L’Alliance européenne de résilience : une initiative pour dépasser les limites du modèle humanitaire professionnel

Entretien avec François Dupaquier

Réunion de l’Alliance Européenne pour la Résilience dans les locaux de la Chaîne de l’Espoir le jeudi 19 février

Jeudi 19 février, les locaux de La Chaîne de l’Espoir, association dédiée à l’accès aux soins médicaux-chirurgicaux des plus vulnérables dans le monde, accueillait la soirée de lancement d’une initiative humanitaire née de la société civile : « Alliance européenne de résilience ». Introduit par Éric Cheysson, le président de La Chaîne de l’Espoir, cet évènement était co-présenté par François Dupaquier, fondateur de U-Saved (voir interview ci-dessous) et David Sanchez, président de la Fraternité Franco-ukrainienne Provence. L’assistance comptait de nombreux humanitaires et soutiens à l’Ukraine. Entre autres : Marc Rizoulières, de la Fraternité Franco-ukrainienne Provence et de l’AMCFU (Aide Médicale Caritative Franco-ukrainienne), Marc Castelli, Président de Solidarité Ukraine – Auriol & Pays d’Aubagne et de l’Etoile, Oxana Melnychuk, directrice des projets de l’Association « Unis pour l’Ukraine », Thierry Mauricet, co-président de la CHD et directeur général de Première Urgence Internationale. MSF était aussi présent, ainsi que le cabinet GEODESK, spécialisé en assurances à l’international et pour les ONG. François Dupaquier a retracé sa « prise de conscience », à l’occasion de son engagement personnel en Ukraine, que les ONG internationales, selon lui, fonctionnaient de façon « archaïque », standardisée, à l’opposé de la souplesse et de l’inventivité des initiatives d’aide locales ukrainiennes ; « J’ai commencé à me rendre compte que moi, humanitaire professionnel et expert, je faisais partie du problème ».

À l’occasion d’une rencontre avec David Sanchez, il découvre l’étendue des initiatives en France, nées de la société civile, et comment elles ont, déjà, entrepris de se coordonner entre elles de façon spontanée. C’est le déclic ; ils décident de lancer le projet d’Alliance pour coaliser les initiatives citoyennes et associatives. David Sanchez explique que, avec son association « On a fait 19 convois, dont 17 sur Kharkiv, on a construit un réseau avec les petites ONG locales, et aujourd’hui on croit en cette Alliance car on a besoin de mobiliser plus, pour avoir plus de moyens logistiques, et pouvoir continuer… Quand on voit sur place un sourire, on ne peut plus laisser tomber les gens qu’on a commencé à aider ». François Dupaquier souligne que « aujourd’hui, seulement 1% du financement global de l’aide humanitaire à l’Ukraine va aux initiatives nées de la société civile ». Une vidéo d’un reportage en Ukraine sur l’action des volontaires de U-Saved qui assistent et évacuent les personnes au plus près des lignes de front est diffusée ; la tension de ce type d’actions menées en gestion de risque permanente est sensible. Lucas, un volontaire de U-Saved présent à la soirée, explique que depuis le début de son engagement il a organisé l’acheminement, à lui seul, de plus de 500 véhicules utilitaires en Ukraine.

Un deuxième volet de l’événement était consacré à la présentation d’un projet particulier (partie prenante à celui d’Alliance) né de la société civile, STABNET (voir interview ci-dessous), par Damien Harry-Marin, coordinateur dudit projet. Celui-ci a souligné l’extraordinaire énergie et vivacité de la société ukrainienne qui, en quatre ans, a vu l’émergence de 50.000 start-ups de haute technologie, au service de l’effort de guerre et des secours aux victimes. S’inscrivant dans ce domaine de « valeur ajoutée technologique » qui démultiplie l’impact sur le terrain, Damien Harry-Marin a résumé le projet, au service de l’urgence médicale de guerre et nourri de l’expérience des médecins ukrainiens, par cette formule « Il s’agit de projeter la high-tech médicale dans un champ de tournesols, c’est-à dire un no-man-s land voisin de la ligne de front ». Une vidéo est diffusée, présentant un container de stabilisation STABNET et sa fabrication.

A l’issue de la soirée, Anouchka Finker, Directrice générale de La Chaîne de l’Espoir, a confié son sentiment sur le projet « Alliance européenne de résilience » : « Compte tenu du contexte de chute des financements, cette initiative permet de compléter les dispositifs existants en structurant l’énergie citoyenne. La société civile est souvent mise en avant dans les discours des bailleurs et des ONG ; là il se passe quelque chose. Cela rappelle le début des ONG françaises, on revient à la base ».

Défis Humanitaires a profité de l’événement pour organiser une interview de François Dupaquier autour du projet :

1. Bonjour François Dupaquier. Peux-tu résumer ton parcours humanitaire ?

Juriste en droit international humanitaire, j’ai 25 ans d’engagement opérationnel commencé en Afghanistan avec Solidarités International avant d’enchaîner des missions de terrain et en siège pour diverses organisations. Je me suis spécialisé en évaluation et analyse tout en développant une activité audiovisuelle et de romancier autour d’enjeux géopolitiques. En 2008 j’ai fondé FrontView, un cabinet d’expertise spécialisé en évaluation et redevabilité. En mars 2022 j’ai été témoin de l’élan fantastique de la société civile ukrainienne. J’ai alors fondé U-Saved pour développer une réponse humanitaire ancrée sur la localisation et l’efficacité, au plus près des besoins.

2. U-Saved opère en Ukraine. Quelles raisons t’ont-elles amené à faire naître cette structure, et quelles sont ses particularités, notamment au niveau de sa gouvernance franco-ukrainienne ?

La structure est née du constat de l’efficacité du mouvement civil ukrainien qui s’est mobilisé pour évacuer des civils et délivrer une aide vitale, y compris dans les conditions les plus extrêmes. Ce besoin prend également sa source dans un constat mûri au fil de mes activités de contrôle — constat qui a trouvé son apogée en Ukraine : l’aide « professionnelle » s’est enlisée dans une bureaucratie et des normes qui l’empêchent d’agir et lui ont fait perdre l’accès au terrain et aux populations. Nous avons donc créé deux organisations sœurs, en France et en Ukraine, non selon une relation hiérarchique siège–terrain mais selon un modèle de coopération : des professionnels internationaux ont soutenu et renforcé les compétences de nos confrères ukrainiens en gestion de projet, afin que les fonds soient captés et gérés localement et que la majorité des moyens soit consacrée à l’aide aux populations.

©U-SAVED

 3. Cette expérience avec U-Saved est-elle à la racine de l’initiative « Alliance européenne de résilience » ?

 Absolument. 2025 a été l’heure d’un bilan ; l’expérience de U-Saved a mis au jour deux impasses : le transfert excessif du risque financier vers les acteurs locaux — qui nous a contraints à repenser notre modèle économique — et l’incapacité du système humanitaire professionnel à intégrer l’initiative civique. L’Alliance vise à capitaliser sur les pratiques citoyennes efficaces pour rendre l’action européenne plus résiliente et réellement localisée. La réforme humanitaire ne doit plus rester une intention : U-Saved et l’Alliance cherchent à la convertir en actes.

4. Quel est l’objet de cette initiative ?

L’Alliance fédère les initiatives citoyennes et associatives pour constituer une capacité civile européenne de réponse aux crises : recensement et labellisation d’acteurs, mutualisation logistique et financière, cadres de formation et de standards, et plaidoyer politique pour ouvrir l’accès aux financements. L’objectif est pragmatique : transformer des flux solidaires dispersés en chaînes d’actions responsables, efficaces et durables.

 5. Quels sont les objectifs concrets ?

À court terme : cartographier et formaliser les collectifs existants, faire entendre leurs voix, créer une plateforme de coordination et proposer un cadre de redevabilité acceptable pour les bailleurs. À moyen terme : consolider des hubs logistiques, des mécanismes de co-financement et des dispositifs de renforcement des capacités locales. À long terme : développer des outils qui réduisent la pénibilité administrative et institutionnaliser des instruments financiers permettant l’accès direct aux ressources.

 6. N’y-a-t-il pas une contradiction entre promouvoir la vitalité des multiples initiatives nées de la société civile, et vouloir formaliser, labéliser et standardiser ?

Au contraire, formaliser n’enlève rien à la vitalité des initiatives civiles, ça la renforce. Ce que nous proposons est une mise en capacité tout en préservant l’autonomie opérationnelle des acteurs. Concrètement les collectifs restent libres dans leurs choix et leurs actions, dans le cadre d’une charte et de modalités de partenariat clairement définis. L’Alliance allège la charge administrative, joue le rôle de facilitateur et de « guichet » pour les bailleurs. Elle filtre les exigences bureaucratiques pour protéger les équipes de terrain, sans leur imposer des réponses standardisées. Les partenaires peuvent et doivent continuer à agir hors du périmètre de l’Alliance : celle-ci est un soutien, non une tutelle comme c’est souvent le cas dans les relations siège-terrain. C’est le modèle que nous avons déployé avec U-Saved en Ukraine, où les groupes de volontaires sont parties prenantes de la gouvernance.

©U-SAVED

7. Dans ce projet, il est écrit que «la société civile française s’est fortement mobilisée depuis 2022. 147 associations françaises dans 70 départements ont été identifiés comme acheminant régulièrement de l’aide matérielle vers l’Ukraine ». D’où vient ce chiffre, et quel volume d’aide représente-il ?

 Ce chiffre provient du recensement mené par nos équipes (cartographie, entretiens et suivi des flux) des initiatives françaises actives vers l’Ukraine. Il est encore à affiner, mais en termes de volumes, la dynamique est significative : cela a permis une aide à 170 localités ukrainiennes pour 53.000 tonnes de marchandises acheminées. Certains acteurs ont envoyé plus de cent véhicules en Ukraine depuis 2022, des dizaines de générateurs, des milliers de colis, certains jusqu’à un poids-lourd par mois d’aide matérielle, ce qui représente un gisement opérationnel et logistique sous-exploité par le système formel. À cela s’ajoutent des soutiens plus structurels, comme des activités éducatives, des prises en charge hospitalières ou des appuis chirurgicaux.

8. Cette initiative fédère-t-elle déjà des partenaires parmi ces acteurs ?

Ce n’est pas U-Saved qui lance ce projet : ce sont les associations elles-mêmes. L’Alliance n’est pas une structure descendante, c’est un mouvement collectif et co-construit. Dès que nous avons ouvert la discussion, beaucoup d’acteurs ont immédiatement réagi, car le besoin de se fédérer était déjà là. Certaines associations avaient d’ailleurs commencé à travailler ensemble de manière informelle. Dans les Bouches-du-Rhône, par exemple, l’association Fraternité Franco-Ukrainienne Provence s’est déjà associée à d’autres structures locales pour coordonner ses actions. Son président, David Sanchez, est présent ce 19 février. Il est l’un des moteurs de la dynamique de l’Alliance et vient partager à la fois sa vision et les réalisations concrètes de son organisation. À ce stade, une dizaine d’associations ont déjà rejoint l’Alliance ou sont en passe de le faire dans les Bouches-du-Rhône, en Rhône-Alpes, en Centre-Val de Loire, en Lorraine, en Bretagne ou en Île-de-France. D’autres suivront car nous n’avons pas encore pu contacter l’ensemble des structures identifiées. Ce 19 février, de nombreux acteurs de la société civile sont présents pour porter leur parole et leurs pratiques au cœur de l’Alliance.

9. Dans un premier temps, l’Alliance européenne de résilience se concentre sur l’aide à destination de l’Ukraine mobilisée en France par des associations et collectifs. Peux-tu expliquer pourquoi, et dessiner une possible deuxième phase ?

 Nous parlons de réponse aux crises, et celle qui affecte l’Ukraine est la plus massive que l’Europe ait connu à sa périphérie depuis longtemps. Mais l’Europe concentre une telle densité d’initiatives, d’infrastructures logistiques et d’écosystèmes civiques qu’elle peut permettre de pérenniser un modèle pilote sur n’importe quelle autre crise à venir. La phase 2 vise donc l’extension transnationale : interopérabilité des hubs nationaux, accords de coopération entre réseaux locaux, standardisation des procédures et mécanismes financiers européens permettant la réplication dans d’autres États membres.

 10. Comment envisages-tu la future gouvernance de l’Alliance européenne de résilience ?

Une gouvernance fédérée : conseil d’orientation composé d’acteurs de terrain, d’experts techniques et de représentants de bailleurs ; un comité exécutif restreint pour la mise en œuvre ; des sièges réservés aux partenaires ukrainiens et à des représentants territoriaux européens. Règles claires de quorum, rotation des sièges et procédures transparentes garantiront légitimité et responsabilité.

 11. Quel sera le rôle des partenaires locaux ukrainiens dans l’Alliance européenne de résilience ?

Un des principes essentiels de l’Alliance repose sur la pertinence des besoins humanitaires identifiés par les membres via les acteurs locaux ukrainiens. Ils sont donc co-décideurs car ils définissent les besoins, les priorités opérationnelles, mettent en œuvre les actions et assurent leur redevabilité. Leur rôle de leadership garantit l’ancrage local et la pertinence des réponses.

©U-SAVED

 12. As-tu des exemples concrets d’actions menées en Ukraine avec des partenaires appelés à rejoindre le projet ?

L’Alliance est lancée symboliquement à l’occasion des quatre ans de l’invasion russe, mais sur le terrain, personne n’attend une date officielle pour agir. Le 14 février, un premier camion mutualisé est parti vers l’est de l’Ukraine avec des générateurs et des équipements d’hiver. Il est porté collectivement par plusieurs associations, sous leur bannière et celle de l’Alliance qui participe financièrement à cet envoi. Fin février, deux ambulances partent également vers le Donbass remplies de matériel de réhabilitation physique pour les blessés. Je les convoie moi-même avec des volontaires de U-Saved France, pour soutenir les évacuations de civils en première ligne. Ce sont des actions simples, visibles, concrètes : elles disent mieux que de longs discours ce que nous voulons faire avec l’Alliance : mutualiser, accélérer, aller là où les besoins sont immédiats.

13. La question de l’accès des initiatives humanitaires nées de la société civile aux financements institutionnels est déterminante dans ce projet, et ce dans un contexte de baisse radicale de ceux-ci. N’est-ce pas une gageure ?

 C’est une contrainte majeure mais surmontable. Car le véritable défi de la baisse de ces financements institutionnels est de mettre en place de nouvelles approches. C’est ce que nous proposons : faire plus agile, plus ciblé, avec moins. L’Alliance a vocation à construire ce pont entre société civile et bailleurs publics pour lever les freins institutionnels. Dans tous les cas, la société civile n’attend personne pour agir. Elle prouve tous les jours sa combativité et sa résilience.

 14. Comment envisages-tu ce que tu appelles « la structuration et le partage d’une voix collective de la société civile fondée sur la réalité du terrain» ? N’y-a-t-il pas une contradiction entre la multiplicité des initiatives différentes et la volonté de parler d’une seule voix ?

C’est tout l’enjeu d’une gouvernance que nous voulons co-construire avec nos membres. Il existe de nombreux moyens d’échanger et de trouver des positions communes dans une architecture fédérative : groupes de travail thématiques/territoriaux qui nourrissent des positions consensuelles, complétée par des déclarations collectives quand nécessaire. La voix commune reposera sur la légitimité terrain et sur des règles de représentation qui préservent la diversité opérationnelle.

 15. Dans ce projet, U-Saved assure le portage et la facilitation administrative, financière et opérationnelle de l’AllianceN’est-ce pas une charge qui risque de dépasser les capacités de U-Saved ?

U-Saved s’appuie sur un réseau d’experts et de bénévoles très expérimentés mais il faudra obtenir des subventions pour pérenniser le modèle. Par ailleurs le portage initial de U-Saved est transitoire : l’ONG fournit la mise en mouvement (représentation, secrétariat, comptabilité, conformité) pour avancer soit vers une fusion du modèle soit vers un désengagement progressif. L’objectif est d’institutionnaliser rapidement une structure mutualisée ou une entité dédiée pour répartir durablement charge et responsabilité.

Distribution de colis alimentaire – ©U-SAVED

 16. Envisages-tu des partenariats avec d’autres initiatives de mutualisation, notamment logistiques, telles que hulo ou Bioport dont nous avons déjà parlé dans Défis Humanitaires ?

La mutualisation logistique est au cœur de l’Alliance. Des partenariats avec des opérateurs spécialisés (hulo, Bioport ou équivalents) permettent de sécuriser plateformes, stocks et corridors, tout en définissant standards d’interopérabilité et de traçabilité. U-Saved est déjà partenaire de Bioport, qui a assuré une partie de notre logistique vers l’Ukraine dès 2022 et nous sommes en discussion avec eux concernant l’Alliance.

 17. En cas de guerre à grande échelle de haute intensité, notamment en Occident, les sources d’approvisionnement, les chaînes logistiques et les moyens de transport comme de communication des ONG humanitaires seront affectés, dégradés voir indisponibles. Une initiative comme « Alliance européenne de résilience » peut-elle être une partie de la réponse à ce défi ?

Les initiatives et acteurs locaux sont les premiers à agir, au plus proche des besoins, dans les conditions les plus dégradées. Ils constituent un maillage d’aide souvent informel qui ne peut être égalée. En Ukraine, nous avons la capacité d’atteindre une personne coincée dans sa cave au milieu des combats avec du pain encore chaud. Nous ne cherchons pas la standardisation mais l’action spécifique. L’Alliance permettra non pas de créer l’accès qui existe de fait, mais de coordonner ces corridors civils, pré-positionner l’aide, éviter la redondance des approvisionnements et mieux cibler les victimes.

©U-SAVED

18. Une dernière question concernant ce projet « Alliance européenne de résilience » : le monde humanitaire est fertile en initiatives ambitieuses : en quoi celle-ci est-elle nécessaire, et n’est-elle pas trop ambitieuse ?

Je pense que le monde humanitaire a trop intellectualisé le secteur et a eu trop d’ambition de croissance financière. Il faut retrouver celle de la croissance solidaire des fondateurs et revenir à des objectifs plus concrets et opérationnels. Regardez des initiatives comme STABNET. Elles n’existeraient pas sans l’ambition de quelques rêveurs.

19. Justement : lors de la soirée de lancement du projet « Alliance européenne de résilience », une présentation d’une initiative innovante née de la société civile, « STABNET » a été faite par Damien-Harry-Marin, coordinateur de ce projet. Tu es aussi très impliqué dans celui-ci. Peux-tu nous dire de quoi il s’agit ?

STABNET est un réseau de containers de stabilisation innovants, mobiles, compacts, remorquables par 4×4, autonomes (énergie, eau, chauffage, communications), protégés des projectiles. Il est conçu pour stabiliser les blessés graves au plus près des combats et respecter la « Golden Hour ». Très abordable, il permet de réduire la mortalité en première ligne en diminuant le délai d’accès aux soins. Le projet bénéficie d’un soutien financier et institutionnel important, dont les plus hautes autorités médicales d’Ukraine qui nous font bénéficier d’une expertise inégalée de la médecine de guerre. En deux ans STABNET a permis de prendre en charge plus de 120.000 blessés au plus près des combats. C’est un exemple marquant de la pertinence d’initiatives portées par la société civile. Pour ma part, je rejoins STABNET comme directeur du développement pour aider à augmenter sa portée et donc son impact sur la survie des blessés.

Au-delà, STABNET, avant d’être une entreprise, est avant tout une association humanitaire franco-ukrainienne, née de l’engagement de chefs d’entreprise, d’industriels, de profils extrêmement inventifs et résilients. Ce sont des femmes et des hommes qui ont décidé de mettre leurs compétences au service de la médecine de guerre en première ligne. Aujourd’hui, STABNET adopte une approche hybride, non par opportunisme mais par nécessité : pour développer des solutions techniques robustes, industrialisables et fiables dans un contexte de guerre, il faut aussi dialoguer avec des logiques industrielles. Cela n’efface en rien sa vocation humanitaire. STABNET conserve une capacité de production à prix coûtant, spécifiquement dédiée au soutien des unités médicales ukrainiennes engagées au plus près du front.

20. Comment vois-tu l’évolution de la situation humanitaire en Ukraine, avec un conflit intense qui dure ?  

Le conflit restera long, certainement larvé avec des pics à haute intensité : épuisement des ressources, usure des populations et fragmentation de la réponse humanitaire. Celle-ci devra évoluer d’un modèle centralisé vers des modèles localisés et hybrides — combinaison d’assistance immédiate, de soutien à la résilience socio-économique et de reconstruction graduelle. Il faudra aligner financements, capacités locales et innovation opérationnelle pour maintenir un continuum entre secours, stabilisation et relèvement. La cohésion sociale intra-européenne sera également essentielle pour que nos frères et sœurs ukrainiens absorbent ce choc.

©U-SAVED

 21. Pour conclure, tu dis que le conflit sera long, mais en cas de cessez-le-feu, voire de règlement de paix, que deviendrait U-Saved, association basée sur l’urgence en première ligne ainsi que son projet d’Alliance ?

U-Saved Ukraine travaille en première ligne, mais notre ancrage dans la société civile ukrainienne nous permet d’intervenir au-delà de l’urgence immédiate. Nous n’avons pas besoin de théoriser des concepts comme le « Nexus » pour savoir où nous situer : nous sommes immergés dans la réalité sociale du pays, et nous couvrons naturellement l’ensemble des champs de la solidarité lorsque les besoins l’exigent. Si nous intervenons dans les zones de guerre, c’est parce que les besoins prioritaires s’y trouvent et parce que, très souvent, il n’y a plus personne d’autre que les volontaires ukrainiens pour y répondre. Le droit international humanitaire nous oblige à agir uniquement en fonction des besoins des populations. Beaucoup ont fait le choix, ces dernières années, de quitter ces zones : trop dangereuses, trop complexes. Nous avons choisi de rester. Le dernier soutien que nous recevions d’une ONG internationale s’est évaporé avec la chute d’USAID en février 2025. Aujourd’hui, nous travaillons exclusivement grâce à des fonds privés, dans une situation financière tendue si ce n’est critique. Mais nous refusons d’abandonner les populations que nous accompagnons depuis quatre ans. Si, demain, U-Saved Ukraine devait disparaître, nous nous arrêterions en gardant notre conscience intacte. Une ONG humanitaire n’a pas vocation à devoir survivre à tout prix. Mais avec U-Saved France et l’Alliance européenne de résilience, nous serons capables d’atteindre l’ensemble du territoire ukrainien, avec nos partenaires, et d’intervenir dans tous les secteurs possibles : urgence, soutien civil, reconstruction sociale. C’est pour cela que l’Alliance existe.

Propos recueillis par Pierre Brunet,

Ecrivain et humanitaire.

Pour en savoir plus sur U-SAVED : https://u-saved.co/fr/


François Dupaquier :

U-Saved

François Dupaquier est juriste en droit international et expert humanitaire spécialisé dans l’évaluation et les stratégies opérationnelles. Il a 25 ans d’expérience dans des dizaines de crises politiques et de conflits armés à travers le monde. Il a travaillé en étroite collaboration avec de nombreuses ONG, gouvernements et agences multilatérales. Il dirige « FrontView », une société d’expertise spécialisée sur les questions humanitaires et de redevabilité, qui évalue les projets des ONG, des donateurs et des organisations internationales. Il est également producteur audiovisuel et romancier publié aux éditions Flammarion.

 

 

 


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