Le siècle des fondations

Illustration Antoine Vaccaro
Antoine Vaccaro.

L’essor du mouvement associatif, plébiscité par la société civile, a été le grand phénomène de la fin du 20ème siècle.

Mouvement puissant qui a traversé tous les champs de l’intérêt général : social, recherche et santé, humanitaire, protection de la faune et de la flore…, et ceci dans tous les pays démocratiques.

Ce foisonnement s’est surtout accompagné d’un soutien financier d’une multitude, principalement d’une classe moyenne qui a vu son niveau de vie s’élever grâce à la croissance de son revenu disponible et qui s’est tourné vers les associations pour répondre aux besoins sociaux, toujours plus nombreux et urgents, auxquels les Etats providences ont eu de plus en plus de mal à apporter une réponse satisfaisante.

Positivement appréciées pour leur efficacité, agilité, et indépendance, un lien de confiance solide s’est instauré entre l’opinion et ces organisations sans but lucratif et non gouvernementales.

L’explosion du nombre d’associations a logiquement déclenché une mobilisation sans précédents de ressources publiques et privées.

En moins de quarante ans, le paysage associatif en France et dans le monde a ainsi singulièrement changé.

Mais parallèlement à la structuration de ce paysage associatif, s’est amplifié un autre mouvement, tout aussi puissant et international : l’émergence de milliers de fondations.

Depuis les années 1990, le nombre de fondations n’a en effet cessé de croître et notamment, depuis 2005 au moment où la dotation de 30 milliards d’euros de la fondation Bill et Melinda Gates a été doublée par un don considérable d’un autre milliardaire, Warren Buffet.

C’est selon de nombreux observateurs le point d’inflexion d’une nouvelle dynamique philanthropique, celle de méga-fondations créées par des tycoons, grands bénéficiaires de la mondialisation et de la digitalisation des activités économiques.

Un quart des plus riches milliardaires mondiaux n’étaient pas référencés il y a 20 ans.

Ainsi, face à la multitude de donateurs associatifs, émergent les nouveaux samaritains, véritables despotes philanthropiques éclairés, qui redéfinissent, souvent après avoir procédé à la disruption de leur secteur économique, les priorités des sujets d’intérêt général, indiscutables toutefois : lutte contre le paludisme, l’illettrisme, la déscolarisation etc. et les nouvelles façons de les aborder.

Apanage des sociétés démocratiques, le mouvement philanthropique connaît aussi un essor dans des pays encore qualifiés de totalitaires ou de façon plus nuancées de « démocratures ».

La Chine enregistre ainsi, depuis 2004, une croissance vertigineuse du nombre et des ressources de ses fondations.

Cet essor de méga-fondations, principalement anglo-saxonnes ou d’inspiration anglo-saxonne, redéfinit les priorités de l’intérêt général selon les préoccupations de leurs fondateurs et de leurs dirigeants.

Ce phénomène se généralise et a fait l’objet d’une étude très documentée pour les Etats-Unis par Chuck Collins, Helen Flannery et Josh Hoxie de l’Institute of Policy Studies : Gilded Giving, Top Heavy Philanthropy in an age of extreme Inequality, dont nous avons publié une synthèse, en français, sur le site du CerPhi.

La situation qui se profile désormais est la primauté d’un bailleur de fonds qui n’a rien à envier aux Etats et aux institutions internationales, la fondation « subventionnaire » ou distributrice, fonctionnant comme un guichet ou par appel à projets, sous-traitant des prestations d’intérêt général à des associations opératrices.

Ce modèle n’est pas pour déplaire aux Etats qui y voient plusieurs grands avantages. Les fondations assurent à leur place : la sélection des projets, leur financement, l’évaluation et le contrôle.

Reste à vérifier sous quelles fourches caudines passeront les bénéficiaires de leurs libéralités. Des voix s’élèvent ici et là pour demander un débat public sur cette question et davantage de contrôles afin d’éviter les dérives qui pourraient découler de ces nouvelles pratiques[1].

Antoine Vaccaro,

Président du CerPhi.

Lire la biographie Antoine Vaccaro. 

 

[1] Lire par exemple à ce sujet l’interview de Linsey McGoey sur les problématiques posées par le « philanthrocapitalisme », que nous avons relayée sur le site du CerPhi.