
02/09/2026
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Auteur :
Xavier Lauth
01/10/2025

Xavier Lauth : J’étais à Gaza début Juillet 2025, j’ai trouvé une situation humanitaire absolument exceptionnelle pas son ampleur, une situation terrible, difficile à traduire en mots et en chiffres pour un humanitaire. Une situation choquante et difficilement comparable. Les gens ont été déplacés non pas une mais parfois trois, quatre ou cinq fois depuis 2023. Ces femmes et ces hommes vivent avec la peur constante d’être tués dans un bombardement, ils et elles n’ont pas pu offrir à leurs enfants l’accès à un seul endroit sûr depuis deux ans. Deux ans de peur qui génère une détresse psychologique palpable.
Situation humanitaire exceptionnelle aussi du fait de la famine et du nombre de personnes qui ont faim. Exceptionnelle aussi car le territoire laissé aux palestiniens (territoire en dehors des zones sous ordre d’évacuation) est si étroit, que la concentration y est immense et que les gens ont un sentiment d’enfermement. Exceptionnelle aussi par le nombre de morts civils, y compris le triste record d’humanitaires tués et par le niveau de destructions. Exceptionnelle du fait de la famine.

Xavier Lauth : Les gens ne vivent pas à Gaza mais y survivent. Il n’y a presque plus d’écoles pour les enfants, d’emplois pour les adultes donc les gens cherchent à manger et à boire, à se soigner pendant la journée et à rester en vie. Les denrées alimentaires et tous les objets et biens nécessaires à la vie quotidienne sont rares à Gaza. Les restrictions drastiques à l’entrée imposées par l’armée israélienne privent la population de ces biens et empêche aussi de trouver des pièces détachées pour réparer ou entretenir les services de base. Les gazaouis y font face et en réutilisant tout ce qui est possible mais la dignité qu’ils et elles montrent ne sauraient diminuer l’indignité de cette situation. Certains et certaines n’ont d’ailleurs pas la force de se lever, j’ai rencontré plusieurs hommes, femmes et personnes âgées, dans plusieurs endroits de la bande, incapables de se lever car ils ne mangent plus et laissent le peu de nourriture à leurs enfants.
Xavier Lauth : Les humanitaires dans leur très grande majorité considèrent que le travail fait par la GHF ne respecte pas les principes qui sont à la base de nos valeurs ni les modus operandi qui nous régissent et nous guident. Les opérations de distribution alimentaire créent des rassemblements de population non maitrisés dans une zone militarisée. Ces sites sont protégés par des hommes en arme qui tirent sur les populations dés qu’ils estiment qu’il y a un débordement, ce qui ne manque pas d’arriver quand ce ne sont pas les mouvements de foule eux-mêmes qui créent des morts. J’ai rencontré beaucoup de gens et ai toujours eu le même discours de la part des palestiniens : nous savons que c’est dangereux, que ce n’est pas de l’humanitaire mais certains d’entre nous prennent le risque d’y aller car leur famille n’a plus rien à manger. Des morts il y en a malheureusement aussi lors des pillages des convois humanitaires, mais il faut rappeler qu’Israël en porte la grande responsabilité, du fait des quantités réduites qui entrent, de la gestion des itinéraires des camions, et le la disparition de l’ordre civil induite par le conflit.

Xavier Lauth : Solidarités International soutient et fait tourner des stations de désalinisation (en propre, avec un partenaire et avec des fournisseurs privés) qui permettent de produire de l’eau potable. SI organise ensuite la distribution par camion de cette eau potable un peu partout dans la bande de Gaza (dans les zones accessibles). Des dizaines de milliers de litres d’eau sont ainsi distribués tous les jours dans les sites de tente ou dans les quartiers détruits. Outre ce travail sur l’eau potable, les équipes puisent et distribuent de l’eau domestique dans divers forages privatifs pour que les gens puissent les utiliser pour les autres commodités. Une autre partie des interventions passe aussi par la mise en sécurité des latrines pleines et l’organisation de séances de sensibilisation aux pratiques d’hygiène avec la communauté pour établir des barrières à la transmission des maladies hydriques. Finalement, nos équipes étaient en train de lancer des petites activités d’agriculture sur des espaces très restreints mais avec l’offensive sur la ville de Gaza et le déplacement à nouveau de centaines de milliers de personne, il n’y a plus d’espace. Solidarités International a aussi distribué des articles d’hygiène lorsqu’il y en avait mais il n’est plus possible de s’en procurer.
Pour résumer, on fait avec ce qu’il y a sur place, on fait beaucoup sur l’approvisionnement en eau et pour le reste on s’adapte, on est loin de nos standards, il n’y a pas d’endroit sûr pour nos équipes mais on continue de délivrer de l’aide et c’est bien cela qui compte.
Xavier Lauth : Je n’ai pas d’élément statistique à ajouter, le travail sur l’IPC est un travail rigoureux. A mon niveau, je ne peux que témoigner. Témoigner de situations de faim visibles à l’œil nu. Des gens trop maigres allongés et sans force, des femmes qui pleurent de ne pouvoir nourrir leur bébé, des personnes âgées qui s’effondrent tant elles ont honte de dire qu’elles ont faim. C’est une situation très dure, surtout que la nourriture n’est qu’à quelques kilomètres…

Xavier Lauth : Les conséquences sont terribles car la ville de Gaza accueillait une grande partie de la population qui se retrouve donc à nouveau sur les routes, à devoir trouver un nouvel abri de fortune plus au Sud. Le fait de se redéplacer comme ils l’avaient fait en 2024 est insupportable. L’espace disponible est tellement réduit qu’il est pas possible de déployer les services humanitaires minimaux. De nombreux centres hospitaliers sont dans Gaza City et ne seront plus accessibles. Les organisations humanitaires vont à nouveau s’adapter : nouvelles dispositions points d’apport en eau, nouvelles sources d’approvisionnement, soutien à la réinstallation des personnes… mais sans matériel, avec nos propres équipes contraintes d’évacuer… la réponse humanitaire n’est pas au niveau de la situation.
Xavier Lauth : J’ai décrit précédemment quelques-uns des éléments qui rendent cette situation exceptionnelle mais pour ce qui est de l’action humanitaire, c’est surement son degré d’entrave qui est le plus spécifique. Les obstacles sont nombreux dans toutes les crises que tu cites et les humanitaires très exposés mais collectivement nous parvenons à les surpasser la plupart du temps ou à en mitiger les conséquences. A Gaza, les niveaux de financement sont globalement bons pour les acteurs humanitaires qui disposent donc de moyens financiers mais ils ne parviennent pas à délivrer l’aide à l’échelle du fait des entraves et blocages. Un tel niveau ne me semble pas avoir jamais été atteint.
Xavier Lauth : Cette guerre marquera, outre toute considération politique, un tournant dans l’histoire de l’humanitaire. Il nous faut continuer, tout essayer pour apporter tout ce que nous pouvons aux palestiniens en détresse, c’est un devoir moral. Mais cet effort restera dérisoire tant que les combats n’auront pas cesser.
Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105 :

Xavier Lauth
Xavier Lauth est Directeur des Opérations de Solidarités International (SI) depuis Juin 2023. Il travaille dans le secteur humanitaire depuis 2010. Après avoir occupé plusieurs postes sur le terrain, il a été responsable des réponses d’urgences de SI pendant quatre ans et directeur des opérations de SOS Méditerranée pendant 18 mois avant de rejoindre à nouveau SI.

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