
02/09/2026
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Auteur :
Mirko Zappacosta
05/10/2026

L’action humanitaire à l’échelle mondiale était déjà sous-financée avant même le démantèlement de l’USAID en 2025, provoquant un véritable « tsunami » pour le secteur humanitaire, comme l’a récemment écrit Alain Bonet dans cet article.
Mais les États-Unis n’ont été que les premiers. Les gouvernements français, britannique et allemand ont adopté des réductions similaires, simplement avec moins de couverture médiatique. D’autres bailleurs institutionnels, y compris l’aide humanitaire de l’Union européenne, ont maintenu des niveaux de financement comparables mais ont été de facto contraints d’hyperprioriser les zones présentant les niveaux de besoins humanitaires les plus aigus.
Une étude publiée dans The Guardian en mai 2026 souligne que les réductions de l’aide humanitaire pourraient entraîner environ 11,5 millions de décès évitables dans le monde. Les acteurs humanitaires sont de plus en plus appelés à « faire plus avec moins » et, fondamentalement, de devoir choisir entre répondre à une crise et ne pas répondre à une autre.
Les bailleurs et les partenaires humanitaires doivent choisir entre répondre à un déplacement de population lié à un conflit ou intervenir dans des zones où les taux de malnutrition chez les enfants de moins de cinq ans dépassent le seuil d’urgence de 15 %, atteignant dans certains cas jusqu’à 30 %.
En 2026, et certainement en 2027, les populations à travers le monde sont confrontées à un autre défi : un puissant épisode El Niño qui a déjà provoqué de graves catastrophes naturelles. Des pénuries alimentaires sont à prévoir dans les zones où les taux de malnutrition connaissent déjà une hausse vertigineuse et où l’aide ne parvient pas à répondre à l’ampleur des besoins.
L’Afar en est un exemple évident, parmi les régions d’Éthiopie les plus vulnérables au changement climatique, fortement dépendantes du pastoralisme et des précipitations saisonnières.

En Éthiopie, les sécheresses provoquées par El Niño ont jusqu’à présent entraîné d’importantes pénuries d’eau dans certaines zones et des inondations dans d’autres, ainsi qu’une perte des pâturages et, avec elle, du cheptel.
Pour les communautés pastorales afars, le bétail constitue la principale source de sécurité alimentaire, de revenus et de protection sociale. Lorsque le bétail meurt, les conséquences se traduisent rapidement par une insécurité alimentaire accrue, des déplacements de population et de la malnutrition, en particulier chez les mères, les femmes enceintes et les enfants.
Selon les données du Bureau régional de la santé de l’Afar, en août 2026, les taux de malnutrition aiguë globale (MAG) ont atteint des niveaux critiques, jusqu’à 33 % dans certains districts, bien au-delà du seuil d’urgence de 15 %.
Hyperpriorisation : lorsque tous les besoins sont urgents
Malgré des taux de malnutrition aiguë globale compris entre 17 % et 33 %, l’Afar n’a pas été priorisé lors des récentes allocations de financements humanitaires.
Cela s’explique par le fait que les bailleurs sont de plus en plus contraints d’hyperprioriser les besoins, en concentrant leurs ressources uniquement sur les situations les plus critiques, au prix de laisser de côté des communautés entières ayant pourtant besoin d’assistance.
Depuis les réductions de financement de 2025, de nombreuses organisations nationales et internationales ont dû interrompre des activités essentielles à la survie des populations, y compris des services nutritionnels vitaux, en raison des coupes budgétaires et non d’une diminution des besoins.
Il est normal qu’une organisation remplisse son mandat, fournisse une assistance lors d’une crise puis ferme ses bureaux une fois que les communautés se sont relevées et ont retrouvé leur autonomie.
C’est une tout autre situation lorsque nous sommes contraints de fermer des programmes faute de financement alors que les besoins humanitaires sont toujours présents, voire continuent d’augmenter, et qu’il n’y a plus personne pour prendre le relais et combler les lacunes.

Le système humanitaire a largement été critiqué ces dernières années et est loin d’être parfait. Il est parfois accusé de « faire plus de mal que de bien » et d’entretenir la dépendance.
Pourtant, pour de nombreuses personnes touchées par une crise, il représente ce qu’il leur reste lorsqu’il n’y a plus rien à espérer ; dans bien des cas, il constitue le dernier filet de sécurité pour des millions de personnes.
Des raisons d’espérer : le mécanisme éthiopien de réponse rapide
Ce mécanisme (Ethiopia Rapid Response Mechanism ou ET-RRM), dirigé par l’International Rescue Committee (IRC) et mis en œuvre à travers un consortium de 20 partenaires nationaux et internationaux, démontre qu’un financement humanitaire coordonné peut encore permettre des réponses rapides lorsque des urgences surviennent.
Voici un autre exemple provenant de l’Afar.
Au début de l’année 2026, des affrontements armés le long de la frontière Afar-Tigré ont déplacé 37 565 personnes issues de 7 513 ménages. Les familles ont fui en laissant tout derrière elles et se sont installées dans cinq sites de déplacement situés dans des zones très reculées et arides, sans abris, sans accès à l’eau et sans services de santé.

Grâce à l’ET-RRM, PUI et les partenaires du consortium, notamment Danish Church Aid et le Norwegian Refugee Council, ont rapidement déployé une assistance multisectorielle, comprenant des interventions en eau-hygiène-assainissement (EHA), des transferts monétaires polyvalents, des abris, des articles non alimentaires, un soutien psychosocial, des activités de protection, d’éducation, de santé et de nutrition.
Le mécanisme permet aux partenaires, à travers les responsables géographiques de zone (Geographical Area Leads, GAL), de répondre rapidement, en moyenne entre 48 et 74 heures, en se coordonnant avec les acteurs présents dans les zones concernées et capables de répondre, par une approche intégrée, aux besoins des populations affectées.
Les limites du financement d’urgence
Visiter ces communautés trois mois après la fin de la réponse de l’ET-RRM a été une expérience particulièrement marquante.
Les leaders communautaires nous ont accueillis sous un abri de fortune, dans une chaleur accablante, nous expliquant à quel point ils étaient reconnaissants du soutien reçu, mais aussi qu’ils se sentaient abandonnés après la fin du projet de trois mois.
Les ONG intervenantes, dont Première Urgence Internationale, ont déployé d’importants efforts de plaidoyer auprès de différents bailleurs afin de poursuivre le travail engagé grâce à l’ET-RRM, mais ont finalement dû clôturer le projet et partir.
Il ne s’agit pas d’un cas isolé. La transition entre la réponse d’urgence et le développement à plus long terme ou les solutions durables demeure un défi majeur de l’architecture humanitaire ; l’hyperpriorisation constitue un obstacle supplémentaire.
L’approche Nexus, qui vise à réunir l’action humanitaire, le développement et la consolidation de la paix sous un même cadre, représente la meilleure vision dont dispose actuellement le secteur.
Sur le terrain, cependant, les partenaires travaillent souvent en silos, sans réelle articulation entre les réponses d’urgence et les solutions plus durables destinées aux crises prolongées.

Les causes sont nombreuses, notamment le manque d’alignement, une coordination limitée, des priorités différentes entre les bailleurs et partenaires humanitaires et de développement, une implication insuffisante des autorités pour rassembler l’ensemble des acteurs et, plus récemment, l’hyperpriorisation des besoins.
Conclusion : une responsabilité partagée
Le cas de l’Afar n’est pas unique. Il reflète une tendance mondiale dans laquelle les besoins humanitaires de populations entières sont négligés et dépriorisés.
Les sentiments nationalistes et les frustrations accumulées après des décennies d’aide aux résultats parfois limités ont réduit l’appétit des pays donateurs traditionnels à continuer de financer des crises prolongées. Pendant ce temps, la vulnérabilité climatique, les conflits et les besoins humanitaires continuent de croître à l’échelle mondiale.
L’action humanitaire a toujours impliqué des choix difficiles. Mais un système qui contraint régulièrement les acteurs à choisir entre des besoins humanitaires tout aussi critiques ne remplit plus correctement sa mission auprès des populations qu’il est censé servir.
Les organisations humanitaires peuvent et doivent devenir plus efficaces, plus redevables et davantage ancrées localement. Mais l’efficacité seule ne peut compenser des réductions sans précédent du financement humanitaire. Aucune réforme du système humanitaire ne pourra réussir si les ressources continuent de diminuer tandis que les besoins continuent d’augmenter.
Accroupis sous un abri de fortune à Yallo, entourés d’enfants curieux, ce que nous avons vu dans les yeux de ces anciens et de ces leaders communautaires, c’était de la résignation.
L’acceptation que personne ne reviendra pour fournir de l’eau, des services de santé ou des transferts monétaires. Le niveau d’incertitude dans lequel ils vivent est difficile à décrire : ils ne savent ni si, ni quand, ils pourront rentrer chez eux, ni ce que l’avenir leur réserve, à eux et à leurs enfants.
Leurs besoins n’ont pas disparu lorsque le projet s’est terminé. Notre engagement à les soutenir n’a pas disparu non plus. Mais le financement, lui, a disparu.
Mirko Zappacosta.

Mirko Zappacosta
Mirko Zappacosta est Directeur Pays de Première Urgence Internationale en Éthiopie depuis mars 2024. Il a débuté sa carrière humanitaire avec International Medical Corps en tant que logisticien en 2011 en Haïti, puis au Soudan du Sud et en Grèce, avant de rejoindre Médecins Sans Frontières pour deux missions en Éthiopie et en République centrafricaine. Il a rejoint Première Urgence Internationale en 2017 en tant que Coordinateur Terrain en Afghanistan, puis au Yémen, avant d’occuper le poste de Chef de Mission au Soudan entre 2020 et 2023.
Mirko est titulaire d’une licence en Développement international de la London Metropolitan University et d’un master en Droits humains et Action humanitaire de Sciences Po Paris. Parmi ses passions figurent le jiu-jitsu brésilien, le yoga et la pleine conscience.

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