
Le mois dernier se tenait la Conférence de Munich sur la sécurité. Même si les humanitaires pourraient vouloir s’en tenir le plus loin possible, c’est pourtant un événement important, car il fait partie de ces conférences qui reflètent l’état des doctrines sécuritaires en Europe et dans le monde. Il donne donc une idée des risques de conflits et, dans une certaine mesure, de ce qui est fait pour les prévenir. Le rapport 2026 de la conférence donne le ton ; il est intitulé « Under Destruction» pour parler des normes, institutions et mécanismes de coopération qui structuraient la sécurité collective et qui sont désormais progressivement sapés, contournés ou instrumentalisés. Comme conséquence de cet évidement du collectif, l’édition 2026 avait pour orientation principale le réarmement. Le réarmement comme seul instrument de dissuasion véritable face à des menaces bien identifiées en Europe. L’idée générale est que, 80 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avec le PIB de l’Europe occidentale 30 % plus grand que celui de la Chine et 11 fois plus important que celui de la Russie, il n’y a aucune raison valable pour que l’Europe ne se défende pas toute seule.
De fait, les efforts militaires sont importants. Ces efforts se traduisent par des allocations budgétaires conséquentes vers l’industrie et l’armée. Au vu des niveaux d’endettement variés en Europe, le niveau de ces allocations demande de définir des priorités inconfortables. Autrement dit, où dépenser l’argent que l’on n’a pas ? Comme on le sait, l’aide publique au développement a été l’un des premiers postes sacrifiés, et beaucoup a déjà été dit et écrit à ce sujet.

Pourtant, au-delà de la solidarité entre les peuples, la coopération au développement a aussi un rôle de prévention des conflits qui est encore largement ignoré et sous-exploité. Une coopération qui aide les pays concernés à s’attaquer aux facteurs de crise contribue à un monde plus stable. Non seulement cette stabilité a des effets bénéfiques pour les pays et les régions concernés, mais, dans un intérêt mal compris, cela évite aussi aux pays du CAD d’avoir à détourner une partie de leurs ressources et de leur attention politique vers des crises qui peuvent sembler éloignées de leur priorité sécuritaire immédiate.
Après l’époque de « La Corrèze avant le Zambèze » voilà le temps de « Moscou avant le Kivu » (vous pouvez chercher mieux). Mais si l’on y réfléchit, les crises dans le monde ne sont pas tellement éloignées des priorités sécuritaires. Des puissances compétitrices, des groupes étatiques ou non étatiques sont parfaitement à l’aise pour exploiter les diverses fragilités de certains pays à leur profit politique et économique, en général au détriment du nôtre. Pour les Européens, et les Français en particulier, la République centrafricaine et le Sahel en sont des exemples éloquents. Dans les zones périphériques de nombreuses capitales ou centres urbains, l’État est perçu comme un prédateur parmi d’autres. La faiblesse d’un État à contrôler son territoire et à dynamiser le développement économique sur l’ensemble du pays et pour l’ensemble de la population laisse la place à des groupes criminels qui n’ont aucun intérêt à voir l’État étendre son contrôle.
Quand le renforcement des services de l’État est précisément soutenu par des acteurs du développement ou humanitaires, la désinformation et la manipulation des sentiments contre les acteurs extérieurs sont donc naturellement des moyens pour ces groupes d’avoir la paix pour leurs petites affaires. Ce sont des éléments qui ne se contrent pas avec des armes, mais plutôt grâce à une bonne gouvernance de l’État.
C’est ici que la coopération au développement peut aider, mais les sommes allouées à la gouvernance, ou par exemple au secteur judiciaire, ou à la gestion des ressources publiques sont minimes et en déclin. Dans la comptabilité du nexus humanitaire-développement-paix, ces secteurs font partie de l’APD pour la paix, avec une valeur d’influence qui est négligée au profit de la dissuasion militaire. Cet abandon progressif d’influence et de pouvoir sous prétexte qu’il était titré comme « soft » est un problème sérieux.
Que le « soft » n’ait pas la cote est une chose, mais l’efficacité des options militaires pour régler des problèmes politiques est notoirement faible. Ces dernières années, l’efficacité diplomatique et économique, en revanche, a pu amener certains pays beaucoup plus loin dans les partenariats politiques et économiques, là encore, souvent au détriment de l’Europe.

Plus important, l’agressivité doit-elle réellement devenir notre nouvelle offre pour le monde ? Est-ce pour notre seul réarmement que le modèle européen serait regardé, apprécié ou détesté à travers le monde ? Est-ce que, dans les pays exposés aux plus grandes fragilités, les populations demandent une Europe qui propose la même chose que les autres « partenaires », mais en plus lent ? Ou bien sommes-nous porteurs de solidarité, en plus que d’intérêts ?
Le terme de valeur est un peu galvaudé, cela fait vieux réac, mais enfin l’article 2 du traité sur l’Union européenne liste les soubassements de l’Union : dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, respect des droits de l’homme. Pourquoi ces valeurs ne resteraient-elles pas partie intégrante de notre coopération internationale et, in fine, de notre attractivité et de notre sécurité ? L’aide humanitaire comme la coopération au développement participent de cet effort, et il est important de les voir comme un outil stratégique plus large qui intègre la sécurité. Ce n’est pas calculé comme tel dans les visions stratégiques, mais les faillites d’une approche sécuritaire de la paix ne vont pas tarder à montrer à nouveau leurs limites. Les risques globaux — le changement climatique, la perte de biodiversité, les pressions sur l’eau, les risques pandémiques — ne vont pas reculer devant un porte-avions. Notre sécurité collective passe par la paix, et le développement et la solidarité en sont des vecteurs.
Cela ne va pas se faire tout seul, le développement n’est pas une priorité pour la plupart des responsables politiques. C’est aussi que le développement et l’humanitaire souffrent de se parler essentiellement à eux-mêmes. Le nombre de conférences, de ‘panels’, de ‘workshops’ où une agence parle à une ONG qui parle à un bailleur qui parle à une banque est sidérant. Si la solidarité est perçue comme un outil du monde d’hier et non comme un atout stratégique, alors il faut aller convaincre, car c’est la seule façon de retrouver un modèle qui fonctionne — et les financements qui vont avec.
Cyprien Fabre.
Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.

