éloignés de la vie quotidienne des Afghans.

Il faut regarder la réalité en face, et nous le détaillons dans le rapport, il n’y a pas eu fondamentalement de gains de sécurité en Afghanistan depuis la chute du régime Taliban, fin 2001. Au contraire, le pays n’a jamais été aussi dangereux, imprévisible, et difficile à vivre pour les populations afghanes, en premier lieu, et inaccessible pour une action humanitaire impartiale et indépendante et une assistance adaptée en temps et en soutien auprès des personnes les plus vulnérables.

 

AB : A l’issue de cette évaluation, quels sont les principaux constats que vous établissez sur la situation en Afghanistan, dix-sept ans après l’intervention de la coalition conduite par les Etats-Unis et la chute du régime Taliban fin 2001 ?

ET : Les humanitaires ont bénéficié d’une période faste (2002-2012) en terme de financements internationaux et une confiance sans égale de la part des bailleurs et des autorités dans leur capacité à répondre aux besoins. Il y a eu une explosion du nombre d’ONG, de projets (passage de 60 ONG internationales en Afghanistan en Septembre 2001 à plus de 1850 fin 2002 sans parler de l’apparition de centaines d’ONG locales), de déploiement dans le pays, de rapports et d’analyses. Ils se sont engouffrés dans une brèche où la manne financière était abondante avec un faible monitoring.

Le constat est amer au vu des résultats. L’argent ne fait pas tout et après 17 ans, il n’a pas apporté l’impact significatif qu’il aurait dû avoir sur le terrain, bien au contraire. Des centaines de millions d’euros ont été investis pour un impact très limité, en partie détourné, en partie utilisé pour la gestion de la sécurité. Certes, il y a eu de nouvelles infrastructures. Mais a-t-on mis les moyens pour avoir du personnel qualifié ? A-t-on placé les enjeux des communautés locales au centre des préoccupations ? A-t-on localisé vraiment les activités sur place ? A-t-on instruit des actions en lien avec un dialogue inclusif et un vrai processus de paix ? Malheureusement non.

Cela a conduit à une distanciation des acteurs humanitaires par rapport à la situation sur le terrain, des actions plus individuelles que collectives, et une surenchère dans la gestion de leur propre sécurité au détriment de celles à promouvoir, celle des Afghans. Aujourd’hui, nombre d’acteurs humanitaires ne sont plus en phase avec la réalité et vivent dans des « bunkers », délèguent à des prestataires de service, et mènent les projets à travers des contracteurs ou des acteurs locaux. Ils ont peu de  visibilité sur les réalités du terrain et surtout ils ont réellement des difficultés à avoir un impact opérationnel. La crise de légitimité de la présence internationale pour résoudre le conflit a durablement impacté la légitimité des humanitaires et les acteurs du conflit ont finalement peu d’évaluations quant à leur qualité opérationnelle. C’est au cas par cas, de manière très localisée, et avec des interlocuteurs dans la durée, que certains projets demeurent pertinents et au seul service des populations locales.

Mais le fait que les questions de paix et de sécurité en Afghanistan n’aient pas été réglées à ce jour et conduisent à cette distance et parfois au rejet de la présence internationale, ne doit pas pour autant exonérer les humanitaires d’une remise en question, de leurs erreurs, errances, de leur suffisance, de leur manque de compréhension et d’adaptation.  Ils ne peuvent pas se dédouaner d’une certaine responsabilité. Peut-être pendant trop longtemps, les acteurs humanitaires ont cru qu’ils étaient à l’abri de tous ces disfonctionnements et qu’ils pouvaient naviguer au milieu de cette situation où l’Afghanistan finalement devenait un terrain de jeu politique, militaire, géostratégique international. Ils ont peu élevé la voix, peu dénoncé, et ont surtout été quelque peu opportunistes. Ils auraient dû plus systématiquement jouer un rôle d’alerte et de mise en lumière des violences contre les populations civiles. Pour beaucoup d’Afghans, le système de l’aide est aussi complice de la situation catastrophique et tragique dans laquelle se trouve le pays.

Les exemples dans le domaine de la santé illustrent bien la situation avec des infrastructures mal équipées, peu de personnels qualifiés, des financements détournés, en étant régulièrement pris à parti et visés par les attaques, avec finalement peu d’acteurs solides en mesure de proposer une palette de soins adaptés. Il y a plus de 3 millions de personnes qui ont au quotidien de vrais problèmes d’accès aux soins, primaires et secondaires. Vous avez aussi une résurgence de maladies comme la polio ou la tuberculose. Il y a de plus en plus de cas d’enfants de moins de 5 ans en état de malnutrition sévère.  Ce sont des symptômes révélateurs d’une situation précaire où il y a peu de médecins, peu de médicaments, peu d’opportunités pour les gens de se soigner dans de bonnes conditions et d’accéder à des services de santé de qualité.

On le voit aussi dans l’éducation. Aujourd’hui, cela reste un défi dans les zones rurales de beaucoup de provinces de recevoir une éducation de qualité, en particulier pour les filles. A partir de 10 à 11 ans dans les provinces comme Kandahar, la grande majorité des filles n’ont plus accès à l’école. Dans de nombreuses provinces, ne sont délivrées que quelques heures de cours par jour, cela dépendant vraiment de l’engagement des professeurs, les moyens manquent cruellement.

Mais, ce qui est incroyable, c’est que chaque année depuis 2002, il y a eu des dizaines et des dizaines de millions de dollars qui ont été injectés dans le ministère de l’éducation justement pour répondre à ces enjeux de fonctionnements de structure, de formation et d’appui aux professeurs, et qu’aujourd’hui on parle encore de problèmes sanitaires dans les écoles, de manque d’infrastructures et de moyens.

Les problèmes qui touchent les Afghans que ce soit dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la sécurité et de l’emploi se sont sévèrement aggravés, du fait du conflit mais pas seulement. Ils se sont aussi aggravés par le manque, non seulement de vision, mais aussi d’action ayant un impact et qui peuvent vraiment apporter un changement pour les Afghans. C’est en particulier la responsabilité de la communauté internationale qui s’est engagée sur un tout sécuritaire et qui a pensé une fois de plus gagner ce conflit d’abord militairement et diplomatiquement. Ensuite, il faudrait faire cesser cette arrogance étrangère de croire que mettre en place des instances démocratiques pourrait suffire à créer un état vertueux et fonctionnel en termes de bonne gouvernance bénéficiant à l’ensemble de la population. On ne tire souvent pas les leçons du passé. Les agendas internationaux conduisent souvent à la multiplication de nouveaux dysfonctionnements dans des contextes déjà extrêmement fragiles et sujets à tous les appétits locaux.  Si vous vous penchez par exemple sur la situation économique de l’Afghanistan et l’explosion des marchés illicites (drogues en particulier) illustrent parfaitement ce manque de vision et de prise de conscience des dérives des programmes de déploiements militaires internationaux. Comme on peut le voir au Sahel ou en Syrie, la guerre se prolonge aussi par la présence internationale, son incapacité à reconnaître ses enjeux et à laisser le leadership aux populations locales pour résoudre leurs propres problèmes.

Par ailleurs, les actions internationales créent malheureusement plus de dépendances que de mise en responsabilité. On critique beaucoup, au niveau international, l’incapacité des Afghans à mettre en place des politiques de bonne gouvernance. Mais c’est vrai qu’il y a une main mise extérieure sur les politiques publiques depuis tellement d’années. Finalement les Afghans au pouvoir ou ayant un pouvoir ont privilégié l’opportunité de s’enrichir pour leur propre compte pour s’émanciper, plutôt que de convaincre la communauté internationale de faire autrement pour bâtir un Etat afghan. A vouloir « trop aider » l’Afghanistan, en pensant avoir des solutions clés en main, on est en train de détruire durablement ce pays. On en a fait un Etat failli, extrêmement dysfonctionnel, mais aussi un pays divisé, surarmé, violent, et en incapacité de pouvoir vivre seul.

 

AB : Dans l’étude, vous évoquez aussi des déplacements importants de populations obligées de fuir ?

ET : Les déplacements de populations civiles dans le pays sont très nombreux et augmentent. Aujourd’hui, on parle quand même de près de 70% du territoire contrôlé par les Talibans ou en proie à des actions armées. Les populations civiles sont prises en tenaille et n’ont que l’issue de fuir.

Il y a aussi les Afghans qui sont contraints au retour depuis le Pakistan et l’Iran. On a une année 2018 de déportation d’Afghans depuis l’Iran assez importante, une des plus grandes années depuis cinq ans. On est à peu près à 600.000 Afghans qui ont été contraints au retour.

Les Afghans doivent faire face à la question de la sécurité, de la guerre en tant que telle, mais aussi la question de leur vie ordinaire : trouver un emploi, nourrir leur famille, pouvoir se déplacer en toute sécurité, pouvoir aller voter, pouvoir aller voir des amis. Il faut savoir que beaucoup d’Afghans qui sont aujourd’hui à Kaboul ne vont plus dans leur village d’origine depuis plusieurs années pour des raisons de sécurité. Ils ne rentrent plus chez eux voir leurs grands-parents en zone rurale parce qu’ils ont peur. Ils ont peur d’avoir un incident sur le parcours et ils ont peur de mettre en danger leur famille sur place car ils sont parfois perçus comme ayant profité du système international, en particulier pour les Afghans qui travaillent dans des  organisations internationales. Et puis il y a un élément que je n’ai pas encore mentionné. C’est le niveau de corruption dans ce pays à travers ce déploiement financier colossal. Cela a aussi amené des Afghans à se servir et donc ceux qui ont eu l‘opportunité de prendre un pouvoir économique, politique, social, ou militaire, ils se sont servis de cette manne financière, ce qui a conduit à beaucoup de déviances entre les Afghans et de tensions. Le climat d’impunité n’a jamais été aussi grand. Nous en parlons dans le rapport.

 

AB : Le site relief web des Nations-Unies cite le chiffre de 3,5 millions de déplacés internes et de rapatriés provenant d’Iran et du Pakistan. C’est tout de même 10% de la population totale du pays ! De plus, l’expansion territoriale des talibans rend plus difficile l’accès de ces zones à l’aide humanitaire. Comment l’aide humanitaire doit-elle procéder pour mieux secourir les populations en danger ?

ET : Pas seulement la sécurité, comme je l’ai dit avant, l’action humanitaire a beaucoup perdu de son aura depuis quelques années. Pas seulement auprès des groupes armés, mais aussi des communautés locales qui finalement n’ont pas vu de résultats tangibles sur place dans cette action. Aujourd’hui, la confiance dans la présence des acteurs humanitaires est toute relative. Cela va vraiment dépendre du réseau et de ce que l’on construit individuellement avec des Afghans. Mais c’est très difficile d’avoir confiance et de donner des preuves de confiance.  Je pense que c’est la clé si on veut mener une action humanitaire. Parce qu’une action humanitaire sans confiance avec les gens, n’a finalement pas lieu. C’est un échange, une relation humaine qui s’établit. Avant d’être une aide, c’est une relation humaine entre des personnes et s’il n’y a pas cette compréhension, finalement cela ne marche pas ou plus aussi aisément qu’avant. Je dirai qu’en Afghanistan aujourd’hui, ce n’est peut-être plus de l’aide humanitaire. C’est une action internationale, du soutien aux acteurs locaux. Il y a très peu d’acteurs qui font de « l’humanitaire » qui en sont capables et ont le souci de parler de l’indépendance de l’action, de l’impartialité, du soutien aux plus vulnérables, des analyses de terrain sur les besoins pour comprendre vraiment ce qui se passe et les meilleures choses à faire. Médecins Sans Frontières, par exemple, qui a pourtant une longue expérience en la matière et qui privilégie des actions de qualité en termes d’offres de soins, a un impact limité si l’on regarde le nombre de patients pris en charge annuellement. MSF a bâti des programmes où « ce sont surtout les gens qui viennent à eux et non MSF qui vient vers eux ».

Si l’on essaie de voir des choses positives, la force de l’Afghanistan, s’il en reste une, réside dans sa jeunesse. Leurs voix, leurs idées portent. Et elle exprime de plus en plus ses frustrations et son mal être face à la situation du pays. Cette population se retrouve totalement démunie, mais avec des moyens technologiques d’information et de communication. Ce n’est plus comme il y a vingt  ans, où  ils étaient dans un « trou noir ». Aujourd’hui, ils ont accès à l’information mondiale et nourrissent aussi cette information.

Cependant, cette jeunesse est très souvent privée d’opportunité de pouvoir voyager à l’étranger. Elle n’a pas assez accès à l’emploi, l’accès à l’université reste difficile pour de nombreuses communautés,  et leurs familles sont sujettes à des pressions. La jeunesse afghane, à mon avis, est en grande souffrance et elle est moins résiliente que ses ainés face aux tragédies de ces dernières décennies.  Les  générations précédentes savent mieux « vivre et gérer » les réalités du conflit. Elles ont une certaine distance par rapport à cela et moins d’attentes vis-à-vis de leur gouvernement et de la communauté internationale.  Mais les jeunes ont énormément d’attentes. Tous les Afghans jeunes ne disent qu’une chose, c’est qu’ils rêvent de voyager, aller en Europe ou aux Etats-Unis, découvrir autre chose. Cela ne veut pas dire qu’ils veulent quitter leur pays définitivement mais ils ont besoin de cette espérance.  Et cela, on leur interdit aujourd’hui. Parce que s’il y a bien une nation qui est interdite de voyager et qui a très peu d’obtentions de visas, c’est bien l’Afghanistan. Il y a tellement de méfiances et de malentendus. Il suffit de voir lorsqu’un incident se produit en Europe et qu’un Afghan pourrait être impliqué… Lorsque l’on pense à tous les occidentaux dans les années 60 et 70 qui traversaient l’Afghanistan…

 

AB : Une question peut-être plus spécifique sur la relation avec les Afghans. Tu as parlé de l’affaiblissement de la relation entre les humanitaires et les populations, mais comment vois-tu l’action d’autres organisations comme l’UNAMA (Mission des Nations-Unies en Afghanistan) ? Quel est le bilan que l’on peut faire des PRT (Provincial Reconstruction Team de l’OTAN) ? On se souvient que les humanitaires étaient très critiques à leur sujet dans les années 2002-2003. Quel est le bilan ?

ET : Je vais commencer par les PRT. Au départ les humanitaires étaient très critiques à propos de cette initiative militaire parce qu’ils voyaient un mélange des genres entre l’action humanitaire et l’action armée. C’était compliqué de savoir quel agenda était privilégié, celui des militaires, ou celui d’une activité d’aide, d’assistance à des populations dans les villages et de reconstruction. Finalement ce questionnement est un problème récurrent tout au long de cette expérience des PRT.

Mais ce n’est pas le problème réel soulevé par les PRT qui s’est joué au final, c’est surtout le fait d’avoir divisé les communautés. Parce que cette réflexion, entre qui représente le bien et le mal, a été privilégiée sur le terrain. Cette question du bien et du mal consiste à dire : « voilà, il y a des gens qui sont du bon côté de la barrière et des gens qui sont de l’autre côté ». On le voit bien aujourd’hui dans le traitement de ce qu’est un djihadiste ou de quelqu’un qui est considéré comme un extrémiste. Ce traitement est fait au détriment d’une écoute, d’une collégialité dans les décisions, d’une compréhension. Il fallait d’abord comprendre quels étaient non seulement les besoins mais aussi les enjeux autour de la réponse aux besoins.

Paysan Jabar Khan avec son enfant. Afghanistan ©Solidarités International

Il fallait prendre le temps d’analyser les risques d’une action, soit-elle même d’assistance.  C’est ce qu’ont fait les humanitaires pendant des années parce qu’ils étaient présents, « enracinés » aux côtés des Afghans, dans la terre afghane pour mener une action humanitaire et de développement. Mais les PRT ont survolé le contexte.  D’hélicoptères en hélicoptères en passant d’un endroit à l’autre, de villages en villages. Ils ont plutôt divisé, créé des tensions locales et ils ont surtout accentué les phénomènes de prédations et de violences entre les civils, ainsi que la corruption. Tous les analystes afghans qui ont observé cette approche, en ont une vision très négative. L’impact finalement n’a pas été là et n’a pas répondu aux besoins.

Mais, dans une situation où le conflit perdure et où finalement il n’y a pas de processus de paix, cela semble difficile d’avoir un succès. D’ailleurs, selon moi, il n’y a pas de vrais processus de paix en cours actuellement en Afghanistan. Il y a des dialogues, mais les discours et intentions des différentes parties au conflit sont tellement en opposition que tout exercice de paix reste opportuniste et sans certitude dans la durée. Ce serait mentir aux afghans que de leur faire croire qu’il y a des vrais processus de paix en cours. C’est même à se demander s’il y a des forces qui ont intérêt aujourd’hui à un vrai processus de paix. Nous en parlons dans le rapport.

Sinon, au niveau des Nations Unis, je pense que dans ce contexte, avec une intervention internationale armée, les Nations Unis ont eu une tendance à profiter de cette situation financière et ont eu des difficultés aussi à donner des moyens d’agir aux Afghans. Le problème, une fois encore, ce sont tous ces mécanismes d’aide internationaux, fondés sur la dépendance et peu sur la capacité à faire au niveau local, la capacité à se s’auto-reconstruire. L’aspect financier a primé. Les sommes en jeu étaient tellement considérables que cela a créé un manque de confiance entre les Afghans et les internationaux. Dans le contexte afghan, on ne parle pas de millions de dollars par an, on parle de milliards et de dizaines de milliards qui ont été injectés. Pendant dix-sept ans, cela représente des sommes colossales. On arrive à 862 milliards de dollars depuis 2002 dont 700 milliards dédiés à la sécurité et aux opérations militaires. Et il y a plus de 160 milliards dépensés dans l’aide, le développement et la reconstruction de l’Etat et des services publics. Je pense que ça n’est jamais arrivé ailleurs dans le monde en si peu de temps. Et tout cela s’est fait en expliquant qu’on allait réussir parce qu’on avait les moyens financiers. Mais on a oublié ce qu’était la réalité d’un contexte. Le conflit continue et finalement on divise pour essayer de gagner ou préserver des territoires ou des acquis. Finalement on ne désarme pas mais on veut faire de la réconciliation. On ne crée pas de dialogue non-armé mais on prétend trouver des équilibres avec les communautés. Donc on arrive à ces fractures aujourd’hui et ce résultat.

 

AB : Le constat est sévère et triste pour les amis de l’Afghanistan. Mais poursuivons sur l’aspect militaire et politique. Au mois de décembre, le Président Donald Trump annonçait le retrait prochain de la moitié des 14 000 soldats américains encore présents. De surcroit, ce retrait fait suite au rendez-vous manqué de la communauté dite internationale lors de la Conférence sur l’Afghanistan à Genève les 27 et 28 novembre. Est-ce que la population perçoit à la fois l’impasse dans laquelle on semble se trouver tout autant qu’une situation de transition vers on ne sait quoi ?

ET : Cela sert la propagande de tous les côtés. Mais je dirai qu’il y a aucune réponse à l’insécurité par rapport à ce retrait. C’est plutôt un exercice logique pour éviter de se retrouver dans un bourbier. On est sur une année où les Etats-Unis n’ont jamais réalisé autant d’attaques aériennes pour éviter d’avoir des blessés. On est sur plus de deux mille frappes aériennes en 2018 de la part de la coalition. Il y a un changement tactique au niveau de la conduite des hostilités de toute façon. Donc ce départ, il ne va pas changer drastiquement la situation. On voit bien que la présence de 18 000 ou 20 000 soldats n’a pas empêché les incidents de sécurité, les attaques suicides à Kaboul, des villes qui basculent dans l’insurrection comme Ghazni ou Jalalabad.

Si ce n’est pas une bonne nouvelle en soi, du fait de l’insécurité actuelle, c’est une nouvelle qui devait arriver et le problème n’est pas là. Le problème c’est tout ce que l’on n’a pas fait pour vraiment encourager les gens à se parler, plutôt qu’à se battre. Peut-être que quand il n’y aura plus de troupes internationales, ils trouveront leur propre solution. C’est bien ce que je souligne dans le rapport. C’est peut-être le temps de sortir du conflit, tout en laissant malheureusement une tragédie.

Je pense que les Afghans s’y attendaient de toute manière, c’est un processus qui était inéluctable. Et ce qu’il faut savoir, c’est que depuis 2015, le président Ashraf Ghani répète que si le pays va mal, c’est en raison du retrait depuis 2011 des troupes américaines et alliées de l’OTAN. On peut donc imaginer que les discours vont se poursuivre sur le fait que si la situation va en encore plus mal, c’est à cause de ce retrait militaire. Mais, de toute manière, il ne fallait pas penser que la présence internationale au niveau militaire allait perdurer. La relation afghane et américaine a évolué en lien avec la relation pakistano-américaine et du fait que les Etats-Unis ont énormément investis dans le pays.  Mais prendre cette décision en n’ayant pas fait une analyse critique de l’impact positif et négatif de l’intervention armée, ne va pas rendre la tâche plus facile.  Une fois de plus on a tendance à dire : « voilà, nous avons fait ce qu’il fallait pendant des années et donc maintenant, on estime que c’est à vous de prendre le relais maintenant ». Qu’y a-t-il vraiment entre les mains des Afghans en termes de bonne gouvernance aujourd’hui ? On donne les responsabilités aux Afghans tout en sachant très bien que tout n’a pas été fait pour que cette passation soit un succès. Finalement les grands perdants restent les populations civiles, une fois de plus. Les autorités afghanes trouveront toujours des moyens de s’en sortir.

Il faudrait aussi que cela s’accompagne de politiques plus transparentes vis-à-vis des pays voisins aussi, en particulier le Pakistan. Malheureusement, j’ai peur alors que ce départ ne plonge encore plus le pays dans le chaos, dans la fragilité. Aujourd’hui, de toute manière, le pays n’a jamais été aussi armé. Il n’a jamais eu autant de moyens illicites de faire la guerre, jamais eu autant d’implications et d’ingérences étrangères plus ou moins cachées de la part de la Chine, de la Russie, de l’Arabie Saoudite, de l’Iran, du Pakistan et des Etats-Unis.

 

AB : Pour poursuivre sur ce que tu dis, je crois qu’on mesure mal, parce qu’on en parle très peu, le nombre de victimes en Afghanistan. J’ai lu par exemple que pour les seuls mois d’août et de septembre, il y avait plus de 1 000 victimes. Cela donne une idée de l’intensité des combats et des forces spéciales américaines qu’ils utilisent. C’est un conflit qui cause des pertes importantes dans les forces Afghans. Le président afghan avait d’ailleurs demandé aux troupes américaines de ne plus faire circuler les chiffres qui sont très élevés. Au fond, on est dans un processus de désengagement militaire et politique américain, c’est très clair.

Il semble même que l’on sous-estime gravement le niveau de conflictualité en Afghanistan. Ainsi, nous avons pu lire récemment que pour les seuls mois d’août et de septembre 2018, le nombre de victimes militaires et policières afghanes était d’un millier d’hommes malgré l’appui des américains, ce qui est très élevé. Cela donne une idée de la réalité et de l’intensité des combats.

ET : Quand j’étais en Afghanistan en juillet dernier, on parlait de 50 morts par jour de militaires ou policiers afghans dans le pays. Et même, dans certains endroits en juillet, il y avait certain jour 30 ou 40 morts au sein des forces afghanes, rien que sur la ville de Ghazni par exemple. Effectivement, les autorités afghanes, que ce soit les gouverneurs ou les forces de sécurité, les policiers ou les militaires sont très ciblés par les mouvements insurrectionnels et les groupes armés. C’est un fait. Mais ce qui est très important,  c’est surtout le nombre de victimes civiles. On est dans une situation où des femmes et des enfants, par centaine et centaine, meurent chaque année dans le pays à cause du conflit. Le conflit est très meurtrier et traumatisant pour les populations civiles. Sûrement un des conflits qui est l’un des plus meurtriers aujourd’hui dans le monde.

 

AB : Les élections présidentielles doivent avoir lieu le 20 avril prochain et nous nous souvenons de la manière dont se sont déroulées les précédentes élections en 2014. Qu’il s’agisse des résultats, des irrégularités à grande échelle, de la paralysie de l’exécutif durant des mois, nous savons que l’ambiance au sein du gouvernement actuel est délétère. Dans le même temps, on apprend que les américains ont rédigé seuls un protocole d’accord de paix et qu’ils en ont confié la rédaction à Rand Corporation et leur diplomate Laurel Miller très lié à Richard Holbrooke, ainsi que le diplomate afghan Zalmay Khalilzad, l’un des ordonnateurs des accords de Bonn en 1992 d’où procèdent la situation actuelle. On dit que les américains veulent faire correspondre un protocole d’accord avec les Talibans aux élections présidentielles. L’accélération est vertigineuse, et on approche semble-t-il d’un nouveau moment de rupture, alors que l’avenir est plus qu’incertain. Comment cela est-il vécu en Afghanistan ?

ET : Les processus électoraux doivent permettre à la population de pouvoir exprimer ses attentes et réflexions par rapport à la conduite et l’action du gouvernement, mais ici, les populations vont devoir gérer cette élection au milieu d’une insécurité très forte. Il faut savoir qu’à chaque élection, de nombreux bureaux de vote sont attaqués. C’est l’occasion malheureusement d’attaquer des civils, de cibler des lieux et des structures de représentation de l’Etat. Il est dommage d’ailleurs que les Nations Unis aient utilisé des écoles, voire même des structures de santé pour mettre en place des bureaux de vote.

La situation politique actuelle est celle d’un Etat où entre un président et un vice-président, il y a très peu de dialogues et de constructions communes pour le pays depuis 5 ans. Des communautés revendiquent la nécessité d’une transition et d’un meilleur partage du pouvoir. Une nouvelle génération de gouverneurs veut par ailleurs prendre plus d’autonomie pour gérer leurs propres enjeux de sécurité, les enjeux économiques et politiques dans les provinces. Il y a aussi un processus électoral compliqué de par la forte réalité de la propagande communautaire et ethnique, une forte insatisfaction des populations vis-à-vis de leur gouvernant et un contexte de forte insécurité. Cela va être une période très difficile et où les Afghans ont beaucoup à perdre.

Parallèlement au processus électoral, il y a des initiatives unilatérales multiples pour construire du dialogue et de la réconciliation entre les parties entretenant les tensions. Ce qui est extrêmement dommageable, c’est que les acteurs internationaux majeurs ne cessent de dire qu’il faut laisser aux afghans le leadership de ce dialogue entre les différentes parties afghanes et, en même temps, ne cessent de faire de l’ingérence, que ce soit la Russie, les Etats-Unis ou le Qatar.

 

AB : L’Afghanistan est l’une des guerres les plus longues conduites par les Etats-Unis et leurs alliés. Beaucoup d’observateurs parlent maintenant d’un échec. Cela signifie qu’il n’y a pas de solution militaire et qu’il ne reste qu’une solution politique pour sortir de la guerre, ce que certains pensent depuis longtemps. Pour être plus précis, nous en parlions déjà avec le ministre des Affaires étrangères,  Bernard Kouchner, lors de la Conférence sur l’Afghanistan à Paris le 12 juin 2008 ! Alors, qu’est-ce qui n’a pas marché et comment sortir du conflit ?

ET : C’est plus qu’un échec. Dire que ce serait un échec, ce serait presque trouver des excuses à la communauté internationale. Je pense que l’intervention internationale depuis 17 ans en Afghanistan, embrasse quelques bonnes intentions mais surtout tout ce qu’il ne faut pas faire dans le cadre d’une intervention internationale. On a constamment couru après cette réponse afghane… Je pense que les acteurs internationaux, Etats occidentaux en premier lieu, se sont trompés.  Là où ils sont coupables, c’est qu’ils l’ont su et ont compris assez rapidement. Ils ont toujours cherché individuellement à minimiser leur part de responsabilité dans la détérioration de la situation.

C’est aussi une responsabilité collective dans un drame humain. Après tu disais que les Afghans sont également co-responsables de cet échec. Oui, mais si on regarde aujourd’hui qui dirige l’Afghanistan ? Il y a très peu d’Afghans qui « dirigent » l’Afghanistan, très peu d’Afghans civils, leaders, influençant le contexte. Et puis il faut savoir qu’ils viennent de vivre trente années de chaos et d’isolement international. Comment peuvent-ils vraiment en cinq ou dix ans créer une bonne gouvernance ? Cela n’exonère pas les mauvais comportements des élites et le niveau de corruption, mais cela est très entretenu par la communauté internationale. Le défi de la mise en place du Droit en est une vraie illustration.

J’ai été frappé de voir à quel point il y a de bonnes volontés afghanes. Les Afghans sont très volontaires pour essayer de se sortir de cette situation, tout en reconnaissant qu’ils n’y arrivent pas et que le pays va à la ruine. Donc c’est cela qui est tragique. C’est plus qu’un échec… Et je pense quand même que la première responsabilité, elle est internationale. Elle l’est dans la manière de construire les relations entre les différentes parties au conflit. Comme tu l’as mentionné, je pense que les Talibans sont des Afghans et qu’ils ont une légitimité, qu’on le veuille ou non. On doit accepter qu’ils soient là et qu’ils vont le rester de toute manière. S’ils sont aussi armés et déterminés c’est aussi en rejet d’une présence étrangère et de la manière dont le dialogue se construit à l’extérieur avec eux. C’est donc aussi une insurrection, ce n’est pas seulement un mouvement violent. Mais ce qui me frappe par contre quand j’ai pu discuter avec certains de ces groupes, c’est quand même leur volonté d’attaquer les populations civiles. Je veux dire, attaquer une base ou un convoi militaire, cela fait partie de la conduite d’un conflit, mais aller jusqu’à attaquer un marché, une école et tuer des dizaines d’enfants… Je n’arrive pas à comprendre comment ils en sont arrivés à ce niveau de violence. Il n’y a plus de limite à la violence et plus de honte par rapport à cette violence, par rapport à la manière de se comporter. Une fois encore, le climat d’impunité est extrêmement problématique.

Finalement, j’étais assez surpris des rencontres sur le fait que tout le monde reconnaît la tragédie en cours. Je n’ai pas vu de personne qui m’ait dit : « vous racontez n’importe quoi, la situation n’est pas celle-là ». Tout le monde le dit et le reconnaît. Mais personne ne se veut être responsable finalement, personne ne prend sa responsabilité dans ce qui se passe. Même les autorités disent : « on a fait tous ce que l’on pouvait ». Les Etats-Unis ont mené des centaines d’initiatives et dans tous les domaines : la lutte contre la production d’opium, la construction de barrage. C’est colossal ce qui a été fait, et pourtant.

Tout le monde a toujours des bonnes excuses pour dire : « nous avons fait tous ce que nous pouvions mais finalement dans un environnement où ce n’était pas possible de réussir ». C’est la raison malheureusement qui va amener le drame afghan à continuer. On ne pointe aucune responsabilité et on ne change rien finalement, si ce n’est qu’on investit moins financièrement mais on ne change rien. On ne met pas de pression sur les Etats voisins et on accepte qu’une autorité soit corrompue. Tout le monde dit que les autorités afghanes sont extrêmement corrompues. Il n’y a pas un diplomate qui vous dira le contraire. Mais ils acceptent cette situation. Cela revient à accepter ce compromis dramatique qui fait que, pour moi, l’Afghanistan est devenu un Etat sacrifié. Il y en a quelques-uns dans le monde. L’Afghanistan rentre dans la catégorie des Etats qui sont sacrifiés et qui malheureusement sont « condamnés » au moins à moyen terme à vivre des situations de violences, de conflits et de tensions. Et c’est tragique.

 

AB : Il y a quelques semaines une tribune a été publiée dans Le Monde « Ne laissons pas tomber l’Afghanistan ! » qui soulevait cette question « L’Afghanistan a-t-il disparu des écrans radars français ? ». La tribune a été signée par une trentaine d’humanitaires, de diplomates, d’écrivains, de médecins, de religieux. Rappelons aussi qu’il y a eu un traité d’amitié et de coopération signé en 2012 et qu’aujourd’hui la relation franco-afghane est des plus réduites. Au fond, quelles que soient les échéances à venir sur le plan politique ou militaire, comme tu dis, la population sera la première victime de la dégradation de la situation. Quel est donc le message à faire passer, que faut-il faire au plan humanitaire ? On voit bien que ce n’est pas fini. On le voit bien à travers les chiffres. On le voit bien à travers la dégradation de la situation qui va provoquer encore sûrement beaucoup de malheurs et de souffrances. Donc comment reprendre une mission humanitaire de manière plus efficace, plus proche des populations, dans une relation plus personnelle et de confiance ? Est-ce qu’il n’y a pas un aggiornamento à faire avec les humanitaires en disant : quel est le bilan et est-ce que l’on doit poursuivre, est-ce qu’il faut continuer comme avant ou faire autrement ?

ET : Personnellement je pense que, et ce n’est pas propre à l’Afghanistan, l’humanitaire est devenu tellement sophistiqué, technique et très business oriented, que l’on en oublie que l’aide humanitaire c’est avant tout des relations humaines. La question ce n’est pas d’apporter trois millions de dollars par projet, par village. La question c’est : qu’est-ce qu’on met entre les mains des populations pour qu’elles puissent elles-mêmes créer de l’intelligence collective et trouver leurs propres solutions dans la durée ? Je pense qu’aujourd’hui on a mis entre les mains des afghans des moyens techniques dont ils n’ont pas l’usage, qu’ils ne sauront pas gérer par eux-mêmes ou qui coûtent bien trop chers. Donc là aussi c’est une responsabilité des humanitaires. Par exemple, vous construisez un hôpital avec une équipe internationale qui représente des millions d’euros par an de fonctionnement. Si demain ces internationaux s’en vont et si le budget n’est plus alloué, la structure va périclitée, c’est évident. On doit en revenir à des structures beaucoup plus localisées, adaptées, peut-être moins technicisées, mais plus humanisées et qui répondent vraiment à une réalité locale. Il y a toujours une solidarité internationale. Je crois en des équipes plus réduites, des personnels expérimentés qui apportent aux Afghans une certaine expérience mais en leur laissant le leadership. Je ne crois plus vraiment à des actions de grand déploiement, à part peut-être pour des urgences humanitaires ciblées.

En considérant la méthode actuelle dans laquelle s’inscrit l’aide humanitaire, je ne suis pas sûr que cela assure dans la durée la reconstruction afghane. Est-ce que l’on pourra pouvoir dans cet ilot, qui va rester un ilot d’insécurité, réaliser quand même des espaces de reconstruction ? Est-ce que c’est possible ou pas ? C’est sûrement possible parce que, Alain tu as connu l’Afghanistan dans les années 80, le pays était en guerre. Il était bombardé mais il vivait, faisait fonctionner son agriculture. Il avait aussi des structures de santé. C’est donc possible ! Mais il ne faut pas que cela soit par une débauche de moyens. Il faut surtout que ce soit par une grande compréhension de la réalité sur place en matière d’analyse des besoins et de dialogues avec les personnes sur place. Et aujourd’hui, du fait que les humanitaires n’accèdent plus aux populations civiles, aux communautés et naviguent avec des escortes armées ou par hélicoptères/avions, on n’a pas cette inscription sur le terrain et dans le quotidien des Afghans.

Retrouver un humanitaire humaniste. C’est peut-être cela qui sauvera l’action humanitaire.  Si même l’organisation Solidarités International a été amenée à arrêter son action en Afghanistan, cela montre le défi qu’il y a à trouver sa place dans le pays en tant qu’humanitaire. S’il y a de moins en moins de financements de programmes on doit savoir si cela intéresse encore les grands bailleurs institutionnels de soutenir des micro-projets. Est-ce que cela intéresse de faire de la micro agriculture ?  Je dirai que Solidarités International, MADERA par exemple, toutes ces organisations « traditionnelles », qui essayaient de préserver un héritage afghan et une culture afghane, ont un peu disparues du paysage. C’est peut-être cela qu’il faut remettre en avant, un humanitaire qui a le souci des réalités culturelles et sociales, un humanitaire humble et discret.

Il y a encore des choses à faire. Je ne considère pas que la France en tant qu’Etat ait été très investie en Afghanistan, en particulier depuis 2002, au-delà de sa participation au sein de la coalition militaire. Si l’on parle de l’amitié franco-afghane, et l’implication sur la reconstruction, il n’y a pas eu énormément de choses, et surtout des initiatives individuelles. Par contre, je pense qu’il y a des bonnes volontés françaises. Prenons quelqu’un comme Yves Faivre qui vit en Afghanistan depuis 30 ans et qui  chaque jour est engagé aux côtés des Afghans sur des projets simples et efficaces. Il faut toujours se demander : qu’est-ce qu’on peut encore faire de manière concrète et simple dans un pays qui reste un pays en guerre ?  Quoi qu’on pense, c’est un pays qui est et qui va demeurer en conflit pendant des années, c’est sûr.

Je suis persuadé que l’avenir de l’action humanitaire en Afghanistan tient dans l’offre de capacités d’autosubsistance. C’est permettre aux Afghans de subvenir à leurs besoins, que ce soit de manière agricole, nutritionnelle, médicale ou fonctionnelle sur l’emploi et l’artisanat. Créer des modes de subsistance. Ce n’est pas créer des mécanismes et des grands projets qui pèsent des dizaines et des millions de dollars. Il faut aider à la formation des Afghans et leur faire confiance. Et ce que je regrette, c’est qu’il n’y ait pas assez d’Afghans humanitaires et qui soient sur le devant de la scène. Ils restent souvent invisibles, peu reconnus, alors qu’ils ont toute l’expertise, l’expérience et la légitimité pour soutenir et défendre une organisation. Bien sûr, ils seront sujets à des pressions, mais aujourd’hui c’est leur pays qui est en jeu. C’est là que je trouve que l’humanitaire n’évolue pas assez rapidement. Il faut revenir à un humanitaire flexible, moins onéreux et plus soucieux d’un impact au quotidien et localisé. On pourrait évoquer aussi l’AFRANE dans le domaine de l’éducation par exemple. Il y a des initiatives, des choses qui font sens sur le terrain et aident simplement et intelligemment les Afghans.

 

AB : La coïncidence de tes propos et de ceux de l’article de Pierre Brunet « l’humanitaire est-il encore en mission ? » que nous avons récemment publié sur ce site Défis Humanitaires est étonnante et tellement imprévue. Il y a certainement là des pistes de réflexion vers un humanitaire moins standardisé et plus adaptable.

Emmanuel Tronc : Oui parce qu’il faut éviter la surenchère permanente. J’ai eu la chance de rencontrer les différents grands donateurs qui cherchent tous à donner du sens à ce qu’ils font. Mais c’est aller tellement loin dans les dérives : la gestion de l’argent, la mise en responsabilité, la demande de projets qui ont un impact dans la durée, les bailleurs ne savent plus trop vers quelle direction aller. Faire des choses très simples ne sera pas forcément soutenu par les politiques d’aide internationale.

Dans ce rapport, nous avons cherché à mettre en perspective des réalités critiques mais aussi des faits. Mais, en même temps, la situation est tellement alarmante. Si on n’est pas capable de se dire en face que cela ne peut plus continuer comme ça, je pense que l’on risque d’accepter ce verre à moitié vide qui me semble tout à fait insultant pour les populations afghanes. A un moment, je pense qu’il faut se réveiller et se confronter à la réalité.

 

Etude ATHA en anglais (pdf): ici.

Emmanuel Tronc est un analyste confirmé du Programme de formation avancée en action humanitaire (Advanced Training Program on Humanitarian Action, ATHA) au sein du pôle de recherche sur l’Initiative humanitaire à Harvard. Il se consacre notamment à la recherche sur le terrain ainsi qu’à l’analyse de contextes sur la négociation humanitaire et l’accès aux zones sensibles. Emmanuel Tronc travaille dans le secteur humanitaire depuis 1996 et possède une vaste expérience des situations de conflits, des interventions médicales et humanitaires d’urgence ainsi que de la mise en réseau et du dialogue avec des acteurs étatiques et non étatiques. Il a travaillé avec Médecins sans frontières (MSF) de 1997 à 2016 en tant que chef de mission dans plusieurs pays, notamment au Libéria, en Côte d’Ivoire, en République démocratique du Congo et de manière étendue en Afghanistan. En 2004, il a rejoint le bureau international de MSF pour développer et diriger des initiatives de diplomatie humanitaire. Emmanuel Tronc a également été coordinateur de plaidoyer humanitaire et a représenté MSF pendant plus d’une décennie parmi les principales parties prenantes du système international de l’aide actuel, y compris parmi des dirigeants politiques et des représentants de groupes armés. Emmanuel dirige le programme d’accès et de négociations humanitaires du centre Conflict Dynamics International (CDI) et possède une vaste expérience de la conception, de la formation et de l’enseignement en matière de développement professionnel. Il a dispensé des cours sur les conflits et les crises à Sciences Po Paris de 2011 à 2013 et est conseiller principal de la Fondation internationale François Xavier Bagnoud depuis 2016, se concentrant sur l’analyse de conflits et les programmes de développement communautaire pour plusieurs entités. Emmanuel est par ailleurs un économiste qualifié, titulaire de diplômes supérieurs en économie et en sciences politiques.