L’humanitaire vu de Dakar, carnet de route, Alain Boinet.

Rencontre au centre de formation de Bioforce de Dakar, mai 2019

Il suffit de passer une semaine à Dakar et votre vision de l’humanitaire s’en trouve questionnée et à coup sûr renouvelée. J’y suis allé pour Solidarités International et je vous propose, dans ce « carnet de route », des exemples qui donnent la dimension de ce qui se passe dans la capitale du Sénégal qui, comme nous le savons, est devenue un véritable pôle humanitaire pour toute l’Afrique de l’ouest et centrale.

Il est ici question du prochain Forum mondial de l’Eau (FME) à Dakar, de la régionalisation des organisations humanitaires, du lien entre aide et sécurité au Sahel et enfin du Centre de Formation Bioforce à Dakar.

C’est dans le quartier de l’ex camp militaire Lat Dior, rue des Dardanelles, à la DGPRE[1], que je rencontre M. Abdoulaye Sene. Ancien gouverneur de la Région de Fatick, président du think tank Global Local Forum, ingénieur hydraulicien de formation, c’est en tant que co-président du Comité préparatoire du 9ème Forum mondial de l’Eau en 2021 à Dakar que j’ai rendez-vous avec lui pour l’interviewer. Il nous accueille chaleureusement vêtu du costume traditionnel sénégalais.

Depuis 1997, un FME est organisé tous les trois ans par le pays d’accueil et le Conseil mondial de l’Eau (CME), présidé par Loïc Fauchon. Pour le prochain Forum, Abdoulaye Sene représente le Sénégal et Patrick Lavarde, co-président également, représente le CME dont il est l’un des gouverneurs.

Durant une semaine, le Forum rassemble des dizaines de milliers de participants, chefs d’Etat et de gouvernement, ministres, agences et institutions, collectivités locales et ONG, entreprises, visiteurs…avec un programme de travail et des résolutions à prendre.

L’enjeu est limpide pour le prochain FME. En juillet 2015, 195 Etats ont signés unanimement à l’ONU les 17 Objectifs de développement durable dont l’objectif 6 qui prévoit l’accès de tous à l’eau potable d’ici 2030. Mais nous en sommes encore très loin et la trajectoire n’est  pas sur la bonne voie selon le dernier rapport des Nations-Unies (UN Water). Sans une mobilisation générale nous risquons fort de ne pas tenir ces promesses !

Abdoulaye Sene le rappelle. L’Afrique est le continent où la population a le moins accès à l’eau potable et à l’assainissement, en particulier le Sahel qui est plongé dans une crise durable. Il suffit de regarder la carte : à l’est du Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Nigéria, un peu plus loin le Tchad, la RCA, la RDC. Pas la peine de faire un long discours sur l’état des lieux. Et c’est donc à Dakar qu’aura lieu le prochain Forum.  Alors, évidemment, ça ne peut pas être la même chose que les FME précédents de Brasilia, de Corée du Sud ou de Marseille, quel que soit leur mérite respectif !

Abdoulaye Sene, Co-président du Comité préparatoire du 9ème Forum mondial de l’Eau et Alain Boinet, Sénégal, 2019.

Alors, pour Abdoulaye Sene comme pour le CME et tous les acteurs de l’eau et de l’assainissement, dont le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), présidé par Jean Launay,  qui regroupe 200 acteurs en France, l’enjeu du Forum est là avec ses 4 priorités : la sécurité et l’eau, la coopération, l’eau pour le développement rural, les outils et moyens (gouvernance, financement, connaissances, innovations).

Mais avant tout, insiste Abdoulaye, il faut que ce FME soit celui de l’action et des réalisations concrètes pour les populations qui en ont le plus urgent besoin. C’est dire toute l’importance pour ce 9ème Forum mondial de l’Eau que celle de l’action humanitaire et de l’aide au développement impliquant tous les acteurs. C’est Solidarités International dans son « Baromètre 2019 de l’eau, l’hygiène et l’assainissement » qui appelle à la mobilisation générale pour faire face à l’eau insalubre, une cause majeure de mortalité alors que l’eau potable est un vecteur de développement.

A la fin de l’interview, Abdoulaye Sene évoque les échanges de courriers entre le président du Sénégal, Macky Sall, et Emmanuel Macron, à propos du Forum en exprimant l’espoir que la France sera un des partenaires stratégiques majeurs du Forum et que la Conférence Internationale de l’UNESCO sur l’Eau, les 13 et 14 mai à Paris, sera l’occasion d’avancer dans cette voie.

Nous nous quittons en convenant de nous revoir lors du Kick-off meeting des 20 et 21 juin prochains à Dakar qui constitue une étape majeure sur la route du FME. Dans sa prochaine édition le 4 juin, Défis Humanitaires présentera un document exclusif à ce sujet.

Dakar et la régionalisation humanitaire, quel modèle entre avantages, contraintes et risques ?

A Dakar, j’ai la chance de rencontrer l’équipe de Solidarités International qui a organisé des réunions avec ACF, Save the Children, Alima et ECHO que je remercie ici pour leur accueil. Je ne pourrai pas citer chacun de mes interlocuteurs et des points de vue exprimés, mais pourrait plutôt restituer en résumé la problématique de la régionalisation, puis celle de l’aide et de la sécurité au Sahel.

Dakar est donc un véritable pôle humanitaire régional tant pour l’ONU, ECHO, le CICR et nombre d’ONG. Certains de ses acteurs couvrent jusqu’à plus de 20 pays avec leurs missions respectives.

La tendance lourde semble donc aller vers la régionalisation et par conséquent la redéfinition des rôles, des responsabilités et des liens entre les sièges, les régions et les missions sur le terrain. Il n’est pas question pour moi de conclure quoi que ce soit sur cette question, mais plutôt de poser les termes généraux et les enjeux de ce niveau intermédiaire d’organisation.

La régionalisation est une forme de déconcentration ou de délocalisation du centre. Le plus souvent elle est, pour les ONG, une conséquence de la croissance de la taille et des ressources afin de gagner en proximité, en compréhension, en réactivité avec ses propres missions, ses partenaires institutionnels, les populations secourues et les contextes d’intervention.

J’ai pu constater que dans la phase intermédiaire, on est généralement confronté à des effets de duplication et de tension entre le siège et la région dans les relations à l’égard des missions.

Il faut sans doute penser au-delà de l’aspect mécanique de fonctionnement de toute organisation en se demandant qu’elles pourront être les conséquences induites tant sur l’effectivité de la gouvernance, du pilotage stratégique et de l’évolution de l’implication, des motivations et des connaissances du siège dans la chaine opérationnelle de l’action humanitaire.

Il y a là plusieurs modèles possibles qui cohabitent actuellement. Le modèle du siège en lien direct avec les missions, le modèle où le siège à tout déléguer au niveau régional qui participe à l’organisation globale et à ses décisions, le modèle intermédiaire avec une répartition partagée entre siège et région.

Il n’y a pas ici à conclure, mais l’on peut identifier les fondamentaux de toute décision, quel que soit le modèle choisi, et ils sont, me semble-t-il : la finalité de l’engagement humanitaire, la cohérence stratégique, l’effectivité de la gouvernance, la nécessité concrète d’adapter la structure à la mission, la cohésion interne et l’efficacité. Sans oublier l’ADN de chaque organisation et les réalités humaines à prendre en considération dans les processus de changement. Car on ne change pas de modèle comme de chemise !

« Il n’y a pas de développement sans sécurité ni de sécurité sans développement ».

C’est le concept officiel en vigueur, véritable mantra, notamment au Sahel, qui devrait s’imposer à tous. Mais, de mon point de vue, la question doit se poser autrement. L’autre réalité, celle de l’urgence, c’est bien plutôt le lien évident entre insécurité pour les populations et aide humanitaire.

Là encore, l’objectif est moins de proposer une solution unique que de débattre afin que chacun trouve sa place en rapport avec son identité, sa stratégie et ses capacités.

Tout naturellement, comme par enchainement, on nous parle maintenant du triple nexus sécurité, développement et paix. Et comment ne pas être pour la paix ? Mais, là encore, l’urgence c’est bien plutôt le lien entre conséquences de la guerre et nécessité humanitaire. Nous parlons ici de tués, blessés, destructions, déplacés, réfugiés et des secours pour sauvegarder des vies. Si nous voulons apporter plus de justesse dans les débats en cours, il est essentiel que les humanitaires affichent ces évidences oubliées par ceux qui n’y sont pas confrontés ou…. que ça n’arrange pas.

A Dakar, plusieurs de mes interlocuteurs m’ont incité à rappeler à Paris, Bruxelles, Genève et d’abord sur ce site, les principes humanitaires d’impartialité, d’indépendance, de neutralité et le « Consensus européen sur l’aide humanitaire », en raison des pressions politiques qui s’exercent sur eux au Sahel au risque d’affaiblir l’aide aux populations.

Force Barkhane, à Gourma au Mali. ©Ministère des Armées

Si nous étions dans une situation de sortie de crise, la logique du retour à la sécurité, au développement et à la paix serait d’actualité. Mais, c’est le contraire qui se produit avec un élargissement des zones d’insécurité et de combats au Mali et à ses frontières avec le Burkina Faso et le Niger. Gérard Chaliand envisageait ici il y a peu dans une interview avec Défis Humanitaires une extension géographique du conflit au Sahel.

La mission des humanitaires c’est de secourir des personnes et populations en danger en lien avec tous les acteurs qui peuvent en permettre l’accès et nous ne pouvons pas faillir dans cette mission.

Monique Pariat, directrice de la DG ECHO. ©UE

Mais, en revanche, il est une remarque fort juste que nous a faîte récemment Monique Pariat, directrice générale d’ECHO, lors d’une réunion du Groupe de Concertation Humanitaire au Centre de Crise et de Soutien du Quai d’Orsay, en présence de son directeur Eric Chevallier. Faut-il se contenter, s’interroge-t-elle,  de répéter sans cesse les mêmes programmes humanitaires dans les zones de crise récurrente ? C’est là que la concertation avec les agences et les acteurs de développement, dont les acteurs locaux, prend tout son sens en cherchant à chaque fois que possible à apporter des réponses plus durables et structurelles aux besoins des populations, y compris dans les zones d’insécurité en appliquant les fameux principes humanitaires de ne pas nuire et de ne pas se substituer.

Je serai incomplet dans mes propos si j’oubliais de dire que pour certains de ceux que j’ai rencontré les moyens affectés ne sont pas à l’échelle des besoins, la complémentarité entre l’urgence, la reconstruction et le développement est encore trop faible et trop lente, laborieuse et, finalement, le nexus vient trop tard.

Mais, comme on dit, il n’est jamais trop tard pour mieux faire et d’ailleurs, avons-nous le choix ? Justement, pour mieux remplir notre mission, il n’est pas non plus interdit d’échanger avec les collectivités locales et les acteurs de la sécurité alors qu’il nous arrive aussi de négocier avec des groupes armés pour accéder aux populations.

Région Kidal, Mali. ©Solidarités International

En tout cas, j’aimerai partager avec vous une conviction acquise grâce à une longue expérience de terrain. La paix ne dépend pas simplement de la sécurité et du développement, même s’ils peuvent y concourir, mais d’abord des populations elles-mêmes et des réponses effectives qui sont apportées aux causes de tout conflit. La réponse à la crise est d’abord politique et c’est avant tout aux politiques de faire la paix.

La formation au service de l’humanitaire.

L’amphithéâtre est plein « d’apprenants » comme on dit ici au Centre de Formation Bioforce Afrique. En l’absence de son directeur, Didier Francisco, je suis accueilli par Abdramane, responsable des formations, par Nicolas Morel et toute l’équipe qui me font un briefing sur la formation dispensée ici. Je tenais beaucoup à cette rencontre, car lorsque j’étais parrain de la promotion 2017-2018 de Bioforce je n’avais pas pu répondre à l’invitation de les rencontrer à Dakar.

On me présente, je dis quelques mots puis viennent les questions et le débat sur l’historique de l’humanitaire, la localisation, qu’est-ce que l’engagement, comment agir en zone de crise et l’un des étudiants propose même de faire un article pour Défis Humanitaire.

L’attention est palpable. Les « apprenants » attendent beaucoup de l’expérience des plus « anciens » et c’est certainement notre responsabilité de témoigner pour transmettre. D’ailleurs, Bioforce Dakar recherche des intervenants extérieurs pour partager leur expérience.

Dans l’assemblée, il y a des jeunes mais également des personnes plus âgées ayant déjà une expérience humanitaire et qui veulent progresser. La dynamique est là et on sent chez tous la volonté de faire ses preuves sur le terrain.

Rencontre au centre de formation de Bioforce à Dakar, Sénégal, 2019. ©Bioforce
Pays des missions de Bioforce ©Bioforce

Depuis le début de la première formation à Dakar, en mars 2017, le CFBA a intégré 122 « apprenants » qui ont suivi un cycle complet de 10 sessions de formation pour 6 programmes différents. A ce jour 58 sont opérationnels et en mission, 64 autres doivent bientôt partir. J’ai ressenti beaucoup de motivation et d’attentes de leur part, mais aussi l’inquiétude de tarder à partir sur le terrain. Il faut leur donner leur chance car on a besoin d’eux.

A la fin, séquence photo de groupe et l’ambiance attentive laisse la place à la gaité et la bonne humeur, sans parler des selfies.
Tous ces « apprenants » sont les humanitaires et les cadres de demain. Nul doute qu’ils vont contribuer à forger l’humanitaire à venir.

Catégories employeurs des apprenants ©Bioforce

Le « carnet de bord » à Dakar s’achève ici sur une note positive. L’humanitaire est bien vivant, dynamique, évolutif. Qu’il reste fidèle à ses racines et qu’il fasse toujours mieux, tel est mon vœu.

Enfin, nous allons tenter d’ouvrir une nouvelle rubrique sur ce site, celle des témoignages de terrain de vos relations avec les populations, de leurs besoins, de leurs réponses et de ce que vous faîtes pour et avec elles, des leçons que vous en tirez. Envoyez-nous vos textes (adresse) et vos photos que nous sélectionnerons et que nous publierons dans la mesure du possible.

 

Par Alain Boinet.


[1] Direction de la Gestion et de la Planification des Ressources en Eau. Ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement. Sénégal.