
Le 24 avril dernier, soit près de 31 ans après le début du génocide rwandais le 6 avril 1994, est paru un ouvrage de témoignage d’un survivant. Un de plus, dira-t’on… On connaît l’histoire de cet évènement monstrueux… Et déjà lointain, qui ne parle guère aux dernières générations d’humanitaires… Pourtant, « Combattre » de Tharcisse Sinzi, écrit avec l’aide du journaliste Thomas Zribi, au-delà de sa force émotionnelle, a peut-être quelque chose à dire à tous les humanitaires, car ce récit est aussi une leçon de résilience, d’efficience, de durée… et d’humanité.
Avant d’entrer dans le cœur du propos, je me permets, une fois n’est pas coutume, d’expliquer pourquoi ce livre m’a parlé : c’est au Rwanda, en 1994, juste à l’issue du génocide, que j’ai effectué ma première mission humanitaire, avec l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Nous agissions dans les camps de déplacés de la zone de Gikongoro, proche de celle où Tharcisse Sinzi a lui-même vécu et résisté aux tueurs. Et cette résistance, explique-t’il, est née chez lui de la pratique des arts martiaux, et spécifiquement du karaté (il était ceinture noire à l’époque, 7ème dan aujourd’hui), lequel lui a donné la résistance physique et la force mentale nécessaire… Il se trouve que je suis moi-même ceinture noire de judo et de karaté, boxeur, et que j’ai depuis longtemps l’intuition que les principes des arts martiaux peuvent être applicables à l’action humanitaire. Mais revenons en 1994…
Le 6 avril de cette année 1994, l’avion du président rwandais Habyarimana est abattu par un missile à son approche de Kigali, la capitale Rwandaise. Le président Habyarimana, mais aussi le président burundais Ntaryamira et des cadres des deux pays, meurent. Aussitôt, la RTLM (Radio Télévision Libre des Mille Collines) lance la chasse aux « Inyenzi » (cafards), les Tutsis, désignés comme responsables de l’attentat. Le génocide commence. En un peu plus de trois mois, il fera entre 800.000 et un million de victimes. Tharcisse Sinzi décrit le basculement : il est de retour au pays après avoir vécu au Burundi voisin, il vit dans une région entre Butare et Gikongoro, s’est marié et vient d’avoir une petite fille. Il voit des voisins, d’anciens camarades de classe, des amis d’enfance (pas tous, nous y reviendront) Hutus devenir en quelques heures des étrangers, puis des ennemis. Il tente, dans un premier temps, d’organiser une résistance communautaire, rassemblant Hutus et Tutsis de son village, contre les Interahamwe, les milices exterminatrices hutus pilotées par les autorités ; cela marche un moment, puis les Hutus rejoignent les Hutus, le nombre des assaillants grossit… Il ne reste qu’à fuir vers le Burundi. Mais routes et chemins sont coupés par les barrages et les ratissages des Interahamwe, aidés par la gendarmerie et l’armée rwandaise. Sur le trajet, Tharcisse Sinzi, qui a été séparé dans la fuite de sa femme et de sa fille, choisit, entouré de quelques centaines de Tutsis qui deviendront près de 3.400 à mesure que leur courage fait écho, de combattre les tueurs, sur une colline, celle de Songa dans la région de Butare au sud du pays. Ce sera, avec l’autre combat de 60.000 Tutsis sur les collines de Bisesero, à l’ouest et pendant trois mois (dont 800 seulement seront sauvés par des soldats français), l’un des remarquables actes de résistance au génocide.

Remarquable, au-delà du courage, par l’illustration que Tharcisse Sinzi donne de quelques notions essentielles :
Résilience… pendant et après
La résilience est une notion privilégiée par les humanitaires, qui en ont fait un objectif de beaucoup de programmes destinés à « construire / accompagner la résilience des populations touchées par des crises ». A tel point que, parfois, ils pourraient oublier que celle-ci nait et se développe le plus souvent sans eux… Il n’y avait pas d’associations humanitaires pour construire la résilience des Tutsis pendant le génocide. Ceux qui ont survécu et résisté l’ont créée ex-nihilo, d’eux-mêmes. Par le corps et l’esprit… Tharcisse Sinzi explique comment chez lui, puis ensuite chez les autres autour de lui qu’il a su encadrer, former, motiver, la résilience passe par la mobilisation du corps, de son instinct de survie qu’il faut écouter, suivre, et par le réveil de l’esprit guerrier que chacun porte en soi. Instruit par des années de pratique du karate, il apprend à ses camarades, qui le reconnaissent comme leur leader, à se fermer à la peur, à la douleur terrible de la perte des êtres aimés (le temps du chagrin viendra plus tard, après le combat), aux pensées parasites. Il leur insuffle à la fois la lucidité et la féroce détermination nécessaires à un combat de survie, pratiquement à mains nues contre des cohortes d’assassins. Il leur transmet quelques techniques de combat au corps-à corps élémentaires. Cet engagement physique et mental permet une résilience pendant la lutte, c’est-à dire une aptitude à encaisser la cruauté quotidienne du carnage, et à rester capable d’agir afin de ne pas disparaître. Les humanitaires, qui mettent, et à juste titre, leur engagement en avant, pourront s’interroger sur les limites physiques et mentales du leur ; on peut toujours aller plus loin que l’on pense…
Après la lutte, après le génocide, cette résilience, ainsi que nous le fait comprendre Tharcisse Sinzi, passe par des décisions à la fois personnelles et collectives. Tharcisse ne retrouvera jamais sa femme et sa fille, dont il a été séparé pendant la fuite, vivantes. A force de recherches, il finira par découvrir la fosse où sa femme a été jetée par les tueurs ; il pourra donner au corps des funérailles dignes. En revanche, il ne pourra pas en faire autant pour sa petite fille, et il lui arrive de se demander si celle-ci n’a pas survécu par miracle, si elle ne vit pas quelque part ignorée de lui… Pendant des années, la colère va l’habiter, et les idées de revanche. Jusqu’à ce qu’il prenne conscience que cette haine l’empoisonne et l’empêche de reconstruire une vie, d’aller de l’avant, d’aimer à nouveau. Comme beaucoup de survivants, il va décider alors de ne pas oublier, de ne pas forcément pardonner, mais de privilégier l’expérience positive sur la négative (notamment le souvenir des Hutus qui ont aidé, nous y reviendrons), de « capitaliser » même, sur celle-ci. Il rencontrera à nouveau l’amour, refondera une famille (il aura trois nouvelles filles), reprendra des études la trentaine bien entamée pour décrocher un diplôme d’ingénieur en construction et bâtir une carrière professionnelle. Il reprendra aussi la pratique quotidienne du Karate pour soigner son corps et son esprit, évacuer l’agressivité, s’équilibrer (P 215 : « Quand je me sens bien, je fais du karate. Et quand je me sens mal, je fais du karate »)… Il passera des grades et deviendra professeur dans cette discipline par laquelle il va s’efforcer de transmettre les principes et valeurs qui l’ont sauvé. Cette transmission rejoindra un mouvement collectif de mémoire et de passage de l’expérience du génocide par les survivants. Tharcisse Sinzi participe aux commémorations. Il partage son expérience avec les jeunes générations, pour que cela ne se reproduise plus jamais. Au-delà, il refuse de haïr les Hutus en tant que groupe homogène, et considère qu’aujourd’hui, dans son pays, il n’y a plus que des Rwandais. Les humanitaires ont compris depuis des années l’importance de cette capitalisation de l’expérience ; il nous reste à décider toujours plus de privilégier le positif sur le négatif.
Imaginer, improviser, s’adapter
Tharcisse Sinzi et ses compagnons de lutte n’étaient pas des soldats formés ni des combattants instruits pas des générations d’expérience guerrière. Ils venaient d’un milieu rural orienté vers le travail de la terre, l’élevage. Ils ont dû « imaginer » la façon avec laquelle ils allaient, chaque jour, résister aux tueurs organisés ; quelles tactiques, quelles armes ? Pierres, bâtons, quelques outils agricoles et machettes… Comment ? Comme dans les arts martiaux, observer l’adversaire, identifier les failles, les faiblesses de l’attaque… Disloquer l’ennemi, le désorienter, le perturber. Le frapper là où il n’est pas prêt à recevoir les coups. S’adapter… au nombre (combien de tueurs aujourd’hui ?), à la météo (les jours de pluies, les assassins préféraient souvent rester chez eux, comme des travailleurs des champs, car pour eux l’extermination des Tutsis étaient un « travail » et s’étaient des jours où l’on pouvait reconstituer ses forces, s’occuper des blessés, s’organiser pour la suite…). Et surtout « penser en agissant », comme en combat de karate ou de judo, sans schéma préétabli, en répondant en temps réel, par l’esprit et le corps, à la réalité mouvante à laquelle on fait face… Les humanitaires, de plus en plus demandeurs de « guidelines », de cadres logiques, de protocoles et procédures, ont-ils encore une semblable capacité d’improvisation ? Souvent… Pas toujours…

Ne pas avoir de pensée préétablie ; essayer à chaque fois que possible
Cette absence de pensée préétablie que Tharcisse Sinzi pose dans son témoignage comme une condition du combat de survie se traduit aussi par la décision, soufflée par la nécessité, de ne renoncer à aucune tentative d’approcher d’anciennes connaissances hutus, une fois les assauts des tueurs terminés (l’extermination, comme un travail, se termine à 5 heures tous les jours, ensuite les assassins rentrent chez eux…), afin de leur demander une aide. Et, alors que les préjugés les inciteraient à penser que tous les Hutus sont avec les Interahamwe, Tharcisse relate que certains, parfois amis d’enfance, vont prendre le risque, la nuit, de rencontrer les résistants tutsis, et de les renseigner sur les forces des tueurs, leur état d’esprit, leurs leaders, les renforts attendus, etc. De même, quand il faudra tenter de fuir vers le Burundi, en chemin, Tharcisse et certains de ses camarades aux abois frapperont à l’occasion à la porte de maisons hutus inconnues, le soir, afin de demander l’abri… Et ils seront cachés par ces Hutus supposés être du côté des assassins (et dont certains seront des tueurs le jour… Et des protecteurs la nuit…). Peut-être y a’t’il là un enseignement à réfléchir pour les humanitaires : ne pas rester dans les limites de nos analyses documentées et cohérentes ; il y a parfois des opportunités qui ne rentrent pas dans les cadres logiques, par exemple des possibilités d’accès imprévues, là où celui-ci est objectivement défini comme impossible…
Seul on ne peut rien : entraide et prospérité mutuelle, pendant et après
Il y a, dans la pratique des arts martiaux, deux grands principes. Le premier est : Entraide et prospérité mutuelle (« Jita Kyoei »). Il pose comme base que seul, on n’arrive à rien. Toute pratique permettant d’atteindre un nouveau d’effectivité dépend de la participation des autres à sa propre pratique. C’est l’entraide informelle produite par l’entraînement en commun et ses interactions… qui permet la prospérité du combattant, c’est-à dire son niveau de maîtrise. Tharcisse Sinzi, ceinture noire de karaté au moment du génocide, va appliquer ce principe à l’organisation de la résistance sur la colline de Songa. Chacun va y avoir son rôle indispensable à la capacité du groupe : les forts physiquement seront mis devant les faibles pour les protéger et seront en charge de l’affrontement direct. Les faibles, les vieux, les femmes et les enfants auront la responsabilité de collecter les bâtons et pierres, armes et munitions essentielles, et d’en approvisionner les combattants (les femmes accumulent les pierres dans les plis de leur pagne, et les leur apportent). La nuit, les petits et les rapides iront voler de la nourriture pour la ramener, et les forts accompagneront les faibles aux ruisseaux, en bas de la colline, pour se désaltérer… Après le génocide, Tharcisse explique comment cette entraide passe par le soutien que les survivants s’apportent entre eux, à-travers échanges, solidarité et coups de main émotionnels ou matériels, dans un pays où l’on peut croiser chaque jour les assassins de ses proches… A l’heure où les moyens des humanitaires sont réduits, coupés, cet esprit « d’entraide et prospérité mutuelle » que nous appellerions « mutualisation des ressources » ne peut que résonner avec acuité…
Optimiser moyens et ressources pour durer : maximum d’efficacité pour minimum d’énergie
Le second grand principe de la pratique des arts martiaux est « Maximum d’efficacité pour minimum d’énergie (« Seiryoku Zenyo »). Il stipule que l’on ne gagne pas de combat décisif sans efficience, c’est-à dire sans optimiser l’usage de son énergie, au bon moment, au bon endroit, sans la dilapider, car on ne sait jamais quand un vrai combat se termine, et il faut durer… Tharcisse Sinzi va s’appliquer à mettre en pratique ce principe dans le combat quotidien du groupe qu’il dirige : les forts seront placés aux endroits stratégiques, avec mission d’intervenir au moment décisif. Il apprendra aux résistants à ne pas s’épuiser, à ne frapper qu’à coup sûr, à ne pas dilapider leurs ressources, pierres ou autre. Chaque occasion de reprendre des forces, de reconstituer le stock de projectiles, est utilisée… Bien sûr, cela aura une limite, à un moment ; trop de morts de leur côté, trop d’assaillants en renforts, armés d’armes automatiques… Il faudra tenter de rejoindre le Burundi avec les derniers survivants, mais, avec leurs pauvres moyens, ils auront tenu tête pendant des semaines à des cortèges d’exterminateurs. Pour les humanitaires, durer pour continuer à agir tant que nécessaire est un impératif, et l’efficience, à l’heure de la raréfaction des ressources, une exigence ; toujours mieux cibler nos interventions pour un impact maximal, optimiser l’emploi de nos moyens, ne pas disperser notre action…
Conclusion
Si transposer stricto sensu l’expérience de résistants au génocide rwandais à l’action humanitaire est une démarche qui trouve ses limites, car les deux choses ont bien sûr de vraies différences – dont l’une, et pas des moindres, est que les humanitaires sont des volontaires qui « choisissent » de s’engager dans leur « combat » pour les autres, et peuvent le quitter à tout moment – il n’en reste pas moins que la résilience, l’efficience, la capacité à inventer, improviser, s’adapter, durer et surmonter dont Tharcisse Sinzi témoigne dans son livre peut être une source d’inspiration pour les humanitaires, dont l’avenir se dessine chargé de nuages menaçants.

Pierre Brunet
Ecrivain et humanitaire
Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.
A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.
Pierre Brunet est membre du Bureau de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.
Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :
- Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
- Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
- Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
- Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.
Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.
Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :
