Crise du financement humanitaire : Comment faire d’avantage pour les populations avec des moyens réduits ?

Auteur :

Philippe Guetier — Numéro 118

04/11/2026

Mutualiser les actions et réaliser collectivement des “évaluations systémiques” à différents moments clés: deux leviers complémentaires pour maximiser les bénéfices de l’aide.

 

Cette contribution entend nourrir le débat international sur les réponses à la baisse des financements, tout en invitant les acteurs humanitaires et les bailleurs à expérimenter dès maintenant des outils gratuits.

 

Crédit: Adnan Abidi/Reuters

 

Une priorité : Renforcer des actions humanitaires en faveur des populations

Derrière la crise des financements, des millions de vues humanitaires

La diminution des financements internationaux fragilise les organisations humanitaires et menace des programmes essentiels. Mais derrière les budgets, ce sont des femmes, des hommes et des enfants dont les conditions de vie sont en jeu.

 

Pour les populations touchées, l’enjeu est de retrouver la sécurité, la santé, la dignité, l’autonomie et des perspectives d’avenir. La véritable efficacité de l’aide se mesure à l’amélioration concrète de leurs conditions de vie.

 

Mutualiser les actions de différents secteurs et évaluer ensemble pour mieux agir

Face à la raréfaction des ressources financières, les ONG, institutions et acteurs de terrain expérimentent des solutions pour renforcer leurs coopérations, mutualiser leurs moyens et éviter les doublons. Mais mutualiser les moyens ne suffit pas et rechercher aussi une mutualisation des compétences et des expertises est une solution intéressante pour que chaque intervention puisse produire davantage de bénéfices pour les populations.

 

Un projet d’accès à l’eau potable, par exemple, peut simultanément améliorer la santé, la scolarisation, les activités économiques locales et l’environnement. Réunir différentes organisations actives dans ces différents secteurs, des compétences complémentaires et les populations concernées permet d’identifier ces bénéfices, de les renforcer et de réduire les impacts négatifs.

 

Évaluer pour décider, et pas seulement après avoir agi

Dans le secteur humanitaire, « évaluation » évoque souvent l’analyse des résultats après la réalisation. Ici, la démarche commence dès les premières réflexions, quand plusieurs options d’action restent possibles, puis se renouvelle à différents moments clés du projet.

 

Il ne s’agit pas seulement d’évaluer ce qui a été fait, mais d’éclairer collectivement les décisions sur ce qu’il convient de faire.

 

Des outils gratuits pour vous aider à renforcer l’efficacité de vos actions humanitaires

Un mode opératoire structuré et approuvé

SDG Champions France propose gratuitement un mode opératoire structuré et éprouvé bâti sur de nombreux projets relatifs à un grand nombre de secteurs dans le monde ayant contribué à une amélioration de situations existantes et sans impact négatif sur d’autres secteurs. Ce mode opératoire repose sur une mutualisation qui dépasse le seul partage des moyens.

 

Il peut s’appliquer également aux actions humanitaires en proposant de les mutualiser en intégrant les organisations humanitaires et leurs experts de différents secteurs, ainsi que les populations concernées dès l’élaboration de plusieurs options d’intervention.

 

Ensemble, ces acteurs comparent les options, réalisent leur “évaluation systémique” et prennent les décisions destinées à améliorer ces actions. Cette coopération multisectorielle et multi-acteurs s’applique à tout le processus, de la conception jusqu’au suivi des résultats après réalisation.

 

Suivre cette démarche structurée et éprouvée, et réaliser des “évaluations systémiques” collectives aux moments clés de projets multi-secteurs, peut être mise en œuvre sans dispositif lourd, sous réserve d’adapter la concertation et le niveau d’analyse à la complexité du projet et aux contraintes de temps, notamment en situation d’urgence, dès lors que ces acteurs partagent la volonté commune de mutualiser leurs activités et leurs expertises. En pratique, il s’agit de réunir les acteurs concernés par un même projet de ce type, de répondre ensemble aux bonnes questions, de réaliser ensemble leur “évaluation systémique” puis de définir ensemble les améliorations à leur apporter.

 

Des “évaluations systémiques” à des moments clés

Le processus est collectif à chaque étape: élaboration de différentes options d’intervention; préparation des pré-projets; “évaluation systémique” comparative des options; choix et élaboration du projet; nouvelle “évaluation systémique”; décisions d’amélioration et, si nécessaire, réévaluation; réalisation; puis suivi des résultats après réalisation.

 

Les organisations humanitaires et leurs experts de différents secteurs, avec les populations concernées quand cela est possible, mutualisent ainsi leurs analyses, leurs “évaluations systémiques” et leurs décisions. Les évaluations permettent aussi de définir des indicateurs de suivi déduits des impacts positifs et négatifs identifiés. Ces indicateurs servent à mesurer les effets réels de l’action, à repérer d’éventuelles difficultés et à décider des ajustements nécessaires. La mutualisation se poursuit donc du début à la fin de l’intervention.

 

Mais qu’est-ce qu’une “évaluation systémique”?

Évaluer une action de façon systémique, c’est identifier ses impacts positifs et négatifs non seulement dans son domaine d’intervention, mais aussi dans de multiples autres domaines économiques, sociaux et environnementaux. Par exemple, un projet dans le domaine de la sécurité alimentaire et des moyens d’existence peut également avoir des conséquences sur la santé, la lutte contre la pauvreté, l’emploi ou l’environnement.

 

Pour réaliser de telles évaluations, il faut s’appuyer sur un référentiel mondial robuste intégrant les grands secteurs d’activités et prenant en compte leurs interdépendances. C’est à dire maîtriser la complexité du monde…

 

Et qu’est-ce qu’une “évaluation systémique” pour SDG Champions France ?

SDG Champions France construit des applications web gratuites pour réaliser des “évaluations systémiques” fondées sur la méthodologie 4allSDGs sous licence du Partenariat Français pour l’Eau, conçue et réalisée par M Gérard Payen. Cette
méthodologie utilise LE seul référentiel adopté par les Nations unies en 2015: les 169 cibles des Objectifs mondiaux de développement durable.

 

Ces cibles constituent autant de critères économiques, sociaux et environnementaux et forment un “système” à l’image du monde. Ceci conduit à des applications utilisable par les décideurs du monde entier, par grands domaines, pour évaluer de façon systémique leurs actions – politiques, stratégies, programmes, projets – à tous les stades de leur développement.

 

Des outils d’”évaluation systémiques” gratuits, simples et rapides à utiliser

SDG Champions France met à votre disposition gratuitement le Portail d’information Apps4allSDGs.org et, pour l’instant, deux applications sectorielles disponibles en français et en anglais, totalement confidentielles et simples et rapides à utiliser:

 

  • Water4allSDGs.org pour l’eau et l’assainissement;
  • Education4allSDGs.org pour l’éducation et la formation.

 

Dans le cadre d’une mutualisation de compétences et d’expertises entre organisations humanitaires, ces applications sectorielles permettent, en effet, de réaliser des “évaluations systémiques” à plusieurs, ou de partager leurs résultats pour en discuter collectivement et décider ensemble des améliorations.

 

L’utilisation de ces applications sectorielles est assez intuitive: l’utilisateur répond à des questions factuelles sur la proximité de son action avec des centaines de “situations” définies par des experts des 5 continents où une action peut impacter des cibles des ODD.

 

Ces applications convertissent ensuite automatiquement les réponses, calculent un score d’impact pour chaque cible réellement concernée et précisent les justifications de ces impacts. Ces résultats permettent ensuite aux responsables de ces actions d’identifier les améliorations pouvant leur être apportées pour supprimer les impacts négatifs et maximaliser les scores positifs.

 

Les résultats obtenus pour l’évaluation d’un même projet avec plusieurs applications de ce type sont cohérents et complémentaires.

 

De nouvelles applications sectorielles devraient être mises en ligne prochainement sur d’autres grands secteurs, comme, l’agriculture ou les systèmes alimentaires, la gestion des déchets et des ressources naturelles, la biodiversité, les activités minières…

 

Portail de la méthode et d’accès aux applications sectorielles

 

Eau et assainissement / Éducation et formation

 

 

Évaluer aussi de façon systémique sans application spécialisée

En santé, sécurité alimentaire ou hébergement d’urgence, la même démarche peut être menée grâce à l’intelligence humaine collective. Les organisations humanitaires et leurs experts de différents secteurs, avec les populations concernées quand cela est possible, identifient et évaluent les impacts potentiels sur les 17 ODD et leurs cibles les plus concernées, justifient leurs analyses et recherchent ensemble les améliorations. Il s’agit de réaliser collectivement, même si les résultats sont évidemment moins précis, sans outil numérique, l’analyse que les applications facilitent et structurent.

 

Cette démarche est pertinente pour les réponses aux situations d’urgence et de développement, avec un approfondissement proportionné au temps disponible; elle ne doit pas retarder une réponse vitale.

 

Comment faire?

  1. Réunir les acteurs — Associer les acteurs des différents domaines concernés et les représentants des populations.
  2. Mobiliser l’intelligence humaine collective — Identifier et discuter les impacts positifs et négatifs de l’action humanitaire envisagée sur les 17
  3. Objectifs de développement durable (ODD) et sur les cibles présentant des impacts négatifs.
  4. Restituer et justifier les impacts — Établir un diagramme des impacts et un tableau (à l’image de ceux produits par les applications web subventionnées) précisant, pour chaque impact positif ou négatif, l’ODD et ses cibles concernées et la justification de l’analyse.
  5. Améliorer le contenu de l’action — S’appuyer sur les justifications de l’évaluation réalisée.

Intérêt de mettre en place une telle approche dans le monde humanitaire

Cette approche permet d’anticiper les conséquences indirectes d’une action mutualisée dans des domaines auxquels ses responsables ne pensent pas spontanément, ou qu’ils connaissent peu. Des impacts négatifs non identifiés peuvent en effet créer de nouvelles difficultés pour les populations et nécessiter, après coup, des interventions correctives souvent difficiles. En les repérant suffisamment tôt, l’approche proposée aide à adapter les choix et à prévenir ces problèmes contribuant ainsi à une action humanitaire plus efficace, plus cohérente et plus bénéfique pour les populations.

 

Cette approche conduit à limiter les coûts en réduisant les doublons dans les actions, en évitant les corrections coûteuses pour
intervenir après leur réalisation et en renforçant les bénéfices multi-sectoriels liés à la mutualisation.

 

Temps à consacrer à une telle approche

Ce temps est relativement limité si on connait bien son projet et si on s’accoutume assez vite à la logique d’utilisation des applications sectorielles, sachant que celles-ci ont été construite pour être très intuitive.

Le rôle déterminant de bailleurs de fonds

 

Chaque euro ou dollar dépensé doit contribuer à améliorer autant que possible les conditions de vie des populations. Les bailleurs de fonds ont donc un rôle fondamental à jouer pour inciter les acteurs de l’humanitaire à mutualiser leurs actions entre leurs différents domaines d’interventions – eau, assainissement et hygiène, habitat, sécurité alimentaire et moyens d’existence, éducation… – et à mettre en place des modes opératoires intégrant des “évaluations systémiques” à des moments-clés dès la conception des actions.

 

Un dossier de demande de financement pour de telles actions auprès d’un bailleur gagnerait à intégrer les options initiales de ces actions et leurs impacts systémiques potentiels, le préprojet évalué, les améliorations décidées collectivement, puis la réévaluation du projet amélioré.

 

L’objectif est de financer des actions dont les bénéfices potentiels ont été renforcés avant leur réalisation, sans alourdir excessivement les procédures. Le suivi sur le terrain après réalisation reste bien sûr indispensable pour vérifier les résultats réellement obtenus au vu des indicateurs identifies dans les “évaluations systémiques”.

 

Les bailleurs pourraient aussi évaluer eux-mêmes avec ces applications sectorielles les demandes de financements émanant des acteurs de l’humanitaire.

 

Crédit: AU UN IST Photo / Tobin Jones

 

Conclusions

La baisse des financements conduit nécessairement les acteurs de l’humanitaire à rechercher des solutions et des pratiques innovantes dans des délais très courts afin de répondre à un nombre croissant de personnes dans le monde faisant face à des situations de crises de plus en plus diverses.

 

Dans la panoplie de solutions et de pratiques innovantes, une plus grande mutualisation des moyens et des compétences entre organisations humanitaires et leurs experts de différents secteurs, en associant les populations concernées, conduisant à des actions multi-secteurs et multi-acteurs, respectant un mode opératoire structuré et éprouvé et intégrant, à des moments clés, des “évaluations systémiques” peut constituer une réponse opérationnelle aux défis humanitaires.

 

Nos applications gratuites et totalement innovantes permettent dès maintenant pour l’eau et l’assainissement ainsi que pour l’éducation et la formation la réalisation de telles évaluations.

 

Cette démarche doit commencer dès l’élaboration des premières options d’une action et se poursuivre à chaque moment clé, jusqu’au suivi des résultats après realisation.

 

L’extension d’une telle approche dans le monde humanitaire, comme dans les autres grands secteurs, dépend, en particulier, des bailleurs de fonds et de leur volonté de faire évoluer leurs pratiques et de se doter d’outils nouveaux et performants.

Invitation

Nous invitons les organisations humanitaires et les bailleurs de fonds à expérimenter dès maintenant cette démarche, avec les applications gratuites disponibles ou collectivement dans les autres secteurs, et à partager leurs résultats pour nourrir le débat international.

 

Dépasser les politiques et actions humanitaires exclusivement sectorielles · Mutualiser les moyens et les compétences · Évaluer ensemble de façon systémique · Améliorer de façon opérationnelle · Réévaluer · Convaincre les bailleurs de fonds · Renforcer concrètement l’efficacité de l’aide humanitaire au profit des populations dans le besoin

 

Philippe Guettier.

Biographie

Philippe Guettier

Président de l'association SDG Champion France

Ingénieur en urbanisme et génie civil ainsi qu’en santé publique et environnement, Philippe Guettier possède une longue expérience dans les domaines de l’eau et du développement durable en France et à l’international.

Il est aujourd’hui Président de l’association SDG Champions France, qui aide gratuitement, dans le monde entier, les décideurs à contribuer au bien commun en intégrant de manière équilibrée et systémique le développement économique, le progrès social et la protection de l’environnement.

Il a exercé les fonctions de Directeur général du Partenariat Français pour l’Eau, plateforme public-privé réunissant 200 acteurs français de l’eau intervenant à l’international, de novembre 2012 à juillet 2019.

À travers ses différentes fonctions, il est devenu un expert international des Objectifs de développement durable (ODD) adoptés par les Nations unies en 2015.

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