Diplomatie et sortie de crise

Entretien avec Salina Grenet-Catalano, cheffe de la Mission pour la stabilisation du CDCS au MEAE.

 

 

 

La Stratégie Humanitaire de la République Française est mise en œuvre par le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Celui-ci comprend deux piliers qui sont la Mission pour l’action humanitaire, dirigée par Mr Pierre Fournier, et la Mission pour la stabilisation, dirigée par Mme Salina Grenet-Catalano.

La Mission pour la stabilisation est encore assez peu connue alors que ses activités se développent et que son budget va en s’accroissant.

Cet entretien répond précisément et avec de nombreux exemples au rôle de la mission de stabilisation dans les situations humanitaires de sortie de crise. Il intéressera très certainement les humanitaires, journalistes, chercheurs, parlementaires et les institutions françaises et étrangères.

 

 

 

ALAIN BOINET

Bonjour Salina Grenet-Catalano et merci de nous recevoir pour cette interview pour Défis Humanitaires. Vous êtes la cheffe de la Mission pour la stabilisation du Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Pouvez-vous nous présenter cette mission ?

 

SALINA GRENET-CATALANO

Bonjour, et merci de me donner l’opportunité de présenter l’action de la Mission pour la stabilisation. C’est un jeune service, créé il y a seulement trois ans, en 2014. La stabilisation est un concept nouveau dans le dispositif français d’accompagnement des processus de sortie de crise, qui est appelé à monter en puissance. Elle ne fait pas l’objet d’une définition commune au niveau international, certains de nos partenaires reconnaissent ce concept, d’autres ne font pas la différence entre l’humanitaire et la stabilisation. Nous, nous faisons cette différence, qui réside principalement dans le fait que l’humanitaire répond aux principes de neutralité et d’indépendance, alors que la stabilisation est un concept politique.

La stabilisation s’articule autour de deux grands axes d’intervention. D’un côté, elle vise à accompagner un État qui a traversé une crise et qui est en sortie de crise, pour faire en sorte que cet État ait des conditions de fonctionnement et de viabilité minimales au service de ses populations. Le deuxième grand volet de nos actions est l’appui plus direct aux populations et, en leur sein, à la société civile, en réponse à leurs besoins, pour les aider à dépasser la crise et à participer au processus de reconstruction de leur pays.

Notre action vise à poser les jalons d’un processus qui va ensuite déboucher sur la reconstruction et/ou le développement du pays ou de la zone concernée. Nous intervenons sur le temps court, ce qui relève d’une action d’urgence et, chronologiquement, intervient en principe après l’humanitaire et avant le développement. C’est le cas dans les scénarios de crise et de sortie de crise linéaires. Néanmoins, dans le cas de crises prolongées, il est possible que les acteurs humanitaires, de la stabilisation et du développement interviennent simultanément.

 

ALAIN BOINET

Cela nous conduit à cette question de l’action humanitaire d’urgence qui est fondée sur la seule réponse aux besoins des populations sans critères politiques, sociaux, économiques, ethniques ou religieux. Vous dites que la stabilisation est politique. Ainsi, comment allez-vous articuler la phase humanitaire impartiale et indépendante de tout agenda politique avec la phase de stabilisation, qui relève toujours de l’urgence, mais qui est politique ?

 

SALINA GRENET-CATALANO

Un des axes de notre action, comme je le disais, vise à soutenir le rétablissement de l’Etat dans l’exercice de ses fonctions de base. Ainsi, on ne cherche pas uniquement à répondre aux besoins des populations, mais à faire en sorte d’aider les Etats et les autorités locales à pouvoir le faire eux-mêmes. Quand on soutient des projets d’appui à la gouvernance locale ou à la réforme de l’État, il faut bien entendu que nous soyons en phase avec l’État partenaire et que nous soyons d’accord sur l’objectif à atteindre. C’est en ce sens que la stabilisation est politique. Ainsi, environ 10% de nos fonds vont à des actions directes d’appui à la gouvernance, environ 30% à des actions de déminage et 50% servent à soutenir le rétablissement des services de base et le relèvement socio-économique.

Les projets de gouvernance sont par exemple des projets qui vont permettre de relancer le fonctionnement des institutions, notamment la justice, ou qui vont permettre aux forces de sécurité d’exercer à nouveau leurs fonctions.

Le secteur du déminage, qui est très important pour nous puisque nous  avons une action très significative dans ce domaine  qui a représenté environ un tiers de nos crédits d’intervention l’année dernière, comprend différents aspects. Il y a le travail de dépollution, qui est purement humanitaire et neutre, l’éducation aux risques au profit des populations et un troisième volet, qui consiste à renforcer les capacités d’organisations de la société civile locale et/ou des forces étatiques, pour professionnaliser les acteurs du déminage.

Quant au rétablissement des services de base, si nous menons par exemple un projet d’amélioration de l’accès à l’eau qui implique de réhabiliter des stations de pompage d’eau et de fournir des formations professionnelles, avec un lien très fort avec la gouvernance locale, ce n’est plus de l’humanitaire. On ne va pas simplement apporter de l’eau par camion-citerne, on va rétablir des infrastructures vitales qui vont être contrôlées, à terme, par l’État ou des structures de gouvernance locale. Ainsi, il faut que l’on s’assure que ces projets, qui vont être remis à un moment ou à un autre à l’État ou aux autorités locales, vont aller dans de bonnes mains.

 

ALAIN BOINET

Alors est-ce que cela veut dire que vous ne soutiendrez pas de programmes de stabilisation dans des pays qui sont encore en conflit, alors que l’aide humanitaire n’est parfois plus suffisante, parce que certaines régions qui sont en paix, à l’écart des lignes de front, ont déjà des besoins plus structurels ? Ça peut concourir globalement à une amélioration de la situation et, peut-être, accompagner un processus de paix.

 

SALINA GRENET-CATALANO

C’est une question pertinente et difficile. Deux exemples me viennent en tête : la Syrie et le Yémen, deux pays encore en conflit où nous menons des actions de stabilisation. Au Yémen, nous avons par exemple un projet avec une ONG française d’appui au service des grands brûlés de l’hôpital d’Aden. On va former du personnel médical, livrer du matériel, ou réhabiliter quelques infrastructures légères. Cette action de stabilisation concerne une zone avec un gouvernement que l’on considère comme le gouvernement légitime du Yémen. Nous ne mènerons pas ce type d’actions dans d’autres zones contrôlées par d’autres forces au Yémen. En revanche, nous soutenons d’autres projets de renforcement de la résilience des populations, notamment des plus vulnérables comme les femmes et les enfants, ailleurs dans le pays mais cela s’apparente plus à de l’action humanitaire.

En Syrie, c’est un peu la même chose : nous ne menons des actions de stabilisation que dans les zones qui se trouvent hors du contrôle  du régime syrien. Dans ces zones, nous choisissons avec les plus grandes précautions le type de projets qui y sont menés afin de venir en aide du mieux possible aux populations tout en respectant le cadre fixé par la ligne politique française. Des actions d’appui à la gouvernance locale ont été menées au profit de Conseils civils locaux indépendants. Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, des actions strictement humanitaires dans les zones sous le contrôle du régime syrien. La France poursuit en effet ses efforts pour apporter aux personnes les plus vulnérables l’aide humanitaire qui leur est nécessaire, y compris dans la Ghouta orientale comme nous venons de le faire conjointement avec la Russie, et en lien étroit avec les Nations unies. Le cas syrien reste un sujet très complexe, délicat et volatile, ce qui impose d’adapter notre action continuellement.

 

ALAIN BOINET

La stratégie humanitaire française, notamment dans sa décision 13, insiste sur la nécessité d’une approche globale des crises. De quoi s’agit-il, et comment opérez-vous ? Avez-vous des exemples ? En particulier, comment s’articule votre action avec celle de la Mission pour l’action humanitaire et celle du Fonds MINKA de l’AFD ?

 

SALINA GRENET-CATALANO

Nous sommes partis du constat qu’il manquait un jalon dans le dispositif français de réponse aux crises. Nous avions des actions sécuritaires, militaires parfois, humanitaires et de développement. Dans les processus de sortie de crise, une temporalité n’était toutefois pas couverte : l’immédiat après l’humanitaire et juste avant le temps du développement, qui relève plutôt du temps long. C’est la raison pour laquelle la Mission pour la stabilisation a été créée en 2014. Elle s’inscrit donc pleinement dans la nécessité de disposer d’une approche globale des crises.

L’articulation avec la Mission pour l’action humanitaire est un échange au quotidien sur nos stratégies pays. Nous sommes installés dans les mêmes locaux, ce qui facilite les choses. Nous avons une approche très coordonnée et concertée. Parfois, lorsque nous recevons un projet proposé par une ONG, nous l’examinons ensemble pour voir s’il relève plutôt de l’humanitaire ou de la stabilisation. Cette coordination étroite va se renforcer dans les années qui viennent, pour gérer l’augmentation de nos budgets et l’accent mis sur l’action d’urgence et les attentes qui en découlent.

Pour vous donner un exemple concret, dans le secteur de la santé, nous recevons parfois des projets dans lesquels l’ONG souhaite mettre en place des cliniques mobiles pour atteindre les populations, souvent déplacées ou réfugiées. Cela relève, pour nous, plutôt de l’action humanitaire. Si dans le même projet, l’ONG propose de faire du renforcement de capacités de structures – structures communautaires comme au Mali, petits hôpitaux, cliniques gérées directement par l’État –, dès qu’il y a une dimension de pérennité, de renforcement des capacités, de formation du personnel médical, d’équipements et de matériels médicaux, nous estimons que cela relève de la stabilisation. Ainsi, un même projet peut avoir un volet humanitaire et un volet stabilisation. On se concerte alors avec la Mission pour l’action humanitaire pour décider soit de soutenir ensemble le projet, soit de confier sa gestion à une des deux missions si un de ces volets est plus prononcé.

Quant à l’AFD, depuis mon arrivée à la Mission pour la stabilisation, j’ai cherché à avoir un dialogue soutenu avec nos collègues travaillant pour cet opérateur pour échanger sur nos programmations  et rechercher des synergies. Le dialogue avec l’AFD est constant : on se voit a minima tous les deux mois et nos chargés de projets échangent très fréquemment. Nous estimons, en effet, que nos actions sont complémentaires. L’AFD a entrepris de réduire ses délais d’instruction pour intervenir sur des zones fragiles, mais ses temps d’instruction restent plus longs que les nôtres. La Mission pour la stabilisation peut instruire un projet en quelques semaines. Nous pouvons ainsi par exemple soutenir un projet sur six mois ou un an, pendant que l’AFD instruit un projet articulé avec le nôtre mais de plus grande ampleur et sur du plus long terme, afin de prendre le relais. C’est cet effet d’amorçage que nous cherchons, par exemple au Sahel grâce à un groupe de travail que nous avons établi il y a quelques mois. Si des progrès ont été réalisés, il reste encore des marges de progression pour approfondir notre collaboration avec l’AFD et renforcer la cohérence de nos actions respectives.

Pour répondre à votre question sur le lien entre sécurité et développement, comme on le fait avec l’AFD pour essayer de renforcer l’articulation avec les acteurs du développement, on travaille également avec nos collègues du ministère des Armées qui mènent des actions civilo-militaires, qui ont une autre finalité que nos projets mais qui renvoient à un seul et même objectif : permettre la sortie de crise et la stabilisation durable du pays concerné. On peut trouver des articulations entre ce que font les militaires et ce que nous faisons en stabilisation. Nous sommes parfois également amenés à intervenir en appui des secteurs de sécurité des pays qui ont traversé une crise, par exemple en matière de protection civile, qui peut être un excellent service aux populations et que nous pouvons appuyer et renforcer. C‘est aussi un secteur dans lequel d’anciens combattants vont pouvoir se réinsérer en déposant les armes.

 

ALAIN BOINET

De quels moyens disposez-vous, comment ont-ils progressé, où et avec quels partenaires travaillez-vous ?

 

SALINA GRENET-CATALANO

Au moment de sa création, la Mission pour la stabilisation n’avait pas les moyens d’intervenir dans tous les pays en crise ou en sortie de crise. Il a fallu faire des choix, et c’est là où nous revenons à la question du caractère politique de notre intervention. A ce jour, nous intervenons dans une dizaine de pays, choisis selon trois critères : est-ce qu’il y a des besoins à satisfaire, est-ce que ce pays fait partie des priorités politiques et stratégiques de la politique extérieure de la France, et enfin est-ce que la Mission pour la stabilisation a une valeur ajoutée dans le dispositif français par rapport à d’autres acteurs ?

Nous intervenons aujourd’hui principalement au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne. Le Moyen-Orient a concentré l’année dernière près des deux tiers de nos financements, avec un gros effet de loupe dû à des crédits exceptionnels qui ont été débloqués par le ministre après la libération de Raqqa et de Mossoul dans le cadre de la lutte contre Daech : 15 millions d’euros ont été partagés avec la Mission pour l’action humanitaire. En Afrique, nous mettons l’accent sur le Sahel mais aussi sur la République centrafricaine et le bassin du lac Tchad. L’année dernière, nous sommes également intervenus en Colombie car nous avons pensé utile d’accompagner la mise en œuvre de l’accord de paix avec les FARC. Nous n’avons pas vocation à poursuivre dans la durée cette implication en Colombie, puisque c’était une action d’opportunité post-signature de l’accord de paix. Ceci dit, si nos budgets augmentent dans les années à venir, peut être serions-nous amenés à élargir notre champ d’intervention à d’autres régions.

Sur la question des moyens, nos budgets ont été multipliés par dix en trois ans. On part en effet de loin puisqu’au moment de sa création, la Mission pour la stabilisation disposait d’environ trois millions d’euros. Il y a eu une augmentation en 2016 et, en 2017, on a obtenu une enveloppe spécifique dédiée aux questions de déminage dotée de 5 millions d’euros. Celle-ci peut être utilisée partout où nous le jugeons utile et nécessaire. Nous intervenons cependant souvent dans les mêmes régions.

L’année dernière, nous avons bénéficié d’une série de crédits exceptionnels, qui ont fait qu’au total la mission a géré 28 millions d’euros. Cette année, en base budgétaire, nous avons démarré  à 17,5 millions. Cependant, avec le programme d’urgence exceptionnel annoncé par le président de la République pour la Syrie, doté de 50 millions sur une année entre 2018 et 2019, nous serons probablement autour d’un budget instruit, géré et décaissé de 40 millions d’euros. Il y a eu une progression très significative au cours des trois années passées. Cette croissance va sans doute se poursuivre dans les années qui viennent.

Concernant nos partenaires, nous travaillons principalement avec des ONG. Au total, 66 % de nos financements transitent par des ONG, toutes nationalités confondues (françaises, internationales, locales). Les ONG françaises ont la part du lion puisqu’elles reçoivent près de 50 % des crédits alloués aux ONG. Je pense que cela va être amené à croître avec l’augmentation de nos budgets. C’est très caractéristique du système français : en comparaison avec nos partenaires britanniques ou allemands, par exemple, le pourcentage des fonds qui transitent par des ONG chez eux est beaucoup plus faible. Certes, les montants et les volumes sont beaucoup plus importants mais une large part de cet argent est allouée aux agences des Nations unies ou à des fonds multilatéraux, et très peu, en termes relatifs, correspond à de l’aide bilatérale via des ONG. Cela découle d’une priorité politique de nos dirigeants. Si l’on regarde l’historique, au moment où le budget de la Mission pour la stabilisation a commencé sa croissance en 2016, cinq millions d’euros ont été débloqués en plus des trois millions de budget annuel. Le cabinet du ministre a alors expressément demandé à ce qu’au moins 50% de ces fonds transitent par des ONG. Le président a réaffirmé, en tout début d’année lors du CICID, cette volonté politique de renforcer la part du bilatéral dans notre aide publique au développement, dont fait partie l’action d’urgence et donc la stabilisation. On s’inscrit donc pleinement dans ce mouvement.

Les opérateurs avec lesquels nous travaillons sont les opérateurs de l’État français ou ceux sous sa tutelle. Je pense notamment à Canal France International dans le secteur des médias, à l’École nationale de la magistrature pour des projets de renforcement de capacités des systèmes judiciaires ou à l’École nationale d’administration pour des projets d’appui à la réforme de l’État. On travaille également beaucoup avec Expertise France, le ministère de l’Intérieur et, un peu plus rarement, le ministère des Armées. En ce qui concerne nos partenaires locaux, on fait parfois du renforcement de capacités d’ONG locales – qui s’inscrit dans le mouvement de localisation – mais nous travaillons aussi avec des partenaires étatiques locaux. Par exemple, on travaille avec la Haute Autorité à la consolidation de la paix au Niger pour des projets développés dans des municipalités qui se trouvent à la frontière avec le Mali, donc dans une zone fragile.

 

ALAIN BOINET

Pour aller plus loin dans ces exemples, est-ce qu’au Sahel, en Irak ou ailleurs, vous auriez un exemple qui illustrerait bien vos propos sur la stabilisation ? Peut-être au Sahel, qui est une des priorités de la France dans sa politique étrangère ? Comment la stabilisation peut-elle s’opérer au Sahel ?

 

SALINA GRENET-CATALANO

 En Irak, nous sommes dans un cas de figure assez classique : il y a eu des millions de personnes déplacées par le conflit dans la lutte anti Daech. Sur le plan militaire, la France a participé à l’action de lutte antiterroriste aux côtés des forces armées irakiennes. Toutes ces personnes déplacées ou réfugiées dans les pays voisins ont eu des besoins considérables, notamment les déplacés qui ont fui l’avancée de Daech dans la plaine de Ninive ou à partir des Monts Sinjar vers les camps au Nord de l’Irak, sous le contrôle du gouvernement autonome du Kurdistan.

Là, nous avons eu une action très forte au niveau humanitaire en aide à ces populations déplacées dans les camps. Je pense, par exemple, au projet que nous avons mené dans le camp de Bardarash, qui suivait une approche intégrée avec des partenaires très variés et des thématiques très différentes – santé, eau, électricité, hygiène -, donc une action concertée et multidimensionnelle. Maintenant que Daech a été vaincu, bien qu’il reste quelques poches de résistance, la phase de stabilisation commence, avec des flux de retour des populations dans leurs zones d’origine, libérées du joug de Daech. L’action de stabilisation va prendre le relais pour rétablir des conditions de vie à peu près normales, avec des actions de déminage, de relèvement économique, d’accès aux services de base (santé, éducation, électricité, eau…). On est dans une séquence claire : une action humanitaire au profit des déplacés, une action de stabilisation qui prend le relais pour faciliter et accompagner les mouvements de retour et, ensuite, la phase dans laquelle est en train de rentrer l’Irak, la phase de reconstruction et de développement. Là, les acteurs du développement vont devoir s’impliquer en travaillant sur de l’infrastructure plus lourde et des programmes de long terme.

Le cas du Sahel est différent. Au Mali, l’accord de paix d’Alger a été signé. Au départ, l’action de stabilisation s’est inscrite dans ce processus et s’est concentrée sur le Mali pour faciliter l’application de cet accord. Évidemment, nous avons été contraints par les faibles progrès dans la mise en œuvre de l’accord. Pendant une année et demie, nous sommes intervenus principalement au nord du Mali pour essayer de faciliter le retour de l’État et le rétablissement des services de base aux populations.

Puis la situation s’est dégradée au centre. Ainsi, l’année dernière, pour empêcher ce phénomène de contagion, nous avons développé des projets au centre du Mali. Aujourd’hui, la situation est particulière car elle s’inscrit dans la durée. Les acteurs du développement sont revenus. Notre problématique à l’heure actuelle est de voir où la Mission pour la stabilisation peut être utile au Mali sans intervenir à la place d’acteurs qui feraient ça mieux que nous avec, peut-être, davantage de moyens. Nous avons énormément renforcé nos échanges avec l’AFD et avec le ministère des Armées dans le cadre de Barkhane pour essayer de faire en sorte que les différents acteurs, chacun dans leurs mandats, interviennent du mieux qu’ils peuvent. On a donc mis en place le groupe de travail que je mentionnais tout à l’heure, à la demande de l’Élysée et de l’envoyé spécial pour le Sahel, l’ambassadeur Jean-Marc Châtaigner, pour renforcer nos coordinations et nos synergies, pour que la Mission pour la stabilisation intervienne sur les projets d’urgence qui pourront ensuite – éventuellement – être repris par l’AFD, qui pourra les pérenniser dans le temps et y consacrer plus de moyens que nous. Il y a une action d’amorçage sur laquelle se concentre la mission, étant donné la pluralité d’acteurs déjà présents.

Dernier point important, nous essayons de régionaliser notre action aujourd’hui au Sahel. Nous allons nous concentrer sur les trois pays qui sont victimes de l’insécurité au Mali, mais aussi dans le nord du Burkina Faso et à la frontière nigérienne pour essayer d’avoir des projets au sein de cette zone dite « des trois frontières ». Cette région est fragile et peu d’acteurs sont en mesure d’intervenir. Là, nous avons une valeur ajoutée et c’est pour cela que nous continuons d’agir au Sahel.

 

ALAIN BOINET

La stabilisation intervient dans les premières étapes du processus de sortie de crise. Est-ce que, dans ces premières étapes, vous intégrez ces fameuses approches dites « des quatre M » dans les projets que vous soutenez, soit multi-pays, multi-bailleurs, multi-domaines et multi-annuel ? Est-ce que c’est possible, ou bien encore prématuré ?

 

SALINA GRENET-CATALANO

Nous ne l’avons pas conceptualisée comme ça, mais notre action répond assez bien aux trois premiers « m ». Le dernier « m », le multi-annuel, n’est néanmoins pas notre vocation, qui réside dans les actions d’urgence, c’est-à-dire des projets pensés pour durer entre six mois et un an – un an et demi au maximum – et instruits en quelques semaines, parfois quelques jours. Nos projets ne sont pas pluriannuels, ou alors très rarement si l’on soutient deux fois un même projet lorsque l’on considère qu’il est bon et parce que personne d’autre n’a pu prendre le relais.

En revanche, sur le « multi-pays », on ne le faisait pas jusqu’à présent, mais on commence à le faire. Je vous ai cité le cas du Sahel, qui en est le meilleur exemple, puisqu’on essaye d’avoir une approche régionale avec les trois pays au cœur du Sahel. On l’a pratiquée aussi dans le bassin du lac Tchad, puisqu’on intervenait pays par pays en réaction à la même problématique de la lutte contre Boko Haram. Toutes nos interventions dans cette région visaient à essayer de stabiliser les zones ayant été les plus affectées par Boko Haram. On s’inscrit donc dans ce concept de « multi-pays », pas par un seul projet qui va s’étendre sur 3 ou 4 pays, mais avec des projets nationaux liés par une approche régionale.

Quant au « m » de multi-domaines, on est vraiment en plein dedans. Pays par pays, on définit en début d’année les secteurs prioritaires qu’on va chercher à investir. Par exemple, sur la RCA, nous nous sommes beaucoup engagés dans le secteur de la justice et de la formation des fonctionnaires centrafricains, pour parler de la gouvernance, mais aussi dans le rétablissement des services de base, le relèvement économique et l’appui aux populations vulnérables, qui sont évidemment des besoins fondamentaux.

 

ALAIN BOINET

Comment voyez-vous l’avenir à moyen terme pour la Mission pour la stabilisation ? Vous évoquiez tout à l’heure les chiffres figurant dans la décision du CICID du 8 février et dans la Stratégie humanitaire de la France, c’est-à-dire les 500 millions d’euros en 2022, répartis dans le cadre du Fonds d’Urgence Humanitaire (FUH) entre la Mission pour l’action humanitaire, la Mission pour la stabilisation, l’aide alimentaire programmée, l’aide aux organisations internationales (NUOI) . Comment voyez-vous la répartition, à partir de 2019, avec le Projet de Loi de Finances. Enfin, les ONG attendent une trajectoire progressive d’accroissement du budget vers les 500 millions d’euros parallèlement à l’augmentation programmée de l’APD (Aide Publique au Développement) à l’horizon 2022, comment pensez-vous que cela va se concrétiser ?

 

SALINA GRENET-CATALANO

Les arbitrages internes sur la ventilation de ces 500 millions d’euros prévus à l’horizon 2022 n’ont pas encore été rendus, je ne peux donc pas trop m’avancer. Lorsque le Centre de crise présente ses positions sur cette augmentation de l’aide publique au développement et la part consacrée à l’urgence au sein de cette APD, l’humanitaire et la stabilisation sont au même niveau. On plaide pour l’action d’urgence. Je pense que nos moyens vont augmenter, ce qui nous laissera davantage de marge de manœuvre au niveau géographique si besoin est. Comme le directeur du CDCS, M. Patrice Paoli, vous l’a dit il y a quelques semaines, cela impose aussi un impératif de renforcement de nos méthodes de travail et des dispositifs de suivi-évaluation de nos projets. On aura sans doute besoin, à un moment ou un autre, de renforcer nos effectifs. C’est très lourd, pour une si petite mission – nous sommes 8 agents –, d’instruire tous les projets avec des budgets qui tournent aujourd’hui autour de 40 millions d’euros mais qui, peut-être dès 2019, vont commencer à augmenter pour parvenir à l’objectif de 2022. Il faudra avoir des procédures qui resteront, je l’espère, aussi flexibles et souples qu’elles le sont à l’heure actuelle, mais avec un suivi et une évaluation renforcés.

Pour conclure sur l’avenir de la Mission pour la stabilisation, je voudrais parler plus largement de l’action de stabilisation qui est malheureusement appelée à perdurer puisqu’il y aura encore beaucoup de processus de sortie de crise à accompagner. Je pense qu’en travaillant en bonne intelligence avec les acteurs de l’humanitaire, avec les acteurs de la sécurité et ceux du développement, on peut avoir une belle action de la France, cohérente, en partenariat avec les ONG qui sont nos principaux partenaires, mais aussi avec les acteurs de l’État et tous les autres.

 

Visitez le site du ministère pour en apprendre plus sur la Mission pour la stabilisation en cliquant ici.

Voir l’article d’Alain Boinet et Benoit Miribel sur les défis de la nouvelle stratégie humanitaire française en cliquant ici.