En Afghanistan en 2026, les signaux d’alarme sont partout. À Kaboul, les nappes souterraines, principale ressource en eau des habitants, ont baissé de plus de 30 mètres en une décennie : la capitale du pays risque de devenir la première ville moderne au monde à court d’eau d’ici 2030. Trois des cinq grands bassins fluviaux du pays sont déjà en situation de stress hydrique et le bassin du Nord est en pénurie. Dans la province de Nimroz, à la frontière iranienne, les zones humides — alimentées par la rivière Helmand et qui nourrissaient pêcheurs et éleveurs — se sont asséchées. Une course à l’eau entre les deux pays a entrainé la disparition des eaux de surface et, en corollaire, un pompage incontrôlé des nappes comme ressources de substitution.
Dans les provinces du Sud-Ouest (Farah, Nimroz, Helmand), les moyens d’existence d’environ 3,65 millions de personnes sont directement menacés par la chute du niveau des nappes phréatiques, qui régressent d’au moins 3 à 5 mètres par an selon les agriculteurs eux-mêmes.
Cette crise frappe des communautés déjà au bord de la rupture : le PIB du pays a chuté de 5,6% par habitant en 2026 tandis que, depuis 2025, près de 6,5 millions de personnes rapatriées de force d’Iran et du Pakistan imposent une pression supplémentaire sur les services de base (eau, santé, éducation). Le marché du travail et la production alimentaire sont déjà saturés et faibles. Alors que l’Afghanistan vit actuellement sa cinquième année consécutive de sécheresse sévère, 22,9 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire et 15,9 millions n’ont pas un accès suffisant à l’eau.
C’est dans ce contexte que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL intervient au sud-ouest du pays pour assurer un accès à l’eau durable aux populations les plus vulnérables, tant au niveau communautaire qu’au niveau des structures de santé. Car l’eau n’est pas un simple secteur parmi d’autres : elle est la ressource première de la majorité des productions des communautés rurales. Sa disparition, c’est l’effondrement des récoltes, des revenus, puis le départ des hommes vers l’Iran ou le Pakistan, ou l’exode vers les grandes villes.
Des ressources mal gérées, une crise de l’eau amplifiée
Ce qui frappe d’abord, c’est l’écart entre la rareté des ressources et le gaspillage de son usage. À Nimroz, les précipitations annuelles atteignent à peine 40 à 60 mm. L’agriculture — première consommatrice d’eau — repose sur des cultures gourmandes en eau : coton, maïs, pastèque, cultivées pendant les mois les plus chauds de l’année (avec des températures pouvant dépasser les 55°C) et irriguées principalement par le pompage des nappes phréatiques. Les pompages solaires ne fonctionnent que durant la journée et contraignent donc les agriculteurs à arroser aux heures de plus forte évaporation. Aucune adaptation des cultures, des techniques d’irrigation ou des calendriers agricoles n’est mise en œuvre. En ville, les réseaux vétustes, les fuites et branchements illégaux conjugués aux problèmes de comptage et de facturation, entrainent le gaspillage d’une eau déjà rare.
Deuxième stratégie délétère : aller toujours plus profond. L’accès facilité et abordable aux technologies solaires fait des eaux souterraines la principale ressource dans beaucoup de provinces. Faute de régulation des forages et face à la crise économique, chaque agriculteur n’a qu’un seul objectif : prendre l’eau pour produire avant que son voisin ne le fasse. Cela entraine une « compétition à l’extraction », un accaparement des ressources et une surexploitation des nappes, pouvant atteindre jusqu’à dix fois leur capacité de recharge dans certains endroits. La privatisation des eaux souterraines sape également le fondement des systèmes traditionnels comme l’ashar, gestion collective de l’irrigation à partir d’eaux de surface partagées.
Troisième gaspillage : les crues sont traitées uniquement comme des menaces à contenir, alors qu’elles représentent une opportunité pour ces territoires. Tandis qu’on érige des barrages et protections pour contrôler leur flux, leur mauvaise gestion limite voire empêche l’accès à l’eau de surface des communautés aval, ce qui augmente davantage leur dépendance aux forages. Or, ces crues participent à la recharge des nappes, fertilisent les sols par les apports de sédiments et permettent aux écosystèmes humides – comme les hamouns – d’exister, fournissant ainsi des moyens d’existence pour les populations.
Des mécanismes de gestion qui renforcent les exclusions
Derrière cette situation se cache une faillite structurelle : les mécanismes de gestion et de planification de l’eau sont incomplets, fragmentés. Le pouvoir n’a pas de réel ancrage local. Les eaux de surface relèvent d’une mosaïque d’acteurs qui s’ignorent : autorités de bassin, directions provinciales, systèmes traditionnels comme les mirabs [1] , sociétés urbaines de distribution. Les eaux souterraines dépendent, elles aussi, de divers ministères selon les usages, mais n’ont aucune structure de coordination. Les régulations existantes n’étant appliquées par personne, il en résulte une « privatisation” de l’eau via des forages individuels. Les associations d’usagers, créées pour relayer les systèmes collectifs en déclin, comme l’ashar, restent inertes.
S’ajoute à cela une exclusion systématique de ceux qui subissent le plus la crise. Dans un pays où les femmes sont invisibilisées de la vie publique et des instances de décision, leur voix est également absente des dialogues sur l’eau, alors même qu’elles sont les principales gestionnaires de l’eau domestique. Elles subissent de plein fouet les pénuries, les maladies hydriques et la charge de travail que la rareté de l’eau impose. Les retournés d’Iran et du Pakistan, arrivés par millions dans des communautés saturées, sont eux-aussi tenus à l’écart des mécanismes locaux de partage de l’eau, alimentant des tensions croissantes autour de ressources qui diminuent. Cette gouvernance sélective — sans données partagées, sans arbitrage entre amont et aval, sans les femmes ni les nouveaux venus — laisse chaque acteur gérer « sa » propre portion de ressource en ignorant les impacts sur les autres. L’eau est gérée par défaut : un mode de gouvernance qui ne peut ni protéger les ressources, ni garantir un accès équitable entre les usagers et usagères selon leurs besoins.
Le changement climatique, un amplificateur de crise
Si la mauvaise gestion a créé la pénurie, le changement climatique l’accélère et l’aggrave. Les températures devraient augmenter de 2,6 à 6,3 °C d’ici 2100, intensifiant l’évaporation et la fréquence des sécheresses — dont les pertes agricoles pourraient atteindre 3 milliards de dollars par année sèche — tout comme celles des inondations destructrices. La séquence, en 2026, d’un phénomène El Niño puissant ajoute une incertitude supplémentaire : des risques de crues éclair pour cet hiver, suivies de sécheresses inhabituelles.
Cette détérioration rapide du climat frappe des écosystèmes déjà altérés : zones humides disparues, berges déforestées, sols dégradés. Chaque année, sans action, la fenêtre pour des solutions durables se referme un peu plus. En Afghanistan, la gestion défaillante des ressources en eau, la crise économique et le dérèglement climatique se renforcent dans une spirale, dont les premières victimes sont les populations rurales les plus vulnérables.
Agir dès maintenant : une urgence qui ne peut plus attendre
D’ici 2030, environ 5 millions de personnes à Kaboul risquent de manquer d’eau et 3,5 millions risquent de perdre leurs moyens d’existence dans les provinces du Sud-Ouest. La crise de l’eau afghane ne peut plus être considérée comme une préoccupation d’avenir : c’est une urgence immédiate, et les leviers d’actions existent.
Pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, les priorités sont claires :
Rendre visible la crise en finançant des études et en partageant largement les données sur les ressources en eau ;
Soutenir des analyses contextualisées bassin par bassin et une gouvernance multi-acteurs, incluant tous les usagers et usagères(notamment les femmes, les retournés et autres groupes vulnérables) à travers des dialogues, le renforcement des capacités des autorités locales et l’élaboration de plans d’aménagement permettant la valorisation des ressources sur le territoire ;
Investir sans délai dans des mesures « sans regret » — réhabiliter les infrastructures existantes pour stopper les fuites, diffuser des systèmes d’irrigation économes co-construits avec les agriculteurs, développer des filières à forte « valeur par goutte d’eau » ;
Enfin, réduire la vulnérabilité aux crues et aux sécheresses par des systèmes d’alerte précoce fiables et l’action anticipatoire plutôt que la seule réponse d’urgence ou corrective.
Mais ce qui manque, ce sont le temps et les moyens. Alors que les investissements structurels en Afghanistan se sont effondrés depuis le retour des Talibans au pouvoir en 2021, chaque saison passée rapproche de la pénurie d’eau. Plus les niveaux baissent, plus les forages s’approfondissent et plus les dégradations sont irréversibles. Ne pas agir maintenant, c’est choisir les déplacements de masse, la perte des moyens d’existence de millions de personnes et une facture humanitaire sans précédent.
L’eau afghane n’a jamais été aussi urgente à défendre.
Laure Laroquette et Olivier Hariot.
[1] Gestionnaires des eaux de surface pour l’irrigation
Biographie
Laure Laroquette
Référente Technique en Gestion des Ressources en Eau, SOLIDARITÉS INTERNATIONAL
Référente Technique en Gestion des Ressources en Eau pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, Laure a travaillé depuis plus de 11 ans avec l’ONG en gestion ou coordination de projets d’accès à l’eau et à l’assainissement en Afrique centrale, Moyen Orient et Asie du Sud-Ouest. De retour d’une visite en Afghanistan en juin 2026, Laure travaille actuellement avec la mission de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL sur une stratégie d’accès à l’eau plus durable, protégeant les ressources, mais également plus inclusive des femmes et des filles, leurs premières utilisatrices.