
02/09/2026
Des liens qui unissent
Alain Boinet nous parle de l'actualité à Narva en Estonie, en prévision de la Conférence Nationale Humanitaire (CNH).
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Auteur :
Laure Laroquette et Rayhana Karim
02/09/2026

Depuis cinq ans, les femmes afghanes font face à un effacement progressif de leurs droits, de leur visibilité et de leur participation aux espaces de décision. Pourtant, derrière les chiffres et les restrictions, elles continuent d’agir, de se battre pour leurs droits et de faire vivre leurs communautés. En cette cinquième année de prise du pouvoir par les Talibans, l’ONG SOLIDARITÉS INTERNATIONAL crée « Women in Wash », une initiative liée à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, destinée non seulement à écouter les femmes afghanes, mais surtout à reconnaître leur expertise et à créer les conditions pour qu’elles influencent les décisions qui les concernent.
Invisibilisées, mais jamais silencieuses
Le 15 août 2026 marque le cinquième anniversaire du retour des talibans au pouvoir en Afghanistan. Les chiffres décrivent une réalité brutale. Depuis 2021, l’Afghanistan occupe chaque année la dernière place dans l’indice Women, Peace and Security (WPS), qui mesure l’inclusion, la justice et la sécurité des femmes à travers le monde[1]. Pendant cette période, plus de 100 décrets, directives et pratiques sont venus restreindre la liberté, le travail, l’éducation, le déplacement et la vie des filles et femmes afghanes. Aujourd’hui, elles sont largement exclues du secteur public, de l’emploi au sein d’organisations non gouvernementales internationales et nationales (ONG), et des structures formelles de décision. Selon ONU Femmes, il n’existe aujourd’hui plus aucun mécanisme institutionnel permettant aux femmes afghanes de participer aux décisions qui affectent leur vie et leur avenir. Les femmes sont souvent contraintes de passer par un Mahram, un homme de leur famille, pour communiquer leurs besoins et perspectives.
Mais leur vie quotidienne ne s’est pas arrêtée en 2021. Les femmes continuent de porter des responsabilités au sein de leurs foyers. Certaines dirigent des entreprises, des organisations de la société civile ou mènent des initiatives locales. « Les femmes afghanes ne sont pas passives, explique Sameera Noori, directrice de COAR, une importante ONG afghane. Elles s’organisent en collectifs formels ou informels, négocient, trouvent des solutions”. Et tout ce travail paie, car à force de négociations, de pédagogie et d’efforts quotidiens, des petites victoires existent. Ici, les autorités finissent par accepter la tenue d’une formation pour les femmes. Là, un mollah vient équiper sa fille en serviettes hygiéniques. Ces espaces d’action sont fragiles, contraints, et souvent invisibles. Ils montrent pourtant une réalité souvent perdue dans le narratif dominant relayé au sujet des femmes afghanes : elles restent actrices de leurs vies, de leurs familles et de leurs communautés, même lorsque leur capacité d’action s’est largement restreinte.

Décisions masculines pour usages féminins
La question de l’accès à l’Eau, Assainissement et Hygiène (EAH ou WASH en anglais) cristallise ces contradictions. Dans les foyers afghans, ce sont les femmes qui vont chercher l’eau, s’occupent de l’hygiène du foyer, prennent soin des enfants et des malades et gèrent leurs propres besoins, notamment menstruels. Dans certains contextes ruraux, elles continuent de travailler dans les champs et de prendre soin des bêtes. Elles détiennent une connaissance très concrète des besoins et contraintes qui entourent l’eau au quotidien. Pourtant, elles sont souvent exclues des prises de décision, comme dans les systèmes d’irrigation traditionnels gérés par les « mirabs » – groupes d’hommes en charge d’assurer le partage de l’eau entre agriculteurs le long d’un canal d’irrigation – dans lesquels la participation des femmes est socialement inacceptable[2]. « L’eau est une ressource indispensable aux femmes dans toutes leurs activités quotidiennes, explique Sameera. Leurs difficultés d’accès à l’eau pourraient être résolues en les impliquant dans la conception des programmes humanitaires. » Malgré cela, le secteur EAH – public, privé et humanitaire – reste majoritairement masculin dans ses métiers et ses espaces de décision. Les activités EAH sont souvent conçues par des hommes, avec une perspective technique prenant peu en compte les besoins spécifiques des femmes, et les conséquences sont immédiates : des points d’eau trop éloignés, des latrines mal éclairées et dangereuses la nuit. Des espaces sans intimité, inadaptés à la vie des femmes.

Consulter les femmes fait aujourd’hui partie des pratiques attendues dans la conception et le suivi des programmes. Mais être consultée ne signifie pas forcément influencer une décision. Entre ce qu’une femme exprime lors d’une discussion communautaire et le service qui sera finalement financé et mis en œuvre, de nombreux arbitrages interviennent. Quelles priorités arrivent jusqu’aux décideurs, et lesquelles se perdent en chemin ? Ce sont ces questions que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a voulu poser à travers « Women in WASH », initiative lancée en 2024 en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien français (CDCS).
Women in WASH : remettre les femmes au cœur de l’expertise
Conçue comme un renforcement des pratiques et des capacités techniques des acteurs du secteur EAH, Women in WASH vise à renforcer la qualité, la sécurité, la dignité et l’adaptation contextuelle des services de base aux besoins des femmes. L’initiative vise à enrichir, par la contribution directe et active des femmes afghanes, les données factuelles sur leurs pratiques, leurs besoins et leurs priorités. Elle permet d’élaborer des outils pratiques et des lignes directrices à l’intention des acteurs EAH, et à renforcer la diffusion des connaissances, les échanges techniques et la place de l’expertise des femmes au sein du secteur. Pour cela, trois dispositifs se répondent et s’alimentent les uns les autres :
Et concrètement, on en est où ?
L’initiative « Women in WASH » est entrée dans sa première phase opérationnelle en 2025 avec l’établissement d’une version initiale de la plateforme technique. Des partenariats ont été noués avec plusieurs organisations afghanes dirigées par des femmes et des partenaires techniques :
En 2026, le diagnostic, deuxième dispositif de « Women in WASH », a été lancé suite à la co-construction des outils et méthodologies avec les actrices de la plateforme. L’ensemble de ce dispositif est piloté par des femmes, de la définition des questions et le développement des outils jusqu’à la collecte des données, la traduction et l’analyse. En août 2026, plus de 40 discussions et entretiens ont été conduits avec des femmes et des hommes dans six provinces pour comparer les réalités des femmes dans des contextes géographiques, sociaux et opérationnels variés : à Bamyan, Herat, Kaboul, Kandahar, Nangarhar et Nimroz. L’analyse mettra en lumière les éléments suivants :

Une première version du rapport présentant les résultats du diagnostic sera disponible d’ici fin septembre, le rapport final étant attendu pour fin octobre 2026. Celui-ci informera alors « la réforme », dispositif opérationnel de « Women in WASH » :
À travers ce travail de recherche et la mise en place de la plateforme technique, tous deux conçus, alimentés et portés par des femmes et organisations féminines afghanes, « Women in WASH » cherche à créer un mécanisme à travers lequel les réalités, connaissances et solutions des femmes afghanes peuvent influer sur les décisions qui impactent leur quotidien. Cinq ans après le retour des talibans, l’enjeu est de ne pas laisser disparaitre l’expertise des femmes à mesure que les espaces d’influence disparaissent. Pour le secteur humanitaire, écouter ne suffit plus.
Laure Laroquette et Rayhana Karim.
[1] Women, Peace and Security Index – Georgetown Institute for Women, Peace and Security
[2] https://www.academia.edu/2997-6006/3/1/10.20935/AcadEnvSci8027
Pour plus d’information, ou pour recevoir une copie du rapport Women in WASH, veuillez contacter Rayhana Karim : wash.pm@solidarites-afghanistan.org ou Laure Laroquette : llarroquette@solidarites.org
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Laure Laroquette
Référente Technique en Gestion des Ressources en Eau pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, Laure a travaillé depuis plus de 11 ans avec l’ONG en gestion ou coordination de projets d’accès à l’eau et à l’assainissement en Afrique centrale, Moyen Orient et Asie du Sud-Ouest. De retour d’une visite en Afghanistan en juin 2026, Laure travaille actuellement avec la mission de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL sur une stratégie d’accès à l’eau plus durable, protégeant les ressources, mais également plus inclusive des femmes et des filles, leurs premières utilisatrices.

Rayhana Karim
Responsable de programme pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en Afghanistan, Rayhana travaille depuis plusieurs années sur les enjeux de participation et d’inclusion des femmes afghanes dans l’action humanitaire et le développement. Après avoir dirigé une organisation locale dédiée aux femmes et travaillé sur des programmes de protection, de santé, d’autonomisation économique et de participation, elle pilote aujourd’hui l’initiative Women in WASH.

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