
La réforme humanitaire d’OCHA pour les Nations-Unies, le fameux « humanitarian reset » de ce début d’année 2025 est la conséquence immédiate de la baisse massive des financements des 10 principaux donateurs, qui représentent 84% des fonds, dont 42% pour les Etats-Unis. Cette chute est brutale et massive. Sera-t-elle durable ?
La question essentielle est de savoir quelles en seront les conséquences immédiates pour les populations en danger ainsi que les répercussions sur les organisations humanitaires qui les secourent.
La situation est alarmante quand, selon des sources sures aux Nations-Unies, cette réduction pourrait être de moins 34% jusqu’à moins 45% en 2025 par rapport à 2023 ! En 2023, le montant des besoins avait été évalué à 56,7 milliards USD et 24,4 milliards USD avaient été finalement mobilisé auprès des bailleurs.
Par conséquent, si ces estimations se confirmaient, le budget de l’aide humanitaire internationale pourrait chuter et se situer entre 13 à 16 milliards USD, sans les financements privés ! Ceci n’est encore qu’une hypothèse car nous ne sommes qu’à mi-parcours de l’année et les financements américains sont impossibles à estimer aujourd’hui.

Dans ce cas de figure, sur la base des chiffres en 2023, cela signifierait que nous ne pourrions secourir que 70 à 85 millions de personnes en danger sur 305,1 millions de personnes qui ont besoin d’aide cette année selon OCHA qui n’en a retenu finalement que 189,5 millions dans 72 pays pour un budget de 47,4 milliards USD.
Compte-tenu de l’enjeux décisif des financements pour « sauver des vies », je choisis de me risquer à présenter ce scénario qui aurait des conséquences très graves, en espérant être démenti par les faits, plutôt que d’ignorer ce qui semble possible ! J’espère surtout que cette alerte contribuera à la prise de conscience et à une mobilisation pour enrayer cette chute des secours.
Alors que faire ?
Dans sa diversité, comment le système humanitaire va-t-il s’adapter, comment va-t-il réagir, quelles sont ses marges de manœuvres, ses options. S’il est difficile de prévoir avec exactitude dès maintenant, au moins devons-nous soulever ces questions tant la déstabilisation se propage et le temps presse.
Que vont devenir les 100 à 200 millions d’êtres humains qui ont besoin d’une aide humanitaire aujourd’hui et qui pourraient ne recevoir aucun secours ? Devrons-nous comme les chirurgiens de guerre, établir un tri entre ceux que l’on secourt et ceux qui seront délaissés ?
Face à cette question vertigineuse, les humanitaires ont peu de choix. Le premier est de faire tout ce qu’ils pourront par eux-mêmes, le second est d’agir ensemble pour stopper la chute des financements et, autant que possible, chercher à les compenser. Les décideurs du financement de l’aide internationale doivent se reprendre et « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain » !

Je vois beaucoup d’ initiatives qui vont dans ce sens. J’ai été invité par Thierry Mauricet, Xavier Boutin et Matthieu de Bénazé à prendre la parole devant l’Assemblée générale de la Coordination Humanitaire et Développement (CHD) qui regroupe en France 57 ONG de terrain, humanitaire et développeur, et qui est membre de Coordination Sud. J’y ai rencontré des responsables motivés, compétents, impliqués dans des groupes de travail pour améliorer leur pratique. La CHD prépare une campagne institutionnelle auprès des décideurs afin que soit prioritairement soutenu l’action concrète de ses membres au service des populations.
Eric Cheysson et Anouchka Finker de La Chaine de l’Espoir m’ont invité à témoigner durant leur AG. Quand on entend des chirurgiens de retour du front en Ukraine, on est instantanément mobilisé sur l’essentiel, « sauver des vies » c’est la mission. Et cette association, comme d’autres, dispose d’un réseau fidèle et nombreux de donateurs et partenaires qui lui assurent une marge de manœuvre certaine.
De même, durant l’AG de Solidarités International à laquelle participaient les adhérents à Clichy et en direct au Soudan, à New-York et ailleurs. L’analyse du « humanitarian reset » était déjà bien maîtrisée. L’adaptation est lancée et la réflexion pour l’avenir est engagée avec comme objectif premier de poursuivre la mission là où c’est le plus urgent comme le rappelle Antoine Peigney son président.

Ce sont là des exemples qui témoignent de l’engagement, de l’énergie, de l’audace et des compétences indispensables à l’action de ces associations à but non lucratif, rappelons-le.
Si tout l’univers humanitaire va être fortement impacté, ses acteurs dans leur diversité ne sont pas dans des situations identiques et chacun doit œuvrer pour lui-même puis pour l’ensemble de la communauté humanitaire.
Je ne reviendrai pas ici dans le détail sur les pistes déjà évoquées dans des articles précédents dans Défis Humanitaires : alternatives de financement, innovation, mutualisation, coordination dans l’action et le plaidoyer, communication repensée et adaptée au contexte.
Et les alliés ne manquent pas quand nous apprenons dans une récente étude pour l’Agence Française de Développement (AFD) (Tobuna et Harris Interactive) que 7 français sur 10 pensent que ce qui se passe ailleurs dans le monde aura un impact sur leur vie personnelle et que, pour une immense majorité d’entre eux, la France doit protéger le droit international, l’économie, avoir une armée forte et être solidaire. Il en est certainement de même ailleurs.
Un mot pour la mutualisation. N’oublions pas ces associations que l’on qualifie d’ONG support et qui participent activement à l’écosystème comme HULO, Bioport, Atlas logistique, Résonnance Humanitaires, Bioforce, CartONG, INSO, Aviation Sans Frontières et j’en oublie. Nous leur donnons régulièrement la parole dans notre revue car elles jouent un rôle qui mérite d’être reconnu.
Quand la géopolitique rencontre l’humanitaire.
Pour une large part, l’action humanitaire est déterminée par la géopolitique et ses accidents de parcours. Quand on voit le président des Etats-Unis, Donald Trump, qui en l’espace d’une poignée de semaines, décide de bombarder les installations nucléaires en Iran, qui fait la pluie et le beau temps au Sommet annuel de l’OTAN aux Pays-Bas, qui réconcilie la RDC et le Rwanda dans un accord improbable comme il l’a déjà fait entre l’Inde et le Pakistan, on ne peut que constater que le monde pivote beaucoup plus vite.
L’autre jour, à une cérémonie, je rencontre un ambassadeur de France qui a exercé d’importantes fonctions au Quai d’Orsay. Je lui demande tout de go comment il voit l’avenir. Il me répond sans circonvolution oratoire que les Etats-Unis et la Chine se préparent mutuellement à une guerre, que Donald Trump cherche à désolidariser la Russie de la Chine dans cette perspective et que la France comme l’Europe sont à un moment de vérité devant l’histoire ! Nous verrons. Si le pire n’est pas sûr, il est toutefois possible.
Ce n’est pas seulement le droit international humanitaire qui est à la peine, c’est le droit international lui-même qui est battu en brèche. Le droit cède la place à la force et à la puissance pour régler les contentieux. Alors, si on a le droit pour soi, autant être fort ! L’opinion publique ne s’y trompe pas !
Les bombardements quotidiens massifs de la Russie sur l’Ukraine prépareraient-il une grande offensive cet été ?

Quand l’on assiste impuissant à cette comédie dramatique de la Fondation Humanitaire pour Gaza dont les activités ont déjà occasionné 500 morts parmi la population civile palestinienne qui a déjà tellement souffert, nous devons comprendre que certains veulent dorénavant se passer des acteurs humanitaires légitimes et expérimentés et que cela finira peut-être par fonctionner un jour.
Un mot plus personnel pour conclure. Je suis de nature positive et je crois à l’optimisme de l’action dont l’humanitaire, notamment à l’origine, a fait preuve pour exister. Cela n’empêche nullement d’identifier les risques qui nous menacent pour mieux les résoudre. C’est aussi cela l’optimisme de l’action.
Nous n’avons pas de baguette magique pour transformer comme par enchantement l’action humanitaire, mais je crois résolument que celle-ci doit devenir plus frugale, sobre, rapide, audacieuse, intelligente, en symbiose avec les populations en danger et les acteurs nationaux. Si cette crise est une menace, transformons-la en opportunité.
Enfin, merci de nous permettre de poursuivre et d’amplifier la publication de Défis Humanitaires grâce à votre soutien (faireundon). Merci.
Alain Boinet.
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