Tribune libre : « Kurdistan syrien 2019, l’année de tous les dangers. »

Patrice Franceschi en Syrie avec les combattants kurdes.

Le Président, Donald Trump, a récemment annoncé le retrait des troupes américaines, soit un peu plus de 2000 hommes, du nord-est de la Syrie. Puis il a évoqué le fait de retarder et d’étaler celui-ci tout en s’engageant à protéger ses alliés kurdes qui ont combattu Daesh avec la Coalition internationale à laquelle participent notamment américains et français. Qu’en penses-tu et comment cela peut-il évoluer ?

     Rares sont ceux qui connaissent l’accord véritable que Trump et Erdogan ont conclu en secret pour que le premier lâche brutalement ses alliés kurdes et que le second promette de ne pas les « éradiquer » dans l’instant. Mais il est clair que la décision de Trump est une faute morale – on n’abandonne pas des alliés qui ont combattu l’islamisme radical pour vous à l’instant même où l’on n’en a plus besoin – et une faute politique  –  la place laissée vacante dans le nord de la Syrie sera aussitôt réoccupée par des ersatz de l’Etat islamique soutenu par la Turquie qui n’a jamais cessée d’appuyer cette idéologie, j’en suis témoin depuis le début de la guerre. Heureusement, depuis sa décision du 19 décembre 2018, Trump a été contrait d’évoluer devant l’opposition ferme de son administration – et la démission de ses représentants les plus concernés. Au point qu’il vient de menacer Erdogan de représailles économiques terribles s’il s’attaquait aux Kurdes après le retrait des soldats américains. Il est donc clair – et encourageant – que l’entourage de Trump refuse la faute morale et politique commise par ce dernier avec l’annonce d’un retrait anticipé. C’est évidemment une bonne chose. Cela laisse du temps pour trouver une solution politique favorable aux Kurdes, c’est à dire à nous-mêmes.

Le président turc, Erdogan, s’est montré assez menaçant à l’égard des français qui sont présents dans cette région aux côtés des américains, quel est son intention ? Les troupes françaises pourraient-elles rester sur place après le départ des américains ?

      Erdogan s’est toujours montré menaçant, voire méprisant et injurieux avec la France. Il faut, en premier lieu, comprendre que la Turquie d’aujourd’hui n’est plus celle d’Ata Turk. Elle est un pays en voie rapide de réislamisation sous la poigne d’un Erdogan frère musulman et soutien de nombreux courants islamistes. En la matière, il ne faut pas non plus oublier que ce despote se comporte avec ses opposants comme le pire des dictateurs. On se demande ce que ce pays fait encore dans l’OTAN… A cette aune, la France n’est pour Erdogan qu’une puissance fort modeste que l’on peut effrayer rien que par les paroles – et il est vrai qu’il effraie aisément nos diplomates, si ce n’est nos militaires. Il reproche notamment à la France d’avoir été le premier pays, avant les américains, à soutenir les Kurdes – à Kobané au cours de l’automne 2014. Nous pouvons nous honorer de cette chronologie. Hélas, nous n’avons pas déployé sur place des moyens militaires suffisants pour être autonomes. Après avoir convaincu les américains de nous suivre contre les islamistes, nous nous sommes volontairement mis en position de faiblesse en leur sous-traitant l’essentiel de notre logistique. Nous dépendons donc d’eux aujourd’hui, aussi bien pour rester sur place que pour nous en aller… Piètre paradoxe… Si nous décidions politiquement de demeurer aux côtés des Kurdes parce que nos intérêts sécuritaires sont liés, il nous faudrait augmenter radicalement nos moyens militaires. Dans notre contexte militaro-financier, ce n’est pas facile – mais pas impossible. Quoi qu’il en soit, nous paierions cher en termes de sécurité tout lâchage des Kurdes. Ils sont notre bouclier dans cette région du Moyen-Orient. S’ils perdaient, nous reviendrions à la situation de 2015 et nous reverrions des attentats en France avant deux ans.

Que représentent les forces démocratiques syriennes (FDS) et quelle solution politique, respectant le droit des kurdes négocié en Syrie, peut-on imaginer ? Quel est l’état des relations entre populations kurdes, arabes et chrétiennes dans cette région ?

    Les FDS sont véritablement ce qu’il y a de mieux dans cette région du monde, aussi bien en termes de démocratie – sans trop rêver, nous sommes en guerre – qu’en terme de laïcité, de respect des minorités ou d’égalité entre les hommes et les femmes. Les FDS sont le résultat politique d’une alliance efficace entre Kurdes, Arabes et Chrétiens. J’ai vu naître cette alliance, je l’ai vu se construire, je l’ai vu combattre avec succès l’Etat islamique, soutenue par nos soldats, nos avions, notre volonté. Dans toutes les zones libérées par les FDS – qui représentent tout de même quatre fois la taille du Liban, ce n’est pas rien  –  la paix revient avec l’administration des territoires. Cependant, dans les régions entièrement arabes, ce travail est combattu de manière incessante par les islamistes encore présents. Pour eux, pas question que cesse la guerre. C’est pourquoi il est beaucoup trop tôt pour que nous quittions le nord de la Syrie. Il faut laisser le temps à un accord politique entre toutes les parties. Mais on en est loin avec l’annonce prématurée de Trump qui laisse les Kurdes entre la peste Erdogan et le choléra Bachar-el-Assad. C’est ainsi que les Kurdes voient les choses. Il faut se rappeler ici, que pour les Turcs ou les Arabes, les Kurdes sont un peuple de deuxième ordre, méprisé et opprimé, qui ne mérite pas d’exister – où à peine. Qu’ils aient pu être supérieurs à tout le monde depuis cinq ans – notamment pour ce qui est de la réalisation concrète d’un projet de société innovant pour le Moyen-Orient – est littéralement insupportable aux Turcs et aux Arabes. Ce n’est sans doute pas politiquement correct de le dire mais c’est la réalité vraie. Je me borne à constater un fait, pas à le juger.

Quelle est la situation humanitaire dans la partie du territoire syrien contrôlé par les FDS et des programmes de reconstruction ont-ils commencé dans cette zone pour les populations et comment vois-tu l’avenir de ces projets ?

    Les territoires administrés par les FDS sont pour une part totalement en ruine et pour une autre part relativement épargnés par la guerre. Ces dernières zones, essentiellement kurdes et libérées depuis plusieurs années, se débrouillent plutôt bien. C’est de développement plutôt que d’humanitaire dont elles ont besoin. Ailleurs, comme à Raqqa, par exemple, la situation est, au contraire, dramatique. Reconstruire est un travail de titan à peine entamé. Manque les moyens, parfois l’énergie. En la matière tout reste à faire mais si une paix durable ne s’installe pas dans l’année qui vient, rien de sérieux ne sera possible. Une fois de plus, l’argent injecté de l’extérieur se perdrait dans les sables…

Par Patrice Franceschi.

 

Patrice Franceschi, écrivain et humanitaire : 
          Aventurier corse, philosophe politique, et écrivain français – prix Goncourt de la nouvelle 2015 – Patrice Franceschi est aussi aviateur et marin. Depuis toujours, il partage sa vie entre écriture et aventure. Il a multiplié à travers le monde les expéditions terrestres, aériennes et maritimes. Il a aussi mené de nombreuses missions humanitaires dans les pays en guerre, de la Bosnie à la Somalie, vécu parmi les peuples indigènes des contrées les plus reculées, Papous, Indiens, Pygmées, Nilotiques, et s’est engagé de longues années dans les rangs de la résistance afghane combattant l’armée soviétique. Il est également un soutien actif des Kurdes de Syrie sur le terrain depuis le début de leur combat contre l’Etat islamique.
        Ses romans, récits, poésie ou essais sont inséparables d’une existence engagée, libre et tumultueuse où il tente « d’épuiser le champ du possible ». Officier de réserve, il appartient également au groupe prestigieux des écrivains de marine.