Sahel, Syrie, Afghanistan, un arc de crise explosif.

En cette période où il est de coutume de présenter ses vœux de bonne année, le monde musulman semble plongé dans une crise sans fin avec des pics de tension aigüe. Si les causes ne sont pas uniques et si les situations sont diverses, la théorie des dominos ou de la tache d’huile doit être présente dans nos esprits.

La mort brutale du général iranien Ghassem Soleimani provoqué par un tir de drone américain a mis toute la région en ébullition et, comme le dit le proverbe, la vengeance est un plat qui se mange froid. La vengeance appelle toujours la vengeance sans que nous sachions jusqu’où peut aller un dérapage non contrôlé. On parle d’éviter la guerre, mais ne sommes-nous pas déjà engagés dans une guerre non déclarée ?

On ne peut pas faire comme si le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord étaient à l’autre bout du monde. Ce sont nos voisins de palier et les pays membres de l’Union Européenne sont en première ligne. Aujourd’hui, la capacité de ces pays comme de l’Europe à peser sur la scène internationale est à l’épreuve des défis.

Les humanitaires, déjà présents et actifs dans la région, risquent fort d’être directement touchés par les effets humanitaires de ces conflits. Ils auront à s’adapter et à renforcer leurs capacités de secours pour les populations victimes de ces crises à rebondissement.

Comme cet hôpital, 56 autres centres de santé ont été bombardés. Janvier 2020, ©ONU.

Syrie « A Idlib, les gens tentent de sauver leur peau ».

Dans la région d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, l’offensive au sol et les bombardements lancés par l’Armée de Bachar El Asad avec l’appui de la Russie leur a permis de reprendre de nombreuses localités. Qu’il s’agisse de Maarat Al-Nouman ou de Saraquet, sous le contrôle du groupe djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), avec pour objectif de reprendre l’autoroute M5 qui relie Damas à Alep afin de désenclaver cette ville.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), du 1er décembre 2019 au 1er janvier 2020, près de 300 000 personnes ont fui leurs maisons pour se déplacer dans le nord-ouest d’Idlib, en particulier dans les régions d’Afrin et A’zaz. Rappelons que la précédente offensive, entre fin avril et fin août 2019, avait déjà provoqué le déplacement forcé d’environ 400.000 syriens dans cette région d’Idlib.

La situation humanitaire est désastreuse et les rigueurs de l’hiver sont là. « Sommes-nous des animaux sauvages pour être traités de la sorte » déclare un déplacé. Sous les pressions de la Russie et de la Chine, le Conseil de sécurité vient de voter ce vendredi 10 janvier 2020 une résolution prolongeant jusqu’au 10 juillet l’opération d’aide humanitaire transfrontalière à la Syrie en la limitant aux points de passage avec la Turquie et en excluant ceux qui étaient auparavant utilisés avec la Jordanie et l’Irak.

 Dans le nord-est syrien, dans la région kurde du Rojava, la confusion et l’incertitude est générale. Russes et turcs mènent des patrouilles mixtes qui provoquent des manifestations d’hostilité comme à Kobané. Lors du Forum mondial sur les réfugiés le 17 décembre à Genève, en présence d’Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, le président turc a exposé son plan pour ce territoire du nord-est de la Syrie dont il s’est emparé par la force.  Il a déclaré que la création de cette « zone sûre », devrait permettre, selon lui, de rapatrier un million de réfugiés syriens de Turquie ! Son plan semble bien de chasser les kurdes et les syriaques pour les remplacer par des réfugiés syriens arabes et sunnites encadrés par des groupes djihadistes armés et payés par la Turquie. Qu’en pense les Nations-Unies qui ont organisé ce Forum auquel le président Erdogan a été invité ? L’absence de réaction signifie t’elle acceptation si ce n’est résignation devant la politique turque du fait accompli !

A Londres, le 4 décembre, lors du 70ème anniversaire de l’OTAN, les pays membres ont refusé de déclarer les combattants kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) comme un groupe terroriste comme le voulait Mr Erdogan. Le président français Emmanuel Macron, est allé plus loin en déplorant l’attitude de la Turquie « en train de combattre ceux qui se sont battus avec nous » contre Daesch. Et la France poursuivra en 2020 un engagement en matière d’aide humanitaire pour les populations victimes du conflit au nord de la Syrie.

Emmanuel Macron et le président nigérien Mahamadou Issoufou, décembre 2019.

Le Sahel à l’heure de vérité.

La mort de 13 soldats français le 25 novembre au Mali a provoqué un véritable électrochoc quant à la réalité de la situation au Sahel. La France se questionne sur sa stratégie et sur le soutien des Etats membres du G 5 Sahel. C’est Jean-Yves Le Drian qui déclare « il faut lever les malentendus et se remobiliser » alors que le nouveau président de la Mauritanie, Mohamed Ould Ghazouani constate « une bataille a été perdue au Sahel » au moment où un sentiment anti-français s’exprime dans la zone.

Face au risque d’enlisement, chacun y va de sa solution. Les uns évoquent le manque de moyens des armées des pays du G5 Sahel. D’autres croient avoir trouvé la solution dans le renforcement du dispositif militaire avec des forces spéciales de divers pays membres de l’Union Européenne. On entend même une petite musique évoquant l’hypothèse de discussions avec les groupes rebelles.

Nous n’allons pas ici anticiper les conclusions et conséquences de la réunion qui se déroule lundi 13 janvier 2020 à Pau entre le Président de la République, Emmanuel Macron, et les chefs d’Etat des 5 pays concernés, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad et Mauritanie. Paris attend que ces dirigeants confirment « explicitement » leur soutien à l’implication militaire française. Si cela semble logique face à l’adversité, c’est également un geste symbolique attendu face au sacrifice de 41 soldats français depuis 2013.

Je souhaite ici évoquer deux questions. La rébellion est fondée et alimentée par des fractures sociales, politiques, économiques, ethniques dans un contexte de démographie galopante. Bien sûr, l’idéologie djihadiste y a sa part, mais en rester là et se limiter à évoquer sans cesse la lutte contre le terrorisme ne résoudra pas les causes des fractures.  La clef réside dans une solution politique à ces fractures.

L’autre question est humanitaire. Dans son rapport du 11 novembre 2019 au Conseil de sécurité, Antonio Guterres a déclaré « plus d’un million de personnes ont été déplacées à l’intérieur des 5 pays, plus du double qu’en 2018 ». Et Filipo Grandi, haut-commissaire des Nations-Unies pour les réfugiés, a souligné que « les déplacements sont le baromètre de ces crises ». L’aide humanitaire doit être effective, efficace et non conditionnée à un agenda politique. C’est une question d’humanité et d’urgence.

©ONU.

Afghanistan, une guerre sans fin ?

Ce pays vient de vivre successivement 3 événements déterminant qui vont peser lourd en 2020 : les élections présidentielles, la visite à Kaboul du président Trump et la publication des « Afghanistan Papers » dans le Washington Post.

L’enjeu de l’élection présidentielle en Afghanistan était double. D’une part elle avait pour enjeu de susciter une participation électorale significative et d’autre part d’apporter un regain de légitimité au président élu. Les talibans avaient appelé à boycotter les élections. Selon les résultats provisoires annoncés le 22 novembre, Ashraf Ghani, le chef de l’Etat, a remporté 50,64 % des voix (1.824.401 bulletins), contre 39,52% (720.099 bulletins) pour le chef de l’exécutif Abdulllah Abdullah. Notons qu’un million de bulletins de vote ont été écartés pour irrégularité et que 16 200 plaintes ont été déposées auprès de la Commission indépendante des plaintes électorales (IECC). Il faudra attendre les résultats des plaintes pour enfin annoncer les résultats finaux.

C’est le taux de participation le plus faible de tous les scrutins avec 2.8 millions bulletins de vote pour 9,6 millions d’électeurs enregistrés sur une population d’environ 32 millions d’habitants. Rappelons qu’en 2004, lors de la première élection présidentielle lors de la première élection présidentielle, ce pourcentage avait été de 85%. L’objectif de participation et de légitimité n’est pas réalisé et fragilise la coalition au pouvoir à Kaboul au demeurant très divisée.

La visite surprise du président Donald Trump à Kaboul dans la nuit du 28 au 29 novembre a fait sensation. Il est venu annoncé la reprise des négociations avec les talibans tout en confirmant en présence du président afghan, Ashraf Ghani, sa volonté de poursuivre le désengagement militaire des Etats-Unis. Les discussions ont reprise entre l’émissaire spécial des Etats-Unis, Zalmay Khalilzad et Abdul Ghani Baradar pour les talibans et se poursuivent depuis au Qatar.

L’objectif pour Donald Trump est d’aboutir à un accord d’ici l’élection présidentielle américaine en novembre 2020. C’est court quand l’on connait l’Afghanistan, la difficulté d’un cessez-le-feu et d’un dialogue inter afghan. Cependant, après 18 ans d’une guerre que les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN n’ont pas gagné contre les Talibans, y a-t’il une autre solution qu’un accord de paix entre frères ennemis ? L’autre option, après un départ américain, c’est la poursuite de la guerre entre afghans qui entrainera immanquablement un soutien des pays voisins aux deux camps opposés. Nous reviendrions à la situation antérieure qui prévalait au début 2001, avant les attentats contre le World Trade Center, quand la victoire des talibans semblait probable.

Dans ce contexte, la publication lundi 9 novembre 2019 de l’article « A secret history of the war » par le Washington Post a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Le journal a obtenu et publié une grande partie des notes et des enregistrements de plus de 600 entrevues et 2000 pages d’interviews avec des officiels américains et afghans menés par l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR).

La teneur des entretiens est surréaliste tant elle va au-delà de ce que nous pouvions imaginer malgré nos doutes. Ainsi, Donald H.Rumsfeld, secrétaire d’Etat à la défense de 2001 à 2006 avoue « je n’ai aucune visibilité sur qui sont les méchants » ! Un général américain, Douglas Hutte, déclare « nous étions dépourvus de la plus élémentaire compréhension de l’Afghanistan et nous n’avions pas la moindre idée de ce que nous entreprenions ». Enfin, Jeffrey Eggers, officier ayant travaillé sous les administrations Bush et Obama ajoute « au final, qu’a-t-on obtenu après avoir dépensé 1000 milliards de dollars ? ».

 La réponse au désengagement américain, au-delà des promesses de campagne de Donald Trump, se trouve après 18 ans de guerre dans ces « Afghanistan Papers ». On est tenté de penser, quelle incompréhension, quel aveuglement, quel gâchis. Le désengagement américain sonne aussi celui des pays occidentaux.

Quant aux humanitaires, aux développeurs, aux amis de l’Afghanistan, leur mission est bien de rester fidèle auprès des plus vulnérables après 40 ans de guerre tant la nécessité de l’aide est une évidence qui s’impose au-delà des aléas politiques et militaires.

 

Alain Boinet.