L’action humanitaire n’a jamais été un « long fleuve tranquille ». Elle s’est toujours heurtée à de multiples obstacles pour accomplir sa mission d’aide aux populations vulnérables, aux victimes des conflits armés (particulièrement les civils), ainsi que de catastrophes naturelles, climatiques et écologiques. Ou encore, dans la conception et la mise en œuvre de programmes spécifiques d’assistance (santé maternelle et infantile, mise à l’abri, accès à l’eau, moyens de subsistance…). Sans omettre les fonctions de témoignage, documentation et intervention dans les crises « oubliées ».
A des moments temporels où elle se déploie sans trop d’entraves (il en existe toujours et elles ne disparaissent jamais complètement), en succèdent d’autres qui voient le degré d’acceptation diminuer considérablement. Quand il ne se mue pas en refus pur et simple, en interdictions, en expulsions ou en agressions directes contre les personnels.
Ainsi, si durant la dernière décennie du XXe siècle et la première du XXIe l’aide humanitaire a bénéficié d’une reconnaissance jamais atteinte dans l’histoire, de pics d’activités intenses et d’une croissance continue de ses financements, une décrue s’est amorcée à partir des années 2010. Laquelle a pris une ampleur considérable depuis le début de la présente décennie, le mitan de celle-ci marquant un basculement d’une dimension inédite depuis 80 ans. Avec la fermeture de l’USAID, les limitations, interdictions, menaces, expulsions à Gaza ou en Cisjordanie. Ou encore les limitations d’accès dans le conflit russo-ukrainien ou l’extrême précarité des dispositifs de secours et d’assistance dans la pire crise humanitaire actuelle, celle du Soudan. Sans compter les violations délibérées devenues légion du Droit International Humanitaire, la contraction de l’espace humanitaire et enfin un ébranlement financier majeur, affectant – quel qu’en soit le degré – tous ses acteurs du fait des réductions drastiques de financements des principaux bailleurs publics.
Certains y voient une crise existentielle et vont jusqu’à prédire la fin de l’Humanitaire. Ce pessimisme – s’il peut se comprendre dans ce contexte particulièrement difficile – relève d’une analyse erronée. Avec les bouleversements que connait désormais le système international de l’aide et la remise en cause dont il est l’objet, il vaut mieux parler d’une ère « glaciaire » dans laquelle celui-ci est entré. Dès lors – et plus que jamais – il est impératif que les praticiens, les personnels des organisations, les analystes, les chercheurs, les journalistes, les militants, les citoyens soutenant les causes humanitaires disposent d’espaces de réflexion, d’analyses et d’échanges. Afin – dans une démarche d’intelligence collective – d’être en mesure de comprendre le sens et la portée des bouleversements en cours, leur spécificité, les comparer à de précédents épisodes de recul, les évaluer et les déconstruire. De sorte à réfléchir à l’élaboration de nouveaux paradigmes et à adapter l’action des organisations d’aide à la nouvelle géopolitique mondiale, ainsi qu’à l’impérieuse nécessité d’une restructuration d’ensemble des moyens et ressources. Particulièrement pour les ONG, les acteurs Croix-Rouge/Croissant-Rouge et les Agences des Nations unies. De sorte à ce que les missions d’assistance, de secours, de défense des droits, de témoignages dans toutes leurs dimensions se poursuivent et que finalement l’Humanitaire sorte renforcé de l’épreuve aujourd’hui traversée. Car les besoins humanitaires eux ne décroissent pas, bien au contraire.
De ce point de vue, Défis Humanitaires remplit un rôle spécifique et irremplaçable pour les acteurs francophones. Si le magazine s’inscrit dans une interaction étroite avec l’éco-système éditorial du milieu [spécialement la Revue Alternatives Humanitaires (AH) et Humanitaires En Mouvement (HEM) du Groupe URD], ses particularités lui confèrent une place propre et originale. Notamment du fait de sa périodicité mensuelle qui lui permet de « coller » de plus près à l’actualité, de la variété des sujets traités, ou encore des longs entretiens (permis par sa formule) avec des dirigeantes et dirigeants du secteur.
Grâce au travail considérable accompli par Alain BOINET depuis leur création, Les Défis ne cessent de se renforcer et de s’étoffer. Ce qui est à saluer et s’avère bénéfique pour les diverses composantes du milieu de l’aide. Le prochain lancement d’une formule rénovée au printemps 2026 atteste aussi de la bonne santé de la publication et de son adaptabilité. Tout en s’inscrivant dans une continuité désormais bien établie, elle offrira – certainement – de nouvelles perspectives. Parmi les pistes à creuser en vue de ce renouvellement, il pourrait être utile d’ajouter une rubrique régulière de « Retour(s) sur ». Laquelle permettrait de revisiter, réactualiser, recontextualiser des articles parus sur tel ou tel thème. Ou une autre de veille des réseaux sociaux sur les informations, controverses, désinformations véhiculées par eux sur l’action humanitaire.
La meilleure illustration de la nécessité d’un espace comme celui qu’occupe Défis Humanitaires n’est-elle pas qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui attendent avec une certaine impatience de prendre connaissance chaque début de mois du contenu de sa livraison mensuelle.
Philippe Ryfman.

Philippe Ryfman : Docteur en science politique et diplômé d’études supérieures de droit privé est professeur et chercheur associé honoraire au Département de Science Politique et au Centre Européen de Sociologie et Science Politique de la Sorbonne (CESSP-Sorbonne), Université Paris I, Panthéon-Sorbonne. Il a dirigé le DESS puis Master « Coopération Internationale, Action Humanitaire et Politiques de Développement » (CIAHPD) au sein de cette université. Aujourd’hui, il poursuit des activités de chercheur sur les questions non gouvernementales et humanitaires, notamment comme chercheur associé à l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH), UQAM, Montréal.
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