L’état des menaces : Une vision européenne de ce à quoi nous n’échapperons pas…

Auteur :

Pierre Brunet

05/10/2026

© Pixabay – Les cyberattaques deviennent une menace de plus en plus grandissante

 

Le 1er juillet dernier, les éditions Nouveau Monde ont publié « L’état des menaces 2026-2027 », un ouvrage inhabituel qui compile des rapports d’organismes de renseignement européens analysant les menaces auxquelles nous sommes et seront confrontés, que nous le voulions ou non… Cette publication est significative pour deux raisons. Premièrement, il s’agit là de la manifestation concrète d’une ambition d’autonomie stratégique européenne, du moins en termes de renseignement et d’analyse : jusqu’à récemment, les rapports de la CIA occupaient la place de référence dans ce domaine. Deuxièmement, la décision de faire publier ces rapports, de la part des autorités européennes concernées, constitue en soi un geste combatif : désigner la menace, c’est déjà y répondre.

 

Les agences dont les analyses sont reprises sont celles de l’Italie (AISE, AISI, DIS), des Pays-Bas (AIVD, MIVD), du Danemark (FE), du Royaume-Uni (MI 6), de la Suède (MPF), de la Lettonie (VDD), de l’Estonie (VLA), ainsi que de l’Europe (Europol, ENISA-European Union Agency for Cybersecurity). Pour la France, le DGSI-Direction Générale de la Sécurité Intérieure, l’ANSSI-Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information, l’IRSEM-Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire et VIGINUM-Service de Vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères. Également, une ONG américaine, EPIC, spécialisée dans la protection des données et libertés numériques, ainsi qu’un Think Tank tchèque, European Value Center for Security Policy, spécialisé dans la lutte contre la désinformation et les influences étrangères, sont citées.  L’ensemble ressemble parfois à un assemblage hétérogène de pièces disparates, mais la cohérence d’ensemble se dessine au cours de la lecture.

 

© ANSSI – Laboratoire technique de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information

 

Le livre détaille un grand nombre de menaces, dans beaucoup de domaines. Nous synthétiserons ici les plus cruciales, en suivant la distinction entre menaces « systémiques » et acteurs menaçants.

 

Les menaces systémiques :

 

Les services européens considèrent comme « prioritaires » des menaces précises : menaces hybrides et cyber, infrastructures critiques, criminalité organisée, ingérences étrangères et manipulations informationnelles comme électorales, espionnage économique et technologique embrassant le secteur de la défense. Ceci dans un contexte où des « tabous » sautent, comme la perspective d’une guerre ouverte conventionnelle entre l’OTAN et la Russie, qui est ouvertement envisagée. Plus largement, comme le résume Blaise Metreweli, la cheffe du MI6 (service de renseignement extérieur) britannique : « Nous évoluons désormais dans un espace entre la paix et la guerre… Certains algorithmes deviennent aussi puissants que des états… Notre monde est en train d’être refaçonné, et pour la première fois, nous sommes tous au cœur de ce processus »…

 

Criminalité

 

En pointe de la lutte contre toutes formes de criminalité, EUROPOL – European Union Agency for Law Enforcement Cooperation signe un rapport exhaustif sur l’évolution du crime organisé. D’emblée, un constat : « la criminalité organisée déstabilise progressivement nos sociétés, se nourrit de plus en plus en ligne, et est fortement accélérée par l’IA et d’autres nouvelles technologies ». Précisément, l’IA, la blockchain ou bientôt l’informatique quantique agissent, selon EUROPOL, comme des catalyseurs, accélérateurs et moteurs de la criminalité. Elles permettent une ampleur, une sophistication, une dissimulation et une rapidité sans précédent, et mettent à portée des organisations criminelles les mineurs, soit en tant que consommateurs ou proies, soit en tant qu’acteurs (par exemple tueurs à gage dont on ne peut remonter le commanditaire).

 

© Flickr – De plus en plus de cyberattaques se produisent à travers le monde

 

Elles offrent l’opportunité de développer un modèle de « crime en tant que service », c’est-à dire la commission de crimes, d’attaques informatiques ou de sabotages, sur commande et contre rémunération, grâce aux systèmes cryptés, aux cryptomonnaies, aux paravents informatiques évolutifs, au Dark Web. – Nous reviendrons plus loin sur le cas spécifique de l’IA – Cette marchandisation du crime en tant que service permet à des acteurs de menaces hybrides de « sous-traiter » des actions hostiles sans possibilité de tracer le « client » et installe un flou entre acteurs étatiques et non-étatiques et entre motivations lucratives ou idéologiques, voire stratégiques. Plus encore, EUROPOL souligne que les données sont devenues « une marchandise essentielle faisant de plus en plus l’objet de vols, d’échange et d’exploitation par des réseaux criminels ou des acteurs de menaces hybrides ».

 

Enfin, les systèmes élaborés de blanchiment d’argent que la criminalité met en œuvre, engendrent, selon EUROPOL, une montée de la corruption, et sapent nos sociétés, en comblant et « floutant » le fossé en le licite et l’illicite. L’infiltration de l’économie légale par l’économie illégale rend cette dernière plus résiliente, et mine les fondements de la première. Comme le résumait, dans un entretien récent, Roberto Saviano, le grand écrivain italien spécialiste de la mafia et vivant sous protection : « ce ne sont pas seulement les mafias qui se sont capitalisées, c’est le capitalisme qui s’est mafiosisé. Les organisations criminelles ne sont plus le corps étranger qui s’attaque à l’économie légale. Elles sont le fournisseur de liquidités le plus fiable du marché : elles ne demandent pas de garanties, paient en espèces, et en cas de crise, elles arrivent avant les banques. Et l’économie légale a cessé de se demander d’où vient cet argent ».

 

Terrorisme

 

© Evelyn Arleth – L’usage de drones au Sahel parmi les groupes djihadistes de la région est très fréquent

 

Pour le VDD (Service de la sécurité d’état letton), tout indique que « la menace terroriste reste constante » pour les pays européens. Au-delà, le Hamas, selon le VDD, prépositionne des partisans et des caches d’armes en vue de projets d’action en Europe. L’usage de drones, d’engins télécommandés, et de l’Internet / IA comme instrument de recrutement et support de création et de diffusion de propagande ciblée – mais aussi outil de planification et d’exécution d’attaques terroristes, voire d’anticipation de la réponse des autorités – est maintenant intégré par les groupes terroristes. Le VDD identifie la région du sahel comme « principale plaque tournante du terrorisme dans le monde », ce qui constitue « une menace sérieuse pour les pays européens et les citoyens occidentaux dans un avenir prévisible » ; enfin, les conflits au Sahel risquent de « favoriser un afflux plus important de migrants en provenance de pays tiers vers l’Europe ».

 

Les préoccupations du VDD letton rejoignent, sur l’impact de la déstabilisation du Sahel (« l’un des principaux nœuds opérationnels du djihadisme mondial »), de la corne de l’Afrique et de la Libye, ceux de la communauté du renseignement italien (agences AISE, AISI, DIS), en y ajoutant, côté italien, le Moyen-Orient, Gaza, les Houtis du Yémen et, en mineur, la « zone afghane, toujours principal refuge de groupes djihadistes nationaux et internationaux ». Les agences italiennes soulignent elles-aussi l’augmentation du « risque découlant des activités du Hamas sur le sol européen » et alertent sur la montée d’un antisémitisme « de plus en plus international et transversal à différentes idéologies extrémistes », avec un risque double d’attentats et de « banalisation et normalisation de la peur ».

 

Le « Youth bulge »

 

Les services italiens portent une particulière attention (Le pays est en première ligne des arrivées de migrants…) à la menace démographique issue de l’Afrique, à savoir le « Youth bulge » (renflement / poussée de la jeunesse) : il s’agit de l’élargissement massif de la base de la pyramide des âges (les jeunes), ceci dans un contexte de forte instabilité en Afrique subsaharienne et tropicale, alliée à une urbanisation croissante… Et à une incapacité des institutions et marchés nationaux à absorber cet élargissement, et à répondre à ses besoins (éducation, santé, travail, ressources…). Résultat : au cours des cinq prochaines années, une forte volatilité va impacter notre voisinage méridional et oriental, entraînant et amplifiant les flux migratoires vers nos pays, et multipliant les opportunités d’ingérence d’acteurs hostiles envers nos sociétés. Ceci pourrait s’étendre, selon les agences italiennes, sur une ou deux décennies.  Observons que le cas, cet été, de la « submersion » – spontanée ou organisée – de l’enclave espagnole de Ceuta sur les rives marocaines a illustré cette perspective, et joué le rôle de « bande annonce » de scénarios plus incontrôlables à l’avenir.

 

Cybermenace  

 

Avec peut-être un léger retard sur les services des pays baltes, en première ligne depuis plusieurs décennies de ces périls, l’ANSSI-Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information française, annonce sans détours la perspective à laquelle elle se prépare : « Une augmentation massive – d’ici 2030 – des attaques dites « hybrides » dont les cyberattaques constituent un pan majeur, avec des effets concrets voire destructeurs sur nos infrastructures critiques, et ce, en parallèle d’un engagement majeur des armées françaises en dehors du territoire national ». Et, là encore «…les frontières qui existent traditionnellement entre acteurs étatiques et cybercriminels ont continué de s’éroder… L’émergence d’un brouillard technologique et organisationnel tend à s’installer comme conséquence d’un partage de capacités plus prononcé entre ces acteurs ».  L’ANSSI écrit ainsi devoir « regarder à travers un écran de fumée ». L’agence note enfin l’augmentation des attaques par « rançongiciel » et des « exfiltrations / compromissions de données » et alerte sur la vulnérabilité grandissante des environnements de stockage de données en « Cloud » par les services publics, entreprises et organisations.

 

Le (gros) problème avec l’IA :

 

Nous avons abordé la question de l’IA comme accélérateur et multiplicateur de la criminalité et du terrorisme ; d’autres menaces liées à cette « nouvelle frontière » sont citées par les agences européennes :

  • L’ENISA – European Union Agency for Cybersecurity – s’inquiète de l’utilisation grandissante de l’IA générative comme « appât », par l’intermédiaire de sites frauduleux, permettant de diffuser des logiciels malveillants. Plus encore, l’ENISA constate les prémices de détournements, par intrusion, de la fonction de modèles d’IA grand public, à des fins malveillantes.
  • L’ENISA, toujours, alerte sur « l’émergence de systèmes d’IA malveillants autonomes depuis le début de l’année 2025 ». Anticipation terrifiante d’une IA criminelle et autonome, hors contrôle par le simple fait de son « auto-amélioration récursive », et confirmée par Europol, qui souligne que « l’émergence d’une IA entièrement autonome pourrait ouvrir la voie à des réseaux criminels entièrement contrôlés par l’IA, marquant ainsi une nouvelle ère dans le crime organisé». L’hypothèse d’agents pathogènes conçus par l’IA est ainsi envisagée, dans un texte récent, par Jacob Pachuki, directeur scientifique d’Open AI, qui alerte : « L’IA est plus intégrée que prévu… son fonctionnement nous échappe et certains agents (d’IA) continueront à poursuivre leurs propres objectifs »…
  • Enfin, même si ces menaces ne sont pas citées dans l’ouvrage (probablement parce que pour l’instant elles touchent surtout les Etats-Unis), le risque « d’émeutes de l’IA » grandit, avec de violentes révoltes contre les pertes d’emplois massives qu’engendre toujours plus l’IA fusionnée à la robotique, et des attaques physiques visant les data centers et installations diverses, lesquels, par ailleurs, de par leur hyperconsommation en électricité et eau, suscitent le rejet des mouvements écologistes.
© Anderseidesvik (Wikimédia commons) – Des activistes du groupe « Stop AI » manifestent devant le siège d’OpenAI à San Francisco le 26 Septembre 2025

 

La fin de la guerre en Ukraine : quand la paix est une opportunité pour les réseaux criminels :

 

EUROPOL détaille une menace particulière, rarement évoquée : la fin du conflit russo-ukrainien comme opportunité pour les acteurs criminels. L’agence observe que « la guerre a favorisé la diffusion généralisée d’armes, qui persistera même après la conclusion d’un accord. La démobilisation des forces militaires entraînera le détournement des armes excédentaires vers le marché noir, exacerbant les défis en matière de sécurité à travers l’Europe et au-delà ». De plus, selon EUROPOL, « de nombreux anciens soldats, en particulier ceux qui sont confrontés à des difficultés économiques, pourraient se tourner vers le crime organisé, se voir proposer des activités criminelles par des réseaux criminels établis, ou chercher à créer des organisations militaires privées ». Par ailleurs, l’agence souligne que, dans une perspective de reconstruction à grande échelle de l’Ukraine à l’aide de capitaux étrangers, « les fonds de relance pourraient constituer un terrain propice à l’épanouissement de réseaux criminels… le risque de corruption et de criminalité financière est accru ». Enfin, une paix russo-ukrainienne pourrait permettre, selon EUROPOL, soit une coopération des criminels russes et ukrainiens, notamment les réseaux ayant développé des écosystèmes cybercriminels, soit une concurrence, qui tirerait parti des vulnérabilités liées à la reconstruction économique et à la démilitarisation.

 

Les acteurs menaçants :

 

La Russie

 

Pour le AIVD (Service général de renseignement et de sécurité des Pays-Bas), « Aux yeux de la Russie, la guerre en Ukraine s’inscrit clairement dans un conflit plus large et existentiel avec l’Occident ». Il s’agit « d’un conflit entre deux visions du monde opposées et irréconciliables, fondées sur des systèmes de valeur et de normes contradictoires : l’Occident pervers et décadent contre la civilisation russe unique ».  La Russie est présentée par ses autorités comme « une civilisation à part, dotée d’une mission messianique », et celles-ci considèrent que « l’Occident tente de détacher des pays comme l’Ukraine de la Russie, de les intégrer dans des institutions occidentales telles que l’OTAN et l’UE, et avance ainsi vers les frontières russes ». Une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est pour Moscou « hors de question », Pour « résister » à l’entreprise occidentale, Poutine est « prêt à payer un prix élevé » (pertes humaines et économiques), et, alors que l’Europe investit pour se préparer à une éventuelle escalade militaire avec la Russie, « le Kremlin considère ces investissements comme une confirmation des ambitions offensives et hostiles de l’Europe ». Le piège logique en miroir est parfait…

 

© OTAN – Sommet 2025 de l’OTAN à La Haye durant lequel la question des menaces hybrides chinoises et russes ont été abordées

 

Dans ce cadre, VIGINUM-Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères français, publie un rapport sur l’activité d’un MOI (Mode opératoire Informationnel) russe connu sous le nom de Storm-1516. Ce groupe de cyberactivistes lié au GRU (renseignement militaire russe) travaille à décrédibiliser le gouvernement ukrainien, Par ailleurs, Storm-1516 a été identifié comme ciblant diverses élections en Europe et même aux Etats-Unis, avec pour objectif de manipuler l’information, affaiblir certains candidats ou partis et soutenir ceux qui sont favorables aux intérêts russes.

 

Le VLA (Service de renseignement extérieur d’Estonie) souligne l’action du GRU dans un autre domaine, celui du contournement par la Russie des sanctions occidentales, Celui-ci « joue un rôle significatif dans la facilitation de l’entrée de marchandises sanctionnées en Russie », et ce par l’intermédiaire d’un réseau élaboré de sociétés-écrans d’import-export.

 

© LCI – Carte de la « prise de Narva » au journal de 20h

 

Mais au-delà, un sujet s’impose : les sabotages russes, lesquels franchissent un seuil alarmant. Le AIVD des Pays-Bas souligne leur augmentation, et « la propension accrue de la Russie à prendre des risques », qui se traduit par « le fait que la Russie accepte que les actes de sabotage puissent potentiellement faire des victimes ou causer des dommages matériels ». La raison, selon le AIVD, est que le Kremlin tient l’Occident responsable, par son soutien à l’Ukraine, de l’augmentation des attaques ukrainiennes en profondeur du territoire russe. La Russie s’autorise même à aller plus loin, selon le AIVD, en « élaborant des plans d’actions de sabotage visant à causer des pertes humaines… Les plans d’action visant à assassiner le directeur du fabricant d’armes allemand Rheinmetall en constituant un exemple frappant ».

 

De récents exemple illustrent cette dangereuse audace russe qu’évoque le AIVD : la découverte d’un drone équipé d’un engin explosif sur le tarmac de l’aéroport allemand de Leipzig/Halle, dans la nuit du 4 au 5 août, tout près d’un avion de la compagnie de fret ukrainienne Antonov Airlines, action clairement attribuée le 1er septembre à la Russie par le ministre de l’Intérieur allemand et celui des Affaires étrangères. Céline Berthon, directrice générale de la sécurité intérieure (DGSI) française, a déclaré à cette occasion : « La découverte d’un drone explosif à Leipzig qui devait selon toute vraisemblance viser un appareil ayant vocation à soutenir l’armée ukrainienne est un signal sur le fait que nous devons considérer comme possibles des actions hostiles plus directes, violentes, pouvant survenir sur notre territoire national ».

 

Autre cas : le site militaire de Mechernich en Allemagne a repéré deux drones le 6 août ; Sur ce site de la Bundeswehr, des équipements sont stockés dans un dépôt souterrain en profondeur, et il abrite aussi des éléments du système américain de défense antiaérienne Patriot, destiné à intercepter les missiles de croisière et balistiques ainsi que les aéronefs… L’Allemagne, au-delà de mesures de rétorsions, tire les conclusions de ces événements : le président de la commission parlementaire allemande de contrôle du renseignement, a proposé récemment d’autoriser le Service fédéral de renseignement et l’Office fédéral de protection de la Constitution à mener des attaques informatiques préventives contre les usines russes produisant des aéronefs sans pilote… Et le 2 septembre, la marine allemande a testé un missile balistique de fabrication israélienne LORA, qui lui offrirait une nouvelle capacité de frappe à longue portée…

 

© Fastboy (Wikimédia commons) – Flotte de navires militaires russes stationnés à Baltiysk, dans l’enclave russe de Kaliningrad avoisinant la Lituanie et la Pologne (2010)

 

La zone baltique cristallise la tension avec la Russie (lire à ce sujet l’excellent témoignage d’Alain Boinet, de retour de ces pays, dans la précédente édition de Défis Humanitaires). Pour le FE (Service de renseignement militaire danois) « la situation dans la région devient de plus en plus tendue, la Russie étant prête à recourir de manière agressive à ses forces navales et aériennes contre les pays de l’OTAN, afin de les dissuader de prendre des mesures susceptibles de remettre en cause ses intérêts » ; mais, selon le FE « si de tels affrontements devaient se produire, ils ne conduiraient pas nécessairement à une guerre totale entre la Russie et l’OTAN ». Déjà les activités et provocations militaires russes dans la zone se font de plus en plus menaçantes, et la Russie « continue à y brouiller les signaux GPS, perturbant le trafic maritime et aérien ». Le FE anticipe qu’une fois la guerre en Ukraine terminée, les capacités militaires russes augmenteront en zone baltique, comme d’ailleurs en mer du Nord, où les eaux entre Groenland, Islande, iles Féroé et Royaume Uni (GIUK Gap), considérées comme vitales par la Russie, verront l’activité des sous-marins russes se renforcer ; le Kremlin cherchant à « restreindre la liberté de mouvement des navires de surface de l’OTAN, et à saboter ou attaquer les infrastructures sous-marines critiques… Dans un conflit avec l’OTAN, la Russie chercherait à perturber les lignes d’approvisionnement entre les Etats-Unis et l’Europe en déployant des sous-marins d’attaque capables de traverser le GIUK Gap sans être détectés ». Cette cartographie des fonds s’exerce aussi en mer baltique et dans eaux danoises « afin d’identifier des cibles potentielles pour des actes de sabotage ou des attaques contre des infrastructures sous-marines critiques, telles que les câbles électriques et Internet, en cas d’escalade du conflit ou de guerre avec l’OTAN ».  Enfin, la région arctique, stratégique aussi bien pour les Etats-Unis que pour la Russie et la Chine, devient une zone de compétition-confrontation croissante, La Russie, encore la puissante militaire la plus forte de la région « n’a cessé d’y étendre ses infrastructures militaires et d’y moderniser ses forces », mais s’y voit de plus concurrencée par l’Amérique et l’Europe. La Chine, selon le FE, et afin d’accéder aux routes maritimes et aux ressources naturelles, profite de cette course pour s’allier à la Russie, et en faire sa « porte d’entrée » dans la région.

 

A titre d’illustration, l’agence Reuters a dévoilé que récemment, une opération conjointe des Etats-Unis, de la Norvège et du Royaume-Uni, près de l’archipel norvégien de Svalbard en arctique, a « confronté » des sous-marins russes qui se livraient à un exercice d’entraînement d’attaque sur des câbles sensibles avec une « arme secrète », et a permis le départ de la zone des unités russes.

 

Un point intéressant : le président russe Poutine invoque la grande guerre patriotique (2ème guerre mondiale) contre le nazisme pour justifier la guerre en Ukraine et contre l’Occident, et, dans le même temps, Blaise Metreweli la cheffe du MI6 britannique évoque l’audace du SOE (Special Operations Executive) contre les nazis pendant la deuxième guerre mondiale, à propos de la menace russe à laquelle il faut se préparer. Le miroir, encore…

 

La Chine

 

L’ordre mondial que la Chine souhaite instaurer, selon le MIVD (Service de renseignement et de sécurité militaire des Pays-Bas), « vise à réduire l’influence occidentale dans le monde, en particulier celle des Etats-Unis, mais aussi celle de l’Europe ». Pour se faire, elle « utilise sa puissance économique pour exercer une pression géopolitique ». Sa « coopération » non dite avec la Russie dans le conflit ukrainien lui permet de bénéficier de l’expérience de l’armée russe, ce qui dans une perspective « d’intégration », de force s’il le faut, de Taiwan à la République Populaire de Chine, lui permet « d’évoluer vers des forces armées de haut niveau ». Le MIVD considère ainsi que le lien établi par la Chine entre théâtres d’opérations d’Europe et d’Asie de l’Est « signifie que la menace émanant de la Chine s’étend et s’intensifie ».

 

Mais le MIVD souligne que « la Chine donne la priorité au développement d’atouts militaires tels que la technologie quantique, l’intelligence artificielle et la biotechnologie », précisant que « la Chine est désormais probablement à égalité avec les Etats-Unis en matière de capacités cybernétiques » et observe « un cyber-espionnage chinois structuré visant l’industrie de défense occidentale ». La position de leader dans les technologies quantiques que la Chine ambitionne pourrait lui permettre « d’ici dix à quinze ans » de mettre au point un ordinateur capable de déchiffrer toutes les données cryptées, ce qui lui offrirait un avantage décisif sur ses adversaires.

 

© Lukasz Kobus (Wikimédia commons) – Le PDG de TikTok, Shou Zi Chew, lors d’une réunion avec la Commission Européenne en 2023

 

Le Think Tank tchèque European Value Center for Security Policy publie une étude sur le rôle et les dangers de l’application chinoise Tik Tok, arme chinoise de « la guerre cognitive, définie par l’OTAN comme une nouvelle forme non conventionnelle de guerre hybride, où l’esprit humaine devient le principal champ de bataille ». Le Think Tank souligne que « Dans l’UE, le nombre d’utilisateurs de Tik Tok a tellement augmenté que, dans de nombreux pays, les élections se gagnent ou se perdent sur la plateforme chinoise », et observe que « Sous prétexte de défendre la liberté d’expression, nous permettons à l’algorithme de Tik Tok d’influencer nos sociétés dès le plus jeune âge » et en conclut que « les sociétés démocratiques doivent reconnaître la menace, dépasser l’observation passive et prendre des mesures proactives et préventives pour protéger leurs écosystèmes d’information, leur sécurité nationale et l’intégrité électorale ».   

 

Guerre économique et conspiration         

 

En fin d’ouvrage deux chapitres évoquent la guerre économique, ainsi que les menaces liées aux mouvements conspirationistes et au sentiment anti-élite qui s’y agrège souvent. Nous ne les développons pas ici.

 

Conséquences pour les humanitaires :

 

Les humanitaires sont par nature plongés dans le chaos du monde. On peut néanmoins citer quelques points d’alerte trouvés dans ce livre qui les concerneront à coup sûr :

  • Les organisations humanitaires seront de plus en plus confrontées à la question des migrations et à son « arsenalisation », aux trafics de drogue et d’êtres humains, aux réseaux de prostitution et à la pédocriminalité.
  • Elles seront de plus en plus confrontées à la cybercriminalité (corruption et vol de données, notamment par usage du Cloud, ransomewares envers organisations humanitaires, etc.), et aux risques de rupture de capacités de communication.
  • Elles seront de plus en plus confrontées aux dérives de l’IA, aux « deep fake », aux manipulations de l’information et de leur propres positions et décisions.
  • Elles seront de plus en plus confrontées, en situation de post-urgence, de démobilisation des combattants et de reconstruction, aux risques de corruption et d’extension de la criminalité.

 

Enfin, et en guise de conclusion, les organisations humanitaires ne feront pas l’économie d’une remise à plat de leurs approches, « process » et protocoles, dans un monde qui envisage ouvertement des scénarios de guerre ouverte entre l’OTAN et la Russie (possible, selon le chef d’état-major français le général Mandon, à l’horizon 2029-2030), et dans lesquels leur place et leur rôle seront alors à réaffirmer…

 

 

Pierre Brunet

Biographie

Pierre Brunet

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

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