Vers une fracture annoncée du système d’aide humanitaire

Gaza, PUI ©Charlotte Baudouin

Dissoute en novembre 2025, la Fondation Humanitaire pour Gaza (GHF) se félicitait d’avoir « montré qu’il existait une meilleure façon d’acheminer l’aide ». Derrière cet autoportrait triomphal se cache une réalité inquiétante : l’émergence d’un modèle expérimental qui entend substituer à un système humanitaire indépendant un dispositif d’accès aux services de base totalement aligné sur les objectifs politico-militaires des puissants. L’enjeu est donc de savoir si le précédent qu’il constitue est amené à se répliquer.

Un laboratoire nommé Gaza

Il serait tentant de réduire la controverse autour de la GHF à une querelle de chapelle entre acteurs humanitaires défendant leurs prérogatives. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui s’est joué à Gaza depuis le printemps 2025, et encore plus dans le projet de « New Gaza » porté par l’Administration Trump, est d’une tout autre nature, à savoir une tentative de redéfinition de ce que « faire de l’humanitaire » signifie, de qui en décide, et au service de quels objectifs. Ce n’est pas une querelle technique. C’est une bataille pour le sens même du mot.

Sans histoire opérationnelle préalable et sans redevabilité vis-à-vis des populations qu’elle était censée servir, le système mis en place par la GHF a exercé une pression systématique sur les acteurs traditionnels — UNRWA[1] en premier lieu — pour qu’ils cèdent leur espace opérationnel. Là où le système onusien opérait quelque 400 points de distribution répartis sur l’ensemble du territoire, la GHF n’a ouvert que quatre « sites sécurisés », essentiellement concentrés au sud de l’enclave, à proximité de bases avancées israéliennes. Une répartition qui n’a rien à voir avec la carte des besoins et tout à voir avec la logique de déplacement sous-tendant le plan de recomposition démographique au cœur des ambitions du gouvernement israélien.

Ce qui est nouveau, au-delà de la brutalité de l’affichage, c’est l’instrumentalisation à cette échelle de l’aide comme levier de cette transformation. Par ailleurs, le bilan humain catastrophique du « modèle GHF » est aujourd’hui largement documenté[2] ; certaines organisations opérant sur place ont d’ailleurs qualifié le système de distribution ainsi déployé de « mise à mort organisée »[3].

La neutralité : fondement fonctionnel, cible politique

Les quatre principes cardinaux du droit international humanitaire — humanité, neutralité, impartialité, indépendance — ne sont pas des labels de communication institutionnelle. Ils sont le fondement fonctionnel qui rend l’accès humanitaire possible dans les contextes de conflit. Si une organisation est perçue comme l’instrument politique de l’une des parties, elle perd sa capacité à opérer. La neutralité n’est pas une posture morale abstraite ; c’est une condition opérationnelle. C’est de cette réalité qu’émerge la notion de « zone de pertinence humanitaire légitime » — cet espace, toujours négocié et toujours fragile, où les dimensions juridique, politique et opérationnelle coïncident suffisamment pour qu’une assistance inconditionnelle, fondée sur les seuls besoins, soit rendue possible. À Gaza, cette zone est en voie d’extinction. Elle est sciemment et délibérément asphyxiée.

En faisant de l’aide un instrument au service des ambitions de reconfiguration territoriale d’une des parties en conflit, le modèle GHF a contribué à légitimer et faciliter des dynamiques contraires aux droits fondamentaux des populations concernées. C’est là une ligne de fracture qui ne peut pas être relativisée au nom du pragmatisme, ni diluée dans les nuances de compromis qui parfois, dans le secteur, prennent une forme confortable d’abandon de la responsabilité.

La fracture est d’autant plus insidieuse qu’elle survient dans un contexte où les organisations sont frappées par une raréfaction dramatique des financements et ainsi contraintes de faire des choix impossibles. Ces dilemmes ne sont pas nouveaux dans l’histoire de l’humanitaire, mais leur ampleur et leur systématisation, elles, le sont.

Gaza, PUI ©Charlotte Baudouin

Gaza comme précédent : les ingrédients d’un modèle exportable

Il serait rassurant de penser que Gaza est un cas unique. Ce serait une illusion dangereuse. Les ingrédients du modèle sont identifiables : délégitimation des acteurs existants, accusés d’inefficacité ou de complaisance avec l’ennemi désigné ; création d’une organisation alternative adossée à une puissance souveraine ; marginalisation des acteurs indépendants par des restrictions d’accès, des pressions sur les financeurs ou des campagnes de discrédit ; normalisation par la répétition et l’institutionnalisation progressive.

La décision israélienne du 1er janvier 2026 de désenregistrer 37 organisations humanitaires internationales — dont MSF, Oxfam, le Norwegian Refugee Council, Médecins du Monde, CARE, Première Urgence Internationale ou Handicap International — illustre avec une clarté glaçante la troisième étape de ce modèle. En effet, via la refonte en 2025 de son processus d’enregistrement, Israël entend notamment imposer aux organisations la divulgation nominative de l’ensemble de leur personnel. La plupart d’entre elles ont évidemment refusé : soumettre de telles listes exposerait leurs équipes à des risques sécuritaires documentés — plus de 500 travailleurs humanitaires tués à Gaza depuis 2023 — et violerait leurs obligations légales, notamment vis-à-vis de l’Union Européenne[4]. OCHA avait averti que ce système reposait sur des critères vagues, arbitraires et hautement politisés ; Philippe Lazzarini[5] l’a qualifié de « dangereux précédent » ; et dix ministres des affaires étrangères ont exigé sa levée immédiate — sans résultat. La logique est implacable : il ne s’agit pas d’expulser des ONG pour des fautes opérationnelles, mais de les contraindre à choisir entre capituler sur leurs principes ou perdre l’accès. La marginalisation par injonction impossible — une mécanique exportable.

On peut d’ores-et-déjà dresser des parallèles avec d’autres situations observées. En Ukraine, certains bailleurs limitent leurs financements à une intervention exclusive du côté gouvernemental, reléguant au second plan les populations situées de l’autre côté des lignes. La politisation du financement devient le vecteur le plus efficace de la politisation de l’aide — sans forcer la main des organisations sur le terrain. Au Sahel, le vocabulaire de la souveraineté nationale et de la lutte contre le « néocolonialisme humanitaire » sert de plus en plus à justifier la marginalisation des acteurs refusant de s’aligner. En Europe même, la criminalisation du sauvetage en mer dessine, dans l’espace communautaire, une version atténuée du même modèle. Et demain, dans les crises climatiques ou alimentaires à venir, la tentation sera forte d’en faire un levier de puissance. La question n’est pas de savoir si de tels contextes se produiront — ils se produiront. Elle est de savoir si des acteurs indépendants existeront encore pour défendre les principes.

Gaza, PUI ©Charlotte Baudouin

Une fracture structurelle qui s’institutionnalise

Ce qui se passe dépasse une crise de financement ou une énième manifestation des tensions entre humanitaire et politique. C’est une fracture structurelle, en cours d’institutionnalisation, entre deux conceptions radicalement différentes de l’aide internationale. D’un côté, un modèle fondé sur le droit, les principes, la redevabilité vis-à-vis des populations affectées et l’indépendance vis-à-vis des acteurs politiques. De l’autre, un modèle où l’aide est un instrument au service d’objectifs définis par les pouvoirs qui la financent, où les bénéficiaires sont des cibles d’une politique et non des sujets de droits, et où la neutralité est perçue comme une anomalie à corriger, voire une menace à neutraliser.

Cette fracture acquiert aujourd’hui une dimension qualitativement différente pour plusieurs raisons convergentes. L’affaiblissement simultané des mécanismes de régulation internationale — recul du multilatéralisme, crise de la gouvernance onusienne, démantèlement des outils de coopération dans les principaux pays contributeurs — supprime les garde-fous qui permettaient de contenir l’instrumentalisation dans certaines limites. La raréfaction dramatique des financements place les organisations indépendantes dans une vulnérabilité accrue face aux pressions politiques : quand les ressources manquent, les conditionnalités deviennent plus difficiles à refuser. Et la sophistication croissante du discours de légitimation de l’humanitaire de convenance — il ne s’agit plus de violer ouvertement les principes mais de les redéfinir, d’en proposer une lecture qui autorise l’alignement politique tout en maintenant l’apparence de l’impartialité — rend la résistance plus exigeante encore.

Le cas du mémorandum d’accord signé entre le Département d’État américain et OCHA illustre avec une précision saisissante cette mécanique de la conditionnalité sophistiquée. Par cet accord, les États-Unis ont engagé 2 milliards de dollars[6], un montant présenté comme un « engagement historique » en faveur de l’action humanitaire. Le communiqué du Département d’État ne laisse pourtant guère de place à l’ambiguïté : ces fonds seront administrés conformément à des « accords de politique pays » destinés à « assurer l’alignement avec les intérêts et priorités américains ». Là réside le nœud du problème. Car simultanément, le 27 janvier 2026, l’Administration Trump publiait les règles finales de sa politique dite Promoting Human Flourishing in Foreign Assistance (PHFFA)[7] — version la plus étendue à ce jour de la Mexico City Policy, connue de ses détracteurs sous le nom de Global Gag Rule. Dans sa mouture actuelle, cette politique ne se limite plus aux ONG étrangères recevant une aide américaine en matière de santé : elle s’applique désormais à l’ensemble de l’aide non militaire — y compris l’aide humanitaire — et à toutes les organisations qui en bénéficient, des gouvernements étrangers aux agences internationales. Surtout, la règle se propage en cascade : toute organisation recevant des fonds américains est tenue de l’imposer à ses propres sous-traitants et partenaires. Dans ce contexte, la crainte est légitime et croissante au sein des acteurs du secteur que les conditions attachées à ces 2 milliards USD transitant par les CBPFs ne finissent par contaminer, par effet de ruissellement, l’ensemble des organisations partenaires d’OCHA — y compris celles qui ne reçoivent pas directement de fonds américains. Ce serait là la matérialisation d’un scénario particulièrement redouté : celui où la conditionnalité idéologique d’un bailleur dominant pénètre le cœur même d’un mécanisme multilatéral supposément non earmarké, vidant de sa substance la promesse de fonds mutualisés indépendants. C’est l’exact pendant financier de ce que le désenregistrement des 37 ONG représente sur le plan de l’accès opérationnel : une injonction structurelle à capituler sur les principes, ou à se retirer.

Résister, nommer, se réinventer

Sensibilisation et renforcement de capacités des Relais communautaires à Tchambanga 20.01 – Fincancement BHA (source : PUI)

Face à ce tableau, il ne s’agit pas de céder à la sidération. L’histoire de l’humanitaire est précisément celle d’une capacité à se réinventer dans l’adversité. Mais cette réinvention exige une clarté absolue sur ce qui est en jeu et une volonté explicite de défendre les lignes qui ne peuvent pas être franchies.

Le premier impératif est celui du témoignage et de la dénonciation. Si la confusion entre humanitaire indépendant et humanitaire instrumentalisé est délibérément entretenue, alors la capacité à nommer clairement ce qui se passe est une dimension opérationnelle à part entière. En ce sens, les actions coordonnées des acteurs opérant à Gaza, notamment au travers du réseau AIDA[8], pour résister à la pression et la mécanique des nouvelles règlementations imposées par Israël sont non seulement salutaires, mais permettent de maintenir jusqu’à aujourd’hui l’accès à des services de base essentiels pour les populations palestiniennes dont les conditions de vie restent catastrophiques.

Le deuxième impératif est celui de la sanctuarisation des principes — non comme posture identitaire ou exercice rhétorique, mais comme choix stratégique fondé sur une compréhension lucide des conditions de l’efficacité opérationnelle. La résistance aux compromis sur les principes, même pour gagner de l’accès, n’est pas du sectarisme ; c’est de l’investissement dans la capacité d’action de demain.

Le troisième impératif est la diversification des bases de financement. La dépendance excessive à un nombre limité de financeurs institutionnels, étatiques et occidentaux, est la faille structurelle que les pressions politiques exploitent. Développer et diversifier des sources alternatives — philanthropie privée, contributions élargie des pays du Sud, mécanismes de solidarité innovants — sont les conditions de survie de l’indépendance opérationnelle.

Le quatrième impératif, enfin, est la coopération renforcée entre l’ensemble des acteurs, locaux et internationaux. Une forme de « glocalisation » de l’aide, mêlant une approche coordonnée et adaptée des positionnements des acteurs du secteur sur l’ensemble des enjeux structurant les crises, est certainement la réponse la plus durable à la question de la légitimité de tous dans des contextes politiquement hostiles.

Pour une conscience humanitaire du temps présent

Au terme de cette analyse, un constat s’impose : nous sommes à un moment charnière. Non pas parce que les tensions entre humanitaire et politique seraient nouvelles, mais parce que leur intensité et leur institutionnalisation atteignent un seuil qui rend les réponses d’hier structurellement insuffisantes.

Gaza n’est pas seulement une tragédie humaine dont l’ampleur dépasse tout ce que le système humanitaire avait connu depuis des décennies. C’est un laboratoire, un précédent et un avertissement. Ce qui s’y est expérimenté — la substitution d’un outil politique à une réponse humanitaire indépendante, l’utilisation de l’aide comme levier de reconfiguration démographique, la tentative de vider de leur substance des principes fondamentaux du droit international tout en en maintenant l’apparence — n’a pas vocation à rester confiné à l’enclave palestinienne. C’est une méthode. Et les méthodes qui ne sont pas sanctionnées se diffusent.

La ligne de fracture qui s’institue entre opérateurs au service de plans politiques et organisations respectueuses des principes n’est pas une ligne que l’on pourrait ne pas franchir par inadvertance ou par simple pragmatisme de terrain. Elle est construite et tracée délibérément par des acteurs qui ont intérêt à brouiller les repères, à occuper le terrain sémantique de l’humanitaire, à normaliser la confusion entre aide de convenance et aide de principe.

L’humanitaire est née d’une indignation face à certaines réalités du monde et s’est à de nombreuses reprises réinventée en réaction à des impasses. Cette indignation, fondatrice et motrice, n’est pas un luxe réservé aux temps de paix ou à l’âge d’or des financements abondants. Elle est, plus que jamais, le carburant dont le secteur a besoin pour traverser la période actuelle sans perdre son âme.

Olivier Routeau


[1] United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East.

[2] Selon le Bureau des droits de l’Homme des Nations Unies, 994 des 1 760 Palestiniens tués entre le 27 mai et le 15 août 2025 ont péri en cherchant de la nourriture à proximité de sites GHF.

[3]  MSF-Gaza-ThisIsNotAid-FINAL.pdf

[4] RGPD : Règlement Général sur la Protection des Données.

Règlement – 2016/679 – FR – rgdp – EUR-Lex

[5] Commissaire Général de l’UNRWA.

[6] Acheminés via les fonds mutualisés pays d’OCHA (Country-Based Pooled Funds, CBPF)

[7] Federal Register :: Protecting Life in Foreign Assistance

[8] The Association of International Development Agencies – Aida

 


Olivier Routeau :

Diplômé en droit et sciences politiques, Olivier complète sa formation à la gestion de projets humanitaires à Bioforce en 2007. Il intègre ensuite l’ONG Triangle Génération Humanitaire en tant que Coordinateur terrain puis Chef de mission en RCA, au Liban, au Congo Brazzaville, et en Tunisie. Il rejoint Première Urgence Internationale en 2011, d’abord en tant que Responsable du pôle Afrique, puis dirige le Service des urgences et du développement opérationnel de 2015 à 2018. Depuis 2018, il assure la fonction de Directeur des opérations de l’association. Il collabore également avec l’IRIS depuis 2014, et devient en 2020 le Responsable pédagogique de la formation « Manager de programmes Internationaux ».

Première Urgence Internationale

 

 


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