Interview de Marie Houel, coordinatrice inter-ONG du pont aérien humanitaire

©Pont aérien RHL, 8 mai 2020, Lyon, Solidarités International.

Interview avec Marie Houel à propos du pont aérien humanitaire financé par l’Union Européenne dans le cadre de la lutte contre le coronavirus.

Alain Boinet : Un premier avion d’aide humanitaire est parti Vendredi 8 mai de Lyon pour Bangui en RCA dans le cadre d’un pont aérien lancé par l’Union Européenne en lien avec la France et les ONG. Comment cela s’est-il passé et qu’est-ce que cet avion a apporté comme aide à Bangui ?

Marie Houel : La première réponse et perception que nous pouvons avoir de ce vol est qu’il s’est très bien passé et qu’il a rassemblé de nombreux partenaires. 72 passagers étaient à bord dont le Commissaire européen, Janez Lenarčič ainsi que des membres de son cabinet, environ 45 travailleurs humanitaires d’ONG et des diplomates français et européens travaillant à Bangui.

Au-delà de la fermeture des frontières, le confinement en Europe a pour impact la fermeture de certaines ambassades ainsi que l’arrêt des vols internationaux. La conséquence pour les ONG est qu’elles ne peuvent ni envoyer leurs personnels humanitaires ni faire rentrer ceux qui ont accumulé beaucoup de fatigue sur le terrain. Il y a là un enjeu pour elles de mise en œuvre des programmes pour les populations : sans ressources humaines en pleine capacité, les projets sont à l’arrêt. Nous avons donc un enjeu de renouvellement des équipes pour agir face à la crise sanitaire qui vient se superposer à la crise humanitaire portant sur les besoins de base des populations.

Cet avion était un vol mixte : nous avons à la fois embarqué des passagers et du fret. Le fret, c’est essentiellement des équipements de protection individuelle (EPI) dans le cadre de la lutte contre le covid-19 avec des gants, des masques de protection, des sur-chaussures, des blouses, des thermomètres, mais aussi du matériel plus habituel pour les réponses humanitaires, nous avons par exemple du matériel de mobilité pour les personnes handicapées ainsi que des médicaments.

Quel est le mécanisme et comment se met-il en place ?

La Commission Européenne a décidé avec le commissaire Janez Lenarčič et ECHO de débloquer un budget de 10 millions d’euros pour ce pont aérien. Cela doit permettre d’assurer environ 35 vols dans les 3 à 6 prochains mois. Le mécanisme général est celui d’une coordination entre 3 acteurs distincts. L’Union Européenne finance le pont aérien et mobilise son réseau avec ses délégations dans les pays et avec ECHO. Les Etats membres vont s’engager sur la dimension diplomatique, les autorisations de vol, d’atterrissage et les visas pour les expatriés en partance. En effet, comme je l’ai évoqué, la plupart des ambassades sont fermées en Europe et les ONG ne peuvent parfois plus obtenir de visas. Le troisième acteur, c’est la coordination des ONG. Chaque organisation prise indépendamment n’a pas assez de passagers pour justifier l’organisation d’un vol. Mais ensemble, nous atteignons un nombre qui justifie ce vol. Il nous a fallu nous coordonner entre nous pour consolider nos besoins, tant sur la question des passagers et du fret.

Envoyer des expatriés, c’est regrouper plus de 70 personnes, éparpillées sur le territoire européen mais aussi sur le continent africain pour plus d’une dizaine d’organisations. Chaque passager peut avoir une nationalité différente, un visa nécessaire, ou non, ou parfois un visa qui a expiré.

Pour le fret, c’est un peu la même chose. Il y a une tonne pour telle ONG à Lyon, 2 tonnes venant d’un autre pays ou 10 tonnes sous douanes à Bordeaux.

Ce « trouple » inédit regroupant Union Européenne, Etat français, coordination des ONG permet de donner vie à ce véritable puzzle dans les temps impartis.

Quelle a été la genèse de cette initiative sans précédent ?

Le projet a débuté suite au constat d’un blocage des transports et d’un manque de solution pour assurer le suivi de l’aide humanitaire. Nous étions comme paralysés alors que nous devions poursuivre les programmes d’aide tout en protégeant nos équipes du Covid-19 et, simultanément, en développant de nouvelles actions spécifiques à la pandémie.

Dans ce contexte, nous avons eu la chance de disposer d’une structure qui réunit les directeurs logistiques de 9 ONG humanitaires, le Réseau Logistique Humanitaire (RLH) dont l’objectif principal est d’optimiser la logistique humanitaire et d’améliorer l’efficacité opérationnelle en développant une stratégie commune de mutualisation des ressources, de plaidoyer et de partage d’informations. Ensemble nos besoins sont plus importants, nous sommes plus forts, pouvons répartir l’effort et réduire les coûts. C’est le mantra du RLH. En marge de ce réseau, les directeurs des opérations de plusieurs ONG ont également échangé entre eux sur le défi que représentait la coupure des lignes aériennes pour le maintien des rotations de staffs.

Face à cette situation de blocage, nous avons tenté d’être pragmatiques. Les directeurs des opérations et directeurs logistiques ont fait part du besoin dans les échanges réguliers qu’ils ont avec le CDCS. Au début, l’idée a été d’utiliser des vols Air France. Ces vols partaient à vide sur des destinations qui nous intéressaient pour rapatrier des ressortissants européens, nous avons voulu embarqué des passagers humanitaires à l’aller. De fil en aiguille, cette question a été partagée par le CDCS à la Commission Européenne et ECHO. Le pont aérien du PAM n’avait pas commencé quand cette démarche a été initiée il y a maintenant près de 6 semaines. C’est en partant de cette démarche très pragmatique que nous avons abouti à la mise en place du dispositif actuel qui permet l’affrètement d’avions.

Le vol pour Bangui est le premier du mécanisme. Il a été soutenu par le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, financé par l’Union Européenne, et coordonné par le Réseau Logistique Humanitaire.

Quel est ton rôle exactement dans ce mécanisme de coordination et y a t’-il d’autres intervenants aussi impliqués que toi ? Combien de temps ce pont aérien va durer environ ?

C’est donc le CDCS et les directeurs des opérations et de la logistique qui ont fait le plaidoyer et déclenché ce mécanisme. Une fois le principe acté, ils ont alors cherché quelqu’un qui pouvait gérer beaucoup d’informations, du relationnel et de la coordination entre acteurs, de la logistique de personnes et de fortes compétences en logistique transport. Ils ont pensé à moi. Et j’ai accepté.

Une fois la première destination actée, il faut choisir un avion en fonction de plein de paramètres. La Commission Européenne nous met en lien avec son “broker”, l’entité qui cherche auprès des compagnies aériennes les avions disponibles correspondant à notre besoin. Parmi les critères que nous intégrons, il y a le nombre de passagers à l’aller, au retour (les vols sont aussi utilisés pour le rapatriement des équipes, 144 dans le cas de Bangui par exemple), la quantité de fret à expédier.

Nous avons ensuite déterminé l’aéroport de départ. Pour Bangui, le choix s’est porté sur l’aéroport de Lyon Saint Exupéry où les humanitaires ont un partenaire de choix, Bioport.

C’est une association auxquelles les ONG humanitaires délèguent une partie de leur logistique. Bioport a des espaces de stockage, ils ont l’habitude de travailler avec les transitaires et les structures aéroportuaires à Lyon où il nous a fallu acheminer le matériel, vérifier les lots pouvant être chargés dans l’avion identifié, consolider les données provenant de 15 ONG.

Le CDCS a été quant à lui impliqué en lien avec l’ambassade en RCA pour l’obtention des autorisations d’atterrissage et d’accès au territoire en RCA.

Le CDCS nous a guidé aussi dans la diffusion d’informations à la police aux frontières (PAF) pour faciliter l’accès au territoire français des passagers qui ne sont pas ressortissant national afin qu’ils puissent accéder à l’aéroport de Lyon et prendre le vol. C’est toute la machine administrative française qui a été mobilisée, en période de confinement, pour permettre à ces travailleurs humanitaires de prendre ce vol. Dans mon rôle, j’ai identifié l’hôtel où les expatriés ont passé une courte nuit avant le départ, mis en place des navettes entre la gare, l’aéroport et l’hôtel, tout cela en lien direct avec les passagers pour optimiser le timing. Habituellement, il y a une agence de voyage, des personnels dédiés dans les ONG qui font ensuite le lien avec les passagers.

Par ailleurs, pendant la préparation de cette opération, nous étions en contact avec le Cluster Logistique à Bangui pour nous assurer que les besoins des partenaires agrégés au niveau des sièges des ONG correspondaient bien aux besoins manifestés sur le terrain.

Je n’avais jamais fait ça. J’ai appris au fil de l’eau, en faisant les choses et en discutant avec les différentes parties prenantes de ce pont aérien. J’ai un rôle de coordinatrice sans être une technicienne pointue dans le domaine. Je me suis appuyée sur les multiples acteurs pour obtenir les informations techniques en m’appuyant sur leur expertise, faire circuler et coordonner l’information pour optimiser chaque avion.

Pour Bangui, en plus de 72 passagers, nous avons réuni 40 tonnes de fret. Il en est déjà parti 8 tonnes le 8 mai et le reste des 32 tonnes va partir sur 2 autres vols les 12 et 13 mai.

Et pour la suite, comment allez-vous vous organiser ?

Avec l’avion pour Bangui, j’ai atteint mes limites en termes de charge de travail avec des journées de 8h à minuit. C’est trop pour une seule personne, d’autant que d’ici la fin du mois nous espérons organiser quatre autres vols en trois semaines.

Il y a un enjeu pour nous de monter en capacité.

Les prochaines destinations qui ont été a identifiées sont la République Démocratique du Congo, le Soudan, le Sud-Soudan et le Burkina Faso, sachant que cela nécessite qu’un Etat membre de l’Union Européenne porte le projet. Le portage diplomatique nécessaire au vol nécessite un peu de temps. Ce n’est pas facile car il ne faut pas froisser les susceptibilités, il y a des enjeux diplomatiques forts, il faut informer les différentes parties prenantes, connaître les contraintes à destination, tant sur les aspects sanitaires que sur les accès aux territoires de destination. Par exemple,  dans le cas de Bangui, tous les passagers ont été testés à l’arrivée par l’Institut Pasteur. Et puis notre démarche consiste à venir en complément de ce que fait le PAM. Nous prenons garde à ne pas dupliquer les opportunités, en coordination avec ECHO.

Pour te consacrer entièrement à ce projet, il a fallu t’organiser avec l’association Solidarités International  dans laquelle tu travailles. Comment cela s’est-il passé ?

Si ce pont aérien a pu voir le jour, c’est parce que toute l’organisation Solidarités International s’est mobilisée. Il y a d’abord eu l’implication de Thierry, le directeur des opérations, et Fabrice, le directeur logistique. Une fois le mécanisme lancé et ma mobilisation entière sur la coordination, c’est tout le service logistique qui a pris en charge certaines de mes attributions pour assurer la continuité de l’activité en interne à Solidarités International . Je suis responsable achats et approvisionnement et mes collègues, Jennifer Chemtob, la stagiaire de notre service, Mélissa, et mes collègues ont absorbé ma charge de travail parce qu’aujourd’hui je suis totalement dédiée au pont aérien. A terme, nous allons faire en sorte que je reprenne une partie de mon activité à Solidarités International.

© Alexandre Giraud, directeur général de Solidarités International et Marie Houel, coordinatrice Inter-ONG pour la gestion des vols humanitaires dédiés à la réponse Covid, avec le fret au départ de l’avion pour Bangui, 8 mai 2020, Solidarités International.

Je n’ai pas souvenir d’une initiative analogue dans une crise antérieure. Et on peut le comprendre dans la mesure où cette crise sanitaire nous a paralysé ici et là-bas, chez nous et dans les pays où nous aidons les populations à faire face à des conflits ou des catastrophes. C’est du jamais vu et donc il a fallu s’adapter et trouver des solutions. Comment cela va-t-il évoluer ?

C’est inédit, je suis d’accord avec toi. Si Solidarités International s’est fortement impliquée au départ, il s’agit maintenant de mutualiser le portage avec le RLH qui regroupe 9 ONG et s’est ouvert, avec cette crise, à une dizaine d’autres partenaires.

C’est un projet extrêmement fédérateur au sein duquel les aspirations de chaque ONG s’atténuent au profit du collectif. C’est d’une intensité assez incroyable et j’y crois personnellement profondément. Au départ de l’avion pour Bangui, nous étions tellement émus sur le tarmac, comme des gamins, avec Jean-Baptiste Lamarche, directeur logistique d’ACF, avec Maxence Giraud, directeur logistique de Handicap International, avec Jean-Pierre Delomier d’Handicap International et Alexandre Giraud de Solidarités International. Voir notre initiative se concrétiser en moins de 15 jours avec les contraintes que j’ai mentionnées, comme tu dis, c’est inédit !

Ce pont aérien est un réel atout pour les acteurs humanitaires face au coronavirus et à la paralysie générale du transport aérien habituel. Comment s’organise-t-il par rapport au PAM qui met en place des plateformes logistiques d’appui avec des stocks alimentaires pré positionnés et du transport aérien.

Le PAM est en train de mettre en œuvre un mécanisme de transport d’une ampleur sans précédent (voir notre article à ce propos). Ça n’est pas simple car, en temps normal, une partie du fret international transite sur les vols de passagers, ce qui n’est plus possible actuellement du fait de l’arrêt du transport de passagers. Toute la demande se reporte sur les avions cargos qui sont très sollicités au niveau mondial, notamment au départ de la Chine, ce qui pose un problème de disponibilité.

La force du pont aérien européen, à mon sens, est le caractère direct des vols et le portage diplomatique. Nous évitons les escales avec toutes les contraintes que cela induit en termes de visa à obtenir et de risques de mise en quarantaine en transit ce qui rallongerait d’autant l’arrivée à destination des expatriés. En outre, la facilitation des visas par le pays soutenant le vol est une réelle force. Si les agences des Nations-Unies disposent souvent pour leur personnel de passeports diplomatiques, ce n’est pas le cas des ONG. Enfin, l’idée est de ne pas dupliquer les efforts du PAM. Nous allons nous assurer que les vols sont un complément de ce qui est mis en place par le PAM pour avoir une couverture aussi grande que possible des besoins qui sont extrêmement larges.

Tout cela est compliqué et demande beaucoup de temps à cette échelle. Les besoins que les ONG ont en fret sont malgré tout limités :  comparativement aux mastodontes des Nations-Unies (Organisation Mondiale de la Santé, par exemple), nos volumes à transporter sont de l’ordre de l’épicerie. Face à cet enjeu, nous nous sommes organisés et l’Union Européenne nous a accompagnés pour répondre à ce besoin.

Ce pont aérien est donc une réponse pragmatique pour accélérer les secours. Comment va-t-il pouvoir monter en puissance dans les mois à venir pour remplir toute sa mission ?

L’enjeu maintenant que nous avons eu un premier vol réussi, c’est d’élargir cette initiative franco-européenne. Nous avons aujourd’hui 900 humanitaires prêts à partir et les ONG ont besoin de renforcer leurs équipes dans de nombreux pays en toute urgences. Si les ONG françaises ont fait le plaidoyer et obtenu la mise en place du mécanisme, il va falloir que l’on monte en puissance en intégrant d’autres organisations, notamment les ONG anglo-saxonnes, nordiques, espagnoles, allemandes, italiennes pour que tout le monde monte à bord et puisse en bénéficier.

De plus, nous avons renforcé les liens avec le Cluster Logistique au niveau global afin de nous assurer d’une diffusion montante et descendante de l’information concernant les besoins en fret et les opportunités de vol, toujours dans un souci d’éviter la duplication tout en offrant le service à un maximum de membres de la communauté humanitaire.

Pour faire face à l’augmentation du nombre de partenaires, nous allons renforcer l’équipe de coordination opérationnelle du RLH dédiée aux vols.

Comment coordonner tous ces acteurs à l’échelle de l’Europe au départ et de l’Afrique pour l’essentiel à l’arrivée avec des vols aussi vers le Moyen-Orient ou certains autres pays comme l’Afghanistan et en Amérique Latine ?

Tout cela est en cours de réflexion et de mise en place. On a besoin surtout de coordination opérationnelle efficace à côté des coordinations habituelles d’ONG plutôt tournées vers le plaidoyer. Dans ce but, ECHO a écrit à l’ensemble des 200 partenaires pour les informer de ce mécanisme. Il va aussi falloir identifier quels sont les Etats membres de l’UE qui vont s’impliquer pour faire fonctionner ce pont aérien au bon rythme. Côté ONG, le RLH se propose de continuer à assurer la coordination des vols, en s’appuyant sur un système de gouvernance transparent et inclusif, permettant de répondre à un maximum de demandes de partenaires humanitaires, quelle que soit leur taille ou leur mandat, et d’après des critères de priorisation clairs et connus de tous.

Marie Houel

Responsable achats et approvisionnements chez Solidarités International depuis 2016.

Juriste en protection des droits de l’Homme de formation, expérience en transport / logistique international et une formation achevée par un master 2 en gestion de projets humanitaires.

Stagiaire puis expatriée avec Solidarités (Lubumbashi, RDC, Haiti –  tremblement de terre, Bunia RDC)

Passage par le privé (Bolloré, Lafarge & International SOS) puis retour à l’humanitaire pour apporter un support sur la réponse humanitaire Ebola en 2015.

Coordinatrice du réseau d’acheteurs humanitaires Inter Agency Procurement Group.

Coordinatrice Inter-ONG pour la gestion des vols dédiés humanitaires / Réponse COVID.

Une réflexion au sujet de « Interview de Marie Houel, coordinatrice inter-ONG du pont aérien humanitaire »