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Hommages à Pierre Lafrance


Hommage de Régis Koetschet 


Chers amis,

« Où est la terre des promesses ? » s’interroge l’écrivaine Annemarie Schwarzenbach, en
quittant l’Afghanistan, ce pays qu’elle a tant aimé et où elle espérait un absolu, une
beauté d’éternité.

Cher Pierre, (nous, ses collègues du Département, ses amis des associations de
solidarité), vous nous avez invité à voir le monde comme une « terre des promesses »,
celle de la parole donnée, de l’émerveillement, du respect.

Vous avez servi, de l’Océan au Golfe, men el muhit ila el khalij, comme on dit, et même au
delà sur les routes de la soie, jusqu’au « centre du monde habité », cher à l’empereur
Babur.
Le désert, la Méditerranée, le Levant, l’Orient – des terres légendaires comme disait
Malraux, celles qui appellent une curiosité et une disponibilité mais aussi une exigence et
une sensibilité, nourries d’érudition et de culture. Rire avec Dieu, dit le soufi.

Votre sagesse était là – vous aimiez rappeler celle des communautés paysannes des
vallées afghanes, habiles à débattre, à retourner chaque pierre. Vous preniez la mesure de
la complexité des situations dont vous connaissiez les composantes religieuses,
ethniques ou idéologiques. À ces analyses, vous ajoutiez une ténacité et la force de vos
convictions.
L’objectif du cavalier du bouzkachi est « le cercle de justice ». Votre objectif a toujours été
la recherche de la paix, du dialogue et de la promotion des droits humains.
Pour avoir été votre collaborateur, je sais que ce chemin est difficile. Que le temps long,
celui des sociétés, sur lequel on peut fonder une relation durable, est trop souvent
délaissé au profit d’une immédiateté dont vous saviez les dangers.

Où est la terre des promesses ?
Inlassablement, vous nous avez incité à revenir aux fondamentaux nourriciers. Les
populations, notamment les plus vulnérables, le patrimoine, l’éducation, la culture – des
bibliothèques de Chinguetti à l’art gréco-bouddhique du Gandhara. L’écriture vous a
accompagné jusqu’à ces derniers temps et nous lirons avec émotion votre récit afghan.
Ô Civilisation est le magnifique titre d’un ouvrage précédent, comme porté et enfanté au
désert. On vous y retrouve ébloui, fasciné et tourmenté. Aujourd’hui la violence des routes
de l’exil que vous avez côtoyées à la Cour nationale du droit d’asile entache ce sable,
tour à tour limpide et sombre, pour reprendre vos qualificatifs.

Vous nous quittez, cher Pierre, alors que notre « Orient des promesses » est bien malade.
Je peux imaginer combien ces blessures, de Gaza à Kaboul, s’ajoutant aux vôtres, ont
été éprouvantes. Folie des hommes, violence des comportements, outrance des mots.
Devant « les ténèbres, la solitude et le désespoir » dont parle le poète-philosophe
Bahoudine Madjrouh, vous avez peut être douté.

Mais avec détermination et courage, vous avez préféré enfourcher votre bicyclette et
considérer avec Jacques Berque qu’une cause n’est jamais perdue. C’est le message
que vous nous laissez. Il porte votre regard doux, vos silences, votre force intime. La paix
au Proche-Orient et la justice en Afghanistan ne peuvent être des causes perdues.
Nous nous efforcerons de vous être fidèles.


Hommage d’Eric Lavertu 


Pierre Lafrance, ambassadeur de France, décédé le 31 août, à 92 ans, était un grand diplomate et un discret érudit, mais aussi un profond humaniste et un ardent militant des droits humains. Dans les couloirs du Quai d’Orsay, sur les bancs des universités et des centres de recherche comme dans l’enceinte de la Cour nationale du droit d’asile, où il siégea, où les pays où il fut affecté, le souvenir de sa haute silhouette demeurera.

Né à Tunis, au temps du protectorat, d’une famille accoutumée au monde musulman (père administrateur en Tunisie, grand-père ingénieur du canal de Suez), l’arabe fut pour lui une musique familière qui forma sans doute son goût pour l’Orient. L’Ecole Nationale des Langues Orientales (INALCO depuis 1971) en approfondit la connaissance et, passé le concours des affaires étrangères en 1964, il se retrouve en Algérie, jeune diplomate témoin du coup d’état de Boumédiène contre Ben Bella.

Spectateur des bouleversements du monde musulman, il le sera également, à Tripoli, lors du renversement, en 1969, du vieux roi Idris par le bouillant colonel Kadhafi, puis en Afghanistan lorsque le prince Daoud renversa, en 1973, son cousin, le roi Zaher Shah et bien plus tard, au Pakistan, en 1996, lors de la destitution de Benazir Bhutto. Ce très fin connaisseur du monde arabe devait encore servir au Koweit et en Arabie Saoudite puis, plus tard, en Mauritanie comme ambassadeur. De 1980 à 1985, conseiller à l’Institut du Monde Arabe, alors en construction, son sens de la négociation sera bien utile à un établissement, lieu unique d’échanges entre la France et les pays arabes.

Curieusement, c’est dans le monde persan que cet arabisant a vécu ses expériences les plus marquantes. D’abord en Iran, pays qu’il a beaucoup parcouru de 1969 à 1972, du temps de la « révolution blanche » conduite par le Chah pour moderniser le pays puis, quinze ans plus tard, comme chef de poste, lorsqu’il découvrit l’Iran de Khomeyni qui avait remplacé le Chah. L’Iran était en guerre avec l’Irak. Paris soutenait Bagdad, ce qui avait causé la rupture des relations diplomatiques avec la France de juillet 1987 à juin 1988. Pierre Lafrance est resté enfermé plusieurs mois dans l’ambassade de France à Téhéran et s’est efforcé de régler le très délicat contentieux franco-iranien sur le nucléaire. Affaire finalement résolue, en décembre 1991, alors qu’il assurait, la direction d’Afrique du Nord et du Moyen Orient au Quai d’Orsay.

Il découvrit et aima l’Afghanistan, en 1972. Fasciné par ce pays, il lui témoignera, tout au long de sa vie, son attachement, y compris lors de son dernier poste diplomatique, au Pakistan, alors dirigé par Benazir Bhutto. La proximité avec l’Afghanistan lui permettait de renouer avec ce « cher pays », traversé par les luttes internes entre moudjahidines, l’apparition des taliban dont il fut l’un des premiers à signaler l’existence et les appétits des puissances régionales. Il était le sage que venaient consulter tous ceux qui étaient engagés dans ce conflit. Dans son grand bureau au sol recouvert d’un immense tapis afghan, s’éternisaient les discussions entre les multiples et souvent pittoresques interlocuteurs.

En reconnaissance de cette longue et remarquable carrière, Pierre Lafrance a été élevé, le 9 décembre 1996, à la dignité d’Ambassadeur de France avant de prendre sa retraite en août 1997 au cours de laquelle il n’a jamais compté son soutien au monde associatif engagé en faveur de l’Afghanistan. Vieux compagnon de route d’AFRANE (Amitié franco-afghane), de CEREDAF (Centre d’Etudes et de Recherches Documentaires sur l’Afghanistan), il fut président de MADERA (Mission d’aide au Développement des Economies Rurales en Afghanistan) pour laquelle il se rendait sur le terrain.

Il n’a jamais cessé, cependant, de regretter l’échec, en 2001, de sa mission de sauvetage des bouddhas de Bamyan. Dépêché, sans doute trop tardivement, par l’Unesco à Kandahar auprès du premier gouvernement taliban, pour protéger ce trésor universel, il ne put rien faire. Ces derniers mois, malgré la fatigue, il achevait une histoire de l’Afghanistan dont nous espérons la publication prochaine.

Eric Lavertu, président d’AFRANE (Amitié Franco-Afghane)


 

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