Alain Boinet entourés de travailleurs humanitaires lors d’une mission en Mauritainie pour Solidarités International (2012)
Fahim, un ami afghan engagé dans l’action humanitaire dans les années quatre-vingt en Afghanistan, et aujourd’hui professeur de management stratégique à l’Université, me demande à brûle pourpoint « Mais à quoi sert Défis Humanitaires et quel lien y a-t-il entre les articles ? ».
Bonne question, on oublie parfois l’essentiel quand on a le « nez dans le guidon » des éditions à publier chaque mois.
Il faut bien que je réponde à la question de Fahim comme à chaque lecteur qui se la pose.
S’il y a un nombre élevé d’organisations humanitaires actives dans le monde, ONG, famille Croix Rouge, ONU, il y a très peu de plateformes d’informations transversales à ces organisations, en particulier dans le monde francophone, pour informer, analyser, témoigner, alerter, mobiliser au service de l’action humanitaire dans ses liens avec les fractures géopolitiques, les catastrophes, les grandes épidémies, les acteurs et les financements !
C’est de cette faiblesse systémique constatée durant des années lorsque j’étais directeur général et fondateur de Solidarités International qu’est née la revue en ligne Défis Humanitaires qui publie aujourd’hui sa 118ème édition.
Défis Humanitaires n’est pas un projet académique, mais une revue dédiée à l’action humanitaire au travers de témoignages vécus, d’exemples d’innovation et de mutualisation qui visent à renforcer son efficacité.
Mais tout autant aussi d’analyse géopolitique, de sécurité, de défense dans leurs liens de cause à effet avec l’humanitaire ou à travers la question des financements institutionnels, de la générosité du public, des conférences et de grandes causes qui concernent chaque personne, chaque pays et toute l’humanité comme l’accès à l’eau la désertification, le dérèglement climatique.
Défis Humanitaires s’efforce dans chaque édition de publier des sujets différents et complémentaires entre cas d’urgence humanitaire dans tel pays, analyse géopolitique ou de défense, sécurité des humanitaires, exemples concrets d’innovation, de mutualisation, suivi des financements institutionnels et plaidoyer pour sauvegarder les secours, conférences internationales.
Avec l’implication efficace des membres de notre Comité d’experts, le soutien de nos donateurs, les réseaux d’amis et relations, les abonnés, les lectrices et lecteurs nous cherchons sans cesse à faire mieux malgré des moyens réduits mais fort d’ une motivation qui est bien là, de réseaux actifs, d’un bénévolat constant et de soutiens pour nous épauler à produire des articles utiles à tout l’écosystème humanitaires et au-delà aux décideurs, journalistes, parlementaires, fondations et entreprises, université et Think Tank, étudiants et chercheurs, acteurs de l’eau, institutions et bien d’autres encore de Paris à Ouagadougou, de Bruxelles à New York et Goma ou Kaboul.
L’exemple de cette édition
Ainsi, prenons l’exemple de cette édition que vous êtes en train de lire. L’entretien avec Gaël Veyssière, directeur du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères sur la récente Conférence Nationale Humanitaires le 6 octobre à Paris, est lié au partenariat et au financement entre autre des 62 organisations membres de la Coordination Humanitaire et Développement (CHD membre de Coordination Sud) dont le directeur, Matthieu de Bénazé, présente dans ce numéro une carte du monde interactive montrant ou agissent ses ONG et dans quels pays chacune d’entre elles opère. Bel exemple d’innovation, d’information, de partenariat possible.
De même, dans cet esprit, nous publions trois articles sur l’accès d’urgence à l’eau dont chacun sait l’importance vitale et quotidienne pour chaque être humain. Ainsi la présentation par Jean Lapegue d’ACF de la Conférence de l’ONU sur l’eau en décembre à Abu Dhabi est en lien direct avec le risque d’épuisement en cours des nappes phréatiques à Kaboul et ailleurs en Afghanistan dans un espace de temps réduit au risque de voir des millions de personnes devoir se déplacer simplement pour trouver à boire et vivre comme nous en alertent tout en le documentant Laure Laroquette et Olivier Hariot de Solidarités International. Tout comme la présentation de Philippe Guettier du projet très innovant et opérationnel « SDG Champions » qu’il nous présente et qui permet à chaque acteur dans le domaine de l’eau d’évaluer l’action de ses projets par rapport à l’Objectif 6 des 17 objectifs de Développement Durable (2015-2030).
Un autre exemple probant me vient immédiatement à l’esprit. Celui de l’article d’Antoine Vaccaro dans l’édition du mois d’octobre sur le projet de loterie solidaire repris et porté aujourd’hui par Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères.
Une édition de Défis Humanitaires, c’est donc un ensemble de liens, une cohérence et des synergies multiples entre les divers articles et entretiens qui interagissent dans une logique d’ensemble dynamique et non comme une simple addition d’articles.
Secourir n’est pas une faute mais un devoir
Des bénévoles distribuent des boissons chaudes dans la rue. La scène est humaine, spontanée et montre la proximité avec les personnes sans abri. Source : Secours Catholique – Caritas France.
Un mot maintenant sur les critiques et les attaques croissantes dont les associations humanitaires sont l’objet, tant dans leur action en France que par le monde. Certes, il n’est pas interdit de critiquer les associations ou telle ou telle d’entre elles comme tout autre acteur public.
Mais le premier critère est de dire des choses justes, de ne pas tout mélanger et confondre voire même de lancer des procès d’intention. Faut-il rappeler que d’innombrables associations répondent en France aux besoins élémentaires de personnes et familles dont beaucoup vivent dans la précarité et parfois la misère. Quand près de 10 millions de français vivent sous le seuil de pauvreté, la solidarité nationale n’est pas un luxe dont on pourrait se passer mais une nécessité qui s’adresse à ces hommes, femmes et enfants sans qu’on leur demande d’ailleurs pour qui ils votent lors des élections.
Deux femmes dans une épicerie solidaire, avec des produits alimentaires et des fruits au premier plan. Une image chaleureuse qui montre concrètement l’aide apportée aux personnes en difficulté. Source : Secours Catholique – Caritas France.
De même qu’il y a une histoire pour ne pas dire une tradition, un devoir comme être humain et français, comme de tout autre nationalité, à se sentir concernés par le malheur des autres. La solidarité nationale est compatible et complémentaire de la solidarité internationale pour un grand pays comme le nôtre qui se doit d’assumer ses responsabilités dans le monde.
Comment pourrait-on commercer, échanger des biens et des services dans ces pays sans se préoccuper des crises qui les affectent et du développement nécessaire à tous et partout. Sauver des vies est un devoir. Secourir pour permettre aux victimes des guerres, des catastrophes ou des épidémies partout dans le monde à vivre chez eux en sécurité est une action indispensable à saluer et à soutenir.
Si ces populations étaient abandonnées à leur triste sort, que se passerait-il ? Mortalité accrue, mouvements migratoires massifs, épidémies propagées, conflits de voisinage, radicalisation ! Ces populations sont les premières à s’entraider sans en avoir cependant les moyens suffisants. Alors, nous devons être là comme d’autres ont été à nos côtés dans les guerres et les occupations ! La priorité nationale pour tout gouvernement n’est pas incompatible avec la responsabilité d’un partenariat avec les pays et populations en développement.
Il y a bien sur des « lignes rouges », des principes qui doivent animer et cadrer ces actions de solidarité. La première est celle de l’exemplarité dans l’action, la gestion, la communication, la responsabilité et toute association est redevable des fonds privés ou publics qui lui sont confiés et des effets positifs attendus de son action.
Ensuite, toute action humanitaire se doit de respecter les principes d’humanité, d’impartialité, de neutralité et d’indépendance et s’interdire d’utiliser des fonds publics ou privés à des fins politiques partisanes, idéologiques, voire en lien de près ou de loin avec toute action violente.
Bien sûr, tout citoyen peut s’engager sur un plan politique dans un parti, un syndicat, un mouvement mais sans risque de confusion avec l’action d’une association, d’une fondation qui rassemble des personnes aux opinions diverses qui agissent ensemble pour une cause humaine commune qui réunit. L’aide qu’elle soit nationale ou internationale n’est ni de droite et de gauche, mais un devoir humain de tous et de chacun.
Ukraine. Le Programme alimentaire mondial (PAM/WFP) documente la livraison de pain aux populations des villages proches du front. Source : Programme alimentaire mondial / Union européenne.
Alors, une bonne question ?
Remercions Fahim et les lecteurs qui ont soulevé la question de l’utilité et de la cohérence des articles publiés par plusieurs centaines d’auteurs dans les118 éditions de Défis Humanitaires.
Mais faut-il pour autant continuer comme avant alors que le nombre de conflits dans le monde a doublé en 15 ans, que d’immenses défis sont à relever, le climat, la désertification, la biodiversité, l’eau, la pauvreté alors que paradoxalement les Etats baissent les budgets de l’aide humanitaire et au développement. C’est un fait établi et certainement durable.
Ces ruptures majeures nécessitent que Défis Humanitaires y répondent au mieux en refondant la revue avec cette maquette média-presse aux nouvelles fonctionnalités pratiques, en approfondissant et élargissant la ligne éditoriale et en multipliant l’audience et l’impact des articles et entretiens publiés.
Un des sujets que nous allons traiter particulièrement est celui du renforcement du modèle humanitaire d’association face à la chute des financements institutionnels et au mur de la dette en France.
Alors, la bonne question a se poser est de savoir comment faire cela. Pour notre revue, gratuite et indépendante, si le bénévolat et les soutiens existants sont l’essentiels, nous ne parviendrons à faire plus et mieux qu’en renforçant notre rédaction et cela a un coût financier modeste mais décisif.
Aussi, si vous êtes convaincu de l’utilité, de l’intérêt de Défis Humanitaires, je vous invite à participer concrètement à ce projet en faisant un don (1) dès aujourd’hui sur (HelloAsso) dont je vous remercie chaleureusement parce qu’il va permettre de réaliser l’édition spéciale de lancement au mois de janvier du nouveau Défis Humanitaires.
PS/ Je vous invite également à participer à la Conférence que nous organisons le 10 décembre à Paris sur le thème « Humanitaire et géopolitique : quels sont les dangers qui nous menacent, quelles réponses pour faire face ? ». Inscription nécessaire et information complémentaire en cliquant ici !
Fondateur de l’association Solidarités International et du site Défis Humanitaires, Alain Boinet a réalisé depuis 1980 de nombreuses missions dans des pays en crise. Il est par ailleurs membre d’honneur du Conseil d’administration de Solidarités International, membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères et de son Centre de Crise et de Soutien. Il est administrateur du Partenariat Français pour l’Eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think tank (re)sources.