« Human Flow » ou comment un artiste nous appelle à une géopolitique de l’humanitaire

Crédits : Anaïd de Dieuleveult. 

Le lien entre humanitaire et géopolitique est l’un des trois axes principaux de réflexion de ce site. C’est ainsi que nous publions cette tribune libre de Pierre Brunet qui a une longue expérience dans le domaine de l’action et de la réflexion humanitaire. Nous publierons régulièrement de telles tribunes qui, si elles n’engagent pas Défis humanitaires, apportent une réflexion à laquelle nous voulons activement contribuer.

 

Le ciel fait-il des clins d’œil ? Probablement pas, mais il y a d’intéressantes coïncidences. Au moment où Alain Boinet lance « Défis Humanitaires », avec, entre autres, l’ambition de stimuler une prise de conscience, et une réflexion, géopolitique, à même de fertiliser l’action humanitaire d’aujourd’hui et de demain, l’artiste Ai Weiwei sort en salles une fresque documentaire de deux heures vingt sur l’exode dans le monde : « Human Flow ». Saisies dans vingt-trois pays, les images nous placent à la fois sur les chemins de l’exil – cet exil qui, dans le monde, va chaque année en s’accélérant, s’amplifiant, surpassant le record précédent – et sur certains des lieux où le chaos, et tout simplement l’impérieuse nécessité de partir pour survivre ou pour disposer d’un avenir, pousse des millions d’êtres humains à la transhumance, qu’ils soient réfugiés de guerres, migrants économiques ou climatiques.

Au-delà du réveil de conscience et de l’émotion que laisse « Human Flow », et c’est déjà beaucoup, le film d’Ai Weiwei nous parle, au fond, de ça : cette géopolitique des détresses sans laquelle il ne peut plus y avoir d’engagement humanitaire à la hauteur des défis d’aujourd’hui et de demain, cet esprit de lucidité et d’analyse qui appuie et nourrit le cœur qui ressent, et la main qui agit.

La géopolitique, d’une certaine façon, a toujours été l’ombre qui accompagnait l’action humanitaire à chacun de ses pas. L’élan humanitaire, après tout, nait de la conscience qu’il n’existe sur terre qu’une seule espèce humaine, et qu’en conséquence, ce qui arrive aux « autres »… nous arrive à nous aussi, en ce sens que toute détresse humaine est la nôtre, que tout besoin humain appelle naturellement et spontanément une réponse de notre part, quand nous le pouvons. Cette conscience d’une espèce, et donc d’une nature, humaine unique, est la matrice de la solidarité, ici et là-bas. Et la géopolitique, d’une certaine façon, si c’est, et il ne faut pas le nier, l’analyse et la prospective des rapports de force et des enjeux de puissance, de ressources ou d’intérêts, c’est aussi l’analyse et la prospective de leur corollaire : les détresses humaines. La science des causes faisant chaque jour l’histoire est aussi la science des effets affectant et emportant les hommes.

Or, si humanitaire et géopolitique ont suivi longtemps des routes étroitement liées, se croisant souvent, nous arrivons à un moment où leurs trajectoires convergent, et où il importe d’en profiter, pour agir à la hauteur des défis.

Il n’est que de se pencher sur les concepts et formules utilisés par les uns et les autres pour être frappé par la conjonction et la synergie de ceux-ci. Quand les géostratèges parlent maintenant de conflits hybrides convoquant au même moment les multiples domaines et temporalités du conflit, du plus soft au plus dur, de la cyber-attaque au bombardement, les humanitaires décrivent des crises complexes et durables, dans lesquelles les modes d’action et les temporalités de l’urgence, de la poste-urgence, du relèvement ou du développement ne se succèdent plus mais se chevauchent ou se côtoient, mêlant temps long et temps court, proximité avec les populations et Big Data au service de l’analyse des besoins. Et il est intéressant de remarquer que l’on pourrait intervertir les formules, en parlant de « conflits complexes et durables » et de « crises humanitaires hybrides » sans que l’on cesse assez précisément de voir et comprendre de quels phénomènes à l’œuvre nous parlons. De même, alors qu’humanitaires et développeurs cherchent à redéfinir le « comment » d’un nouveau « continuum-contigum urgence-développement », les géo-politologues cherchent le mode d’emploi de ce qu’ils appellent « le nouveau continuum stratégique » où ce qui se joue aujourd’hui dans le canton d’Afrin au nord de la Syrie influe directement sur l’activité aérienne militaire de demain dans les Etats baltes, ou la tension d’après-demain dans la péninsule coréenne et en mer de Chine…

Face aux défis gigantesques et inédits auxquels l’humanité doit déjà, et devra encore plus demain, faire face, l’analyse et la prospective géopolitiques sont indispensables à tous, responsables politiques, militaires ou humanitaires. S’il n’y avait qu’un seul chiffre pour tout résumer, alors celui-ci : dans les trente-cinq prochaines années, la population mondiale va augmenter de 2,5 milliards d’êtres humains, soit le nombre d’habitants qui peuplaient la terre… en 1950 ! Tout s’accélère et s’amplifie. De la même manière que les politiques étrangères de circonstance, et les interventions militaires ponctuelles dans un seul pays, ne peuvent plus répondre durablement aux défis internationaux, l’action humanitaire en mode projet dans un pays, si elle couvre toujours les besoins sur l’instant de telle ou telle population, ne peut plus répondre aux crises gigantesques et aux besoins colossaux qui s’annoncent. Le temps où l’on intervenait « simplement » pour aider les Erythréens, les Afghans, les Bosniaques, les Somaliens ou pour développer telle communauté ou village au Niger, à Madagascar ou au Népal est révolu. Les conflits du Moyen-Orient ou du Sahel sont devenus régionaux, voire internationaux, se répercutant bien au-delà de leurs zones, déstabilisant les équilibres des puissances et les alliances, déclenchant des vagues migratoires traversant les continents et les mers jusqu’en Europe (combien de temps, par exemple, durera l’accord UE-Turquie sur les migrants, et quand et pourquoi le « robinet » du « Human Flow » filmé par Ai Weiwei se rouvrira-t’il vers notre continent ?). Le réchauffement et dérèglement climatique ne fera pas que remonter le niveau des mers ou noyer des îles du Pacifique. Les catastrophes climatiques et naturelles s’amplifient et se rapprochent. L’Afrique fera face, d’ici 2050, à des crises alimentaires et des pénuries d’accès à l’eau inédites dans l’histoire humaine. L’urbanisation de la pauvreté et la radicalisation des zones rurales abandonnées, le déficit d’éducation et plus encore d’emplois, la somalisation de pays entiers, nourriront d’immenses exodes qui se chiffreront en dizaines de millions de personnes… Et que dire de la multipolarité nucléaire, d’autres conflits possibles, en Asie centrale, entre l’Inde et le Pakistan, à côté d’un Afghanistan qui replonge dans une longue nuit sanglante, en Asie du Sud-Est compte tenu de l’expansionnisme agressif de la Chine, dans la péninsule coréenne, en Amérique centrale… ou en Europe, où la tension monte inexorablement aux marches de l’Union et de l’OTAN… Enfin, si les épidémies de type Ebola sont difficilement modélisables, elles pourront entraîner les mêmes effets que des conflits régionaux.

C’est donc le moment d’une géopolitique des menaces, des défis, des enjeux, pour tenter une prospective des crises auxquelles les humanitaires – entre autres – doivent et devront faire face, et surtout inventer les réponses à mettre en œuvre. Réponses intégrées, globales autant que possible, mises en œuvre selon des stratégies d’intervention multi-financées, pluriannuelles, régionales, pluri-secteurs, pluri-acteurs, ici et là-bas. Jamais les besoins humanitaires n’ont été aussi grands, et jamais l’aide humanitaire internationale n’a connu un tel déficit de réponse à ces besoins…

Une dernière réflexion. Peut-être le dernier effort de cette analyse géopolitique de l’aide humanitaire sera-t’il d’imaginer que, peut-être, un jour, ce pourrait être nous, les Occidentaux, les « aidants historiques », qui devrions être les bénéficiaires d’une aide humanitaire internationale massive…

Il y a, dans « Human Flow » une scène saisissante : on y voit Ai Weiwei, sur le site d’Idomeni, à la frontière – fermée – gréco-macédonienne où venaient buter en 2015-2016 près de 15 000 migrants venus pour la plupart de pays en guerre. L’artiste chinois dissident et auteur du film échange symboliquement son passeport chinois avec celui d’un réfugié syrien… Ce qui arrive aux autres nous arrive… Il nous faut décrypter l’aujourd’hui et le demain avec cette conscience.

Pierre Brunet

Écrivain et humanitaire. 

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