MSF Urgence Nord-Kivu en RDC

 Interview avec Julien Bartoletti à Bambo.

Vue de la route entre Goma et Rutshuru. République démocratique du Congo. 4 novembre 2022. © Moses Sawasawa/MSF

 

Défis Humanitaires : Bonjour Julien Bartoletti. Pour nos lecteurs, peux-tu nous dire où tu te trouves actuellement en République Démocratique du Congo (RDC) et quel est ton rôle ? 

Julien Bartoletti : Bonjour, je suis coordinateur de projets d’urgence pour Médecins Sans Frontières (MSF) à Bambo, une zone de santé située à l’ouest du territoire de Rutshuru, dans la province du Nord-Kivu en RDC depuis le début du mois de mars.

Défis Humanitaires : Quelle est l’action de MSF au Nord-Kivu ?

Julien Bartoletti : Au Nord-Kivu, MSF est présent depuis au moins 30 ans. Nous y gérons à la fois des projets réguliers et répondons aux urgences ponctuelles. Un projet régulier est un projet dans lequel nous sommes engagés sur le long terme comme à Rutshuru par exemple, où nous soutenons l’hôpital général depuis 2005. Les multiples crises qui affectent cette province depuis des décennies, notamment à la suite du génocide du Rwanda et le glissement du conflit vers la RDC, expliquent notre longue présence dans cette région.

Il y a quelques mois, avec l’aggravation du conflit et les besoins accrus liés qui ont surgi, nous avons décidé d’augmenter nos activités en envoyant en plus de nos équipes régulières, des équipes d’urgence dont je fais partie.  Nous sommes venus renforcer les projets existants à Bambo et Kibirizi, une zone de santé voisine, située à la limite du territoire de Rutshuru et Lubero.

Nous avons également, en raison de la crise actuelle, ouvert un projet à Kayna, plus au nord dans le territoire de Lubero, où on estime que plus de 150 000 personnes déplacées se sont réfugiées ces derniers mois, et lancé des activités supplémentaires à Goma dans les camps de déplacés, nouvellement constitués à l’ouest de la ville, pour répondre notamment aux épidémies de rougeole et de choléra qui y sévissent. MSF intervient depuis le mois de mai 2022 dans les camps de déplacés proches de la ville mais un nouvel afflux massif de personnes déplacées à partir du mois de février est venu encore accentuer la pression et les besoins des populations, d’où la décision chez MSF d’accroitre nos ressources et activités.

Flambée de choléra au Nord Kivu, 2017. MSF

Défis Humanitaires : Quelle est la situation humanitaire pour les populations au Nord-Kivu.

Julien Bartoletti : La crise à l’est de la RDC n’est pas nouvelle ; cela fait des décennies. Il y a un niveau de violence très important et des besoins énormes. La communauté internationale et les ONG, tout le monde est au courant. C’est d’ailleurs pourquoi au niveau de MSF, on développe des projets depuis de nombreuses années, avec des mécanismes de réponses aux urgences selon les conflits, déplacements et épidémies.

Mais effectivement, depuis plusieurs mois, les équipes de MSF se sont rendu compte que les besoins atteignaient un autre niveau : il y a une crise dans la crise. C’est notamment lié aux affrontements, nombreux et souvent violents, entre le mouvement du M23, l’armée congolaise et différents groupes armés présents sur ces territoires. Ce conflit progresse depuis un peu plus d’un an dans le territoire de Rutshuru ainsi que du côté du territoire de Masisi, et à proximité de Goma, la capitale provinciale.

Ces affrontements qui se sont intensifiés depuis octobre/novembre, avec notamment l’utilisation d’armes lourdes, ont poussé les populations à fuir en masse, principalement vers Goma et plus au nord vers Kayna, dans le territoire de Rutshuru.

De nombreuses familles ont dû se déplacer plusieurs fois, passant d’un camp, à une école ou une famille d’accueil, d’un territoire à un autre. Nos équipes ont parlé à des personnes qui ont fui au moins 5 fois, rien qu’au cours des derniers mois, et ne disposent plus d’aucune ressource. Fin novembre, lorsque les conflits armés ont commencé à être très intenses dans la zone de santé de Bambo, une partie de l’équipe médicale d’un des centres de santé appuyé par MSF a fui. Ils ont marché jusqu’à Kayna, à plusieurs dizaines de kilomètres de là. Ils ont pu être hébergés dans une famille d’accueil, mais faute d’espace pour tout le monde, ils dormaient à terre et mangeaient à peine une fois par jour pendant plusieurs mois pour certains.

En l’espace d’un an, il y a eu plus d’un million de nouveaux déplacés sur le Nord-Kivu, dans une province qui compte aujourd’hui environ 2,5 millions de personnes déplacées. Cela a fragilisé le système de santé, déjà défaillant. L’accès aux soins s’est complexifié un peu partout. De nombreuses structures de santé font face à de sérieux problèmes d’approvisionnement en médicaments, notamment à cause du trafic routier, largement perturbé dans la province à cause du conflit et des lignes de front mouvantes.

A Bambo, la zone de santé dans laquelle je travaille, MSF soutient l’hôpital général à travers la prise en charge gratuite des urgences, des soins pédiatriques et de l’unité de traitement intensif de la malnutrition. En périphérie, nous soutenons également quatre centres de santé pour la prise en charge gratuite des soins de santé primaire, de la malnutrition et des victimes de violences sexuelles.

Une de nos préoccupations principales en ce moment est la crise nutritionnelle que nous sommes en train d’observer. Des dizaines de milliers de familles ont perdu leur accès au champ, soit à cause de l’insécurité, de leur fuite, ou encore parce que leurs récoltes ont été pillées.

Réfugiés de Kinshasa et leurs maisons complètement détruites. © MONUSCO/Sylvain Liechti

Les enfants mais aussi les femmes enceintes et allaitantes sont les premiers touchés par la malnutrition. La plupart des centres de santé manquent désespérément d’intrants nutritionnels. Mais le plus inquiétant, c’est que les stocks des acteurs qui approvisionnent habituellement les structures médicales en RDC sont vides et nous ne savons pas combien de temps cela va durer. Dans les structures que nous appuyons, nous sommes en mesure d’assurer l’approvisionnement, mais cela est loin de couvrir l’ensemble des besoins dans la Province. Par ailleurs, à Bambo par exemple, aucune distribution de nourriture, ni de rations de survie (type BP-5 ou BP-100) n’a eu lieu depuis des mois.

Concernant l’eau, hygiène et assainissement, les besoins sont énormes également, en particulier à Goma, où on estime que plus de 600.000 personnes déplacées ont trouvé refuge dans des sites formels et informels. Malgré la présence de nombreuses ONG dans la ville, la réponse est toujours loin d’être à la hauteur. Résultat, on voit des épidémies de choléra et de rougeole se propager depuis la fin de l’année 2022 dans les différents sites de déplacés autour de la ville. L’accès à l’eau et à des latrines est toujours extrêmement problématique. MSF est présent depuis le mois de mai 2022 sur certains des sites et nous adaptons sans cesse notre réponse pour faire face aux besoins croissants.

Le nombre très élevé de victimes de violences sexuelles que nous traitons est également une source d’inquiétude majeure pour nos équipes. Sur certains sites, c’est parfois une vingtaine, voire plus par jour, dont la majorité se présente dans les 72 heures.  Les victimes nous rapportent que les agressions ont lieu principalement quand elles sortent des sites, à la recherche de bois de chauffage ou de nourriture ; ce qui montre bien la nécessité de renforcer l’assistance dans les sites pour éviter d’exposer les personnes déplacées à des risques accrus de violence.

Construction WASH. Vincent Tremeau/SolidaritesInternational

Défis Humanitaires : Avez-vous des difficultés d’accès aux populations du fait de l’insécurité ?

Julien Bartoletti : Le contexte est très volatile. Lorsqu’il y a des gros affrontements, ça nous arrive de devoir mettre en « standby » nos déplacements, parfois pendant plusieurs jours. A Kibirizi, début mars, nous avons dû évacuer temporairement nos équipes. Ceci dit, de manière générale, depuis un an, nous sommes parvenus à maintenir l’ensemble de nos programmes au Nord-Kivu, malgré les lignes de front mouvantes. Dans le territoire de Rutshuru, MSF a été pendant plusieurs mois le seul acteur humanitaire médical à continuer à fournir une assistance à la population.

Comme partout dans le monde, c’est notre neutralité et nos contacts avec tous les acteurs en présence qui nous permettent d’intervenir auprès de toutes les populations dans le besoin. Nous veillons aussi à être proche de la population et expliquons autant de fois qu’il le faut la façon dont nous intervenons et pourquoi nous sommes là afin d’assurer une bonne acceptance de nos équipes.

Les Forces armées nationales (FARDC) à Goma. © MONUSCO/Clara Padovan MONUSCO/Clara Padovan

Défis Humanitaires : A côté de MSF, il y aurait au Nord-Kivu selon nos informations 114 ONG dont 66 organisations locales. Et un pont aérien humanitaire est en cours à l’initiative d’ECHO et du commissaire Janez Lenarcic et son nouveau directeur général Maciej Popowski s’est rendu sur place avec le représentant de l’Union Européenne en RDC, Jean-Marc Châtaigner.

Julien Bartoletti : L’aide a clairement été trop lente à se mettre en place, alors que dès le mois d’avril de l’année dernière des déplacements de population massifs ont commencé à se dérouler dans le territoire de Rutshuru. Les conditions de vie déplorables dans les sites de déplacés, qui pour certains se sont constitués il y a déjà plus de 6 mois, en est la preuve. Au-delà de Goma, certaines zones, comme dans le territoire de Rutshuru par exemple, ont été désertées par les agences onusiennes et les ONG internationales pendant plusieurs mois, laissant la population complètement abandonnée à elle-même. Depuis le mois de mars, on voit que les choses bougent progressivement. Il semble qu’il y a eu une prise de conscience progressive de l’ampleur de la catastrophe humanitaire et sanitaire en cours. Mais dans les faits sur le terrain, il faut continuer à accélérer. Les distributions de nourriture notamment tardent à se mettre en place alors que c’est le besoin principal dont nous parlent toutes les communautés, déplacées ou non.

Pont aérien humanitaire. @ECHO

Défis Humanitaires : L’aide humanitaire disposera-t-elle cette année des moyens suffisants pour secourir les populations au Nord-Kivu ? Le budget du plan de réponse humanitaire de l’ONU et d’OCHA pour le Nord-Kivu est de 468 millions de dollars, sur 2,5 milliards pour l’ensemble de la RDC. Les moyens nécessaires sont-ils en voie d’être mobilisés ? 

Julien Bartoletti :  MSF fait du plaidoyer pour mobiliser les autres acteurs et la communauté internationale pour faire bouger les choses. Ce que nous constatons aujourd’hui au Nord-Kivu est une réelle catastrophe humanitaire.

Pour fournir une réponse à la hauteur à cette crise, il faut bien sûr des financements conséquents afin de répondre à tous les besoins, où qu’ils soient, mais il faut aussi que les mécanismes de financement de l’aide humanitaire soient souples et réactifs au regard de l’urgence et des mouvements fluctuants des populations.

Il faut que toute la communauté internationale et les ONG puissent mettre un coup de projecteur sur cette crise qui est vraiment majeure.

Toutes les actions qui peuvent aider à mettre en lumière cette crise et renforcer l’assistance humanitaire est en soit une bonne chose mais face à l’ampleur des besoins, on est encore loin du compte.

Défis Humanitaires : Comment souhaites-tu conclure ?

Julien Bartoletti : Pour MSF, l’urgence est de continuer à renforcer l’assistance humanitaire, dans les sites de déplacés à Goma où les conditions sont catastrophiques, mais pas seulement là. On voit des personnes déplacées par cette crise dans le territoire de Masisi, dans le territoire de Lubero et même au Sud-Kivu ; elles doivent toutes pouvoir bénéficier d’une assistance adéquate. En outre, il ne faut pas négliger les besoins des populations qui ne se sont pas déplacées mais subissent tout autant de plein fouet la crise : elles accueillent des familles déplacées, n’ont plus toujours accès à leurs champs non plus et ce, alors que les prix des denrées alimentaires s’envolent.

On sent parfois une certaine lassitude des bailleurs et de la communauté internationale liée à la situation en RDC, mais encore une fois, on ne peut que répéter que les besoins sont énormes. Il faut une mobilisation beaucoup plus conséquente de tous les acteurs, à la fois en termes de financements mais également de flexibilité et de réactivité.

Julien BARTOLETTI.

Après 5 années d’études en Economie à Paris I, et 20 mois à travailler pour une Fondation sous statut d’objecteur de conscience, Julien Bartoletti est parti en mission humanitaire comme volontaire pour la première fois en 1997 au Nord Irak en tant qu’administrateur/logisticien avec Aide Medicale Internationale. Julien a depuis travaillé pour plusieurs organisations internationales dont Solidarités INTERNATIONAL et MSF sur le terrain comme au siège, Julien a également travaillé dans le champ du médico-social à Marseille sur des projets en faveur des personnes sans-domicile fixe, souffrant de pathologies psychiatriques, ou de troubles liés aux addictions. En 2021, Julien décide de s’engager de nouveau avec MSF sur des missions courtes en tant que coordinateur ou chef de mission. Apres 1 mission en Haiti et 2 missions en Afghanistan, Julien est arrive au Nord-Kivu début mars 2023 avec l’équipe des urgences.

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