Mali : réduire les tensions intercommunautaires en gérant les conflits autour des points d’eau.

Point d’eau, Kidal, Mali, 2016 ©Tiecoura Ndaou

Article issu de la lettre du pS-Eau n°88 de mars 2019 : https://www.pseau.org/outils/lettre/

Présente dans la région de Kidal depuis 2013, Solidarités International mène des projets de réhabilitation des points d’eau. Son action améliore l’accès à l’eau dans la région mais permet aussi de réduire les tensions intercommunautaires, cristallisées autour des points d’eau. En contexte post-crise, l’ONG s’appuie sur les leaders communautaires.

Dans la région de Kidal, au nord Mali, la pluviométrie est très faible, avec une amplitude interannuelle moyenne allant de 75 mm pour les années les plus sèches à 150 mm pour les années les plus arrosées. Dans ce contexte, les cours d’eau sont aussi précieux que temporaires (oueds) ; l’écoulement de l’eau est fonction de la pluviométrie. La recharge des nappes est ainsi irrégulière, puisqu’elle dépend de la saison : en saison sèche, de nombreux points d’eau se tarissent. La quantité d’eau disponible est donc globalement insuffisante dans la région de Kidal, ce qui est source de tensions fortes, en particulier lors des périodes sèches. En effet, la région de Kidal est principalement habitée par des éleveurs, qu’ils pratiquent la transhumance ou non, et qui doivent se partager les rares points d’eau disponibles entre eux. La pratique de la transhumance est une stratégie d’élevage particulièrement adaptée ici aux conditions environnementales puisqu’elle permet l’exploitation de ressources pastorales et hydrauliques dispersées à la fois dans l’espace et dans le temps. Les éleveurs se déplacent avec leurs troupeaux plusieurs mois pendant l’année à la recherche des ressources incertaines en eau et en pâturages. Les usages domestiques dépendent eux aussi des ressources locales en eau, dans la mesure de leur existence et disponibilité.

Un défi important est donc celui de maitriser les concurrences entre éleveurs locaux, éleveurs transhumants et les populations locales pour l’accès à l’eau. Les quantités d’eau correspondant aux besoins des éleveurs sont telles que cela se répercute fortement sur les volumes laissés à disposition des populations locales, d’autant plus que ces besoins sont par ailleurs en constante augmentation (croissance démographique élevée) et que leur répartition se modifie en fonction de la restriction des mobilités qu’engendre l’insécurité locale. Cette insécurité qui persiste depuis la crise politico-militaire de 2012 a en effet perturbé les itinéraires de transhumance et rendu plus problématique l’accès à l’eau. Par ailleurs, les rassemblements d’animaux peuvent engendrer des détériorations et contaminations des infrastructures, notamment au niveau des points d’eau dont les systèmes traditionnels d’exhaure ne sont pas en mesure de favoriser un accès et un temps de service adapté aux besoins. Enfin, les structures en charge de la gestion de l’eau et de la maintenance des installations déjà peu performantes ont depuis 2012 été fragilisées, et le tissu social désorganisé.

SOLIDARITES INTERNATIONAL, présente dans la région de Kidal depuis 2013, s’intéresse fortement à ces questions d’accès à l’eau au niveau communautaire en lien avec les problématiques agro-pastorales. Elle mène des projets de réhabilitation de points d’eau, avec comme objectifs sous-jacents de contribuer à la lutte contre la malnutrition mais aussi de réduire les tensions intercommunautaires (entre éleveurs locaux et éleveurs transhumants) et intra-communautaires (entre les différentes communautés Arabes, Peuls, Touaregs…) cristallisées autour des points d’eau. Pour SOLIDARITES INTERNATIONAL, agir sur les points d’eau, c’est non seulement agir sur l’amélioration de l’accès à l’eau, mais également sur les tensions que cet accès engendre.

Village à Kidal, Mali, 2016 ©Tiecoura Ndaou

Depuis 2015, ce sont 46 Systèmes Hydrauliques Pastoraux Améliorés (SHPA) qui ont été mis en place dans la région de Kidal. Ces points d’eau ont été ciblés sur la base des critères suivants :

  • La capacité de recharge et la profondeur des nappes phréatiques,
  • Le statut public du point d’eau (à usage communautaire),
  • Les besoins en eau des différents types d’usagers,
  • Le poids démographique des populations et du cheptel,
  • L’accessibilité de tous au point d’eau,
  • Les demandes communautaires.

De manière générale, 47% des besoins sur les points d’eau ciblés sont destinés à des usages domestiques de l’eau, tandis que les 53% restants correspondent aux autres besoins, majoritairement l’élevage.

Une organisation spatiale pour séparer les usages

Les points d’eau réhabilités sont organisés dans l’espace de manière à desservir à la fois les familles et les animaux. La distribution de l’eau se fait à deux niveaux, d’une part aux bornes fontaines à destination de la desserte des populations pour des usages domestiques de l’eau (cuisine, toilette, boisson), et d’autre part aux abreuvoirs pour l’alimentation du bétail. Le modèle d’organisation a été soumis aux usagers lors de la première phase du projet pour l’améliorer ; les propositions faites ont porté sur le nombre d’abreuvoirs, la séparation des circulations conduisant à chacun des abreuvoirs, la distance entre les bornes fontaines et les abreuvoirs, la sécurisation des sites, etc.

Une augmentation de la disponibilité en eau

Les forages et puits ont été réhabilités, cimentés, fermés et équipés de margelle de sécurité et d’une dalle de couverture comportant une trappe de visite. Une pompe immergée a été installée, alimentée par des panneaux solaires. Cette pompe est connectée à un château d’eau d’une capacité de 5 à 10 m3 qui garantit la régularité de l’alimentation en eau en toute saison. Celui-ci est placé à 4 mètres de hauteur pour fournir l’eau par gravité. La construction de ce réservoir a été primordiale puisqu’il joue un rôle de tampon entre le temps de recharge du puits et l’approvisionnement de la population. Les travaux de réhabilitation réalisés confèrent donc une capacité de stockage via le système d’exhaure pour gérer de façon rationnelle la ressource. Là où trois personnes étaient requises pour puiser l’eau avec un système de traction animale pour un troupeau d’une centaine de têtes en moyenne, aujourd’hui une seule personne est nécessaire pour simplement guider et surveiller le bétail. Par ailleurs, l’eau est accessible par plusieurs personnes simultanément, ce qui permet un gain de temps considérable, une économie d’énergie (plus de traction animale), et dès lors, une réduction des tensions entre usagers.

Par ailleurs, le château d’eau alimenté par l’énergie solaire, quasi inépuisable dans cette région de l’Afrique, et la séparation matérielle des usages assurent une meilleure qualité sanitaire de l’eau : ni les personnes ni les animaux ne sont alors en position de polluer la ressource.

Chateau d’eau Toulouft, Kidal, Mali, 2016 ©Tiecoura Ndaou

Enfin, dans 15 localités, certains ménages ont pu commencer à faire du maraichage grâce à l’eau puisée au point d’eau réhabilité, ce qui souligne deux choses : 1) une bonne appropriation du service par les usagers, et 2) une amélioration des volumes d’eau disponibles qui permet de répondre à des besoins agricoles, participant ainsi à la diversification alimentaire.

La mise en place d’instances de gestion

Le contexte d’insécurité lié à la crise politique et humanitaire de 2012 a eu pour effet de désorganiser les organes de gestion et de régulation de la distribution d’eau souvent déjà fragiles. De plus, il faut noter que, par le passé, la tarification de l’eau était une pratique peu courante, sauf dans les zones urbaines de Kidal ville. Le défi pour SOLIDARITES INTERNATIONAL, en partenariat avec des associations locales, a donc été d’inscrire l’action dans la perspective d’une appropriation des ouvrages hydrauliques par les communautés bénéficiaires afin d’en assurer sa durabilité, via notamment un entretien et une maintenance régulière et une protection adaptée. A fin 2018, sur les 46 systèmes hydrauliques pastoraux améliorés réhabilités, seulement 5 d’entre eux ne sont pas fonctionnels car mal gérés (environ 10%) : les comités mis en place ne fonctionnent pas ou se sont dissous, ce qui rend la maintenance impossible.

24 des points d’eau sont gérés par des comités de gestion des points d’eau (COGEPE), composés de 6 à 8 membres. Les mécanismes de cotisation ont été discutés et choisis par les communautés et prennent des formes variées. Certains comités font payer un forfait mensuel par ménage, peu importe la quantité puisée : à Kalaman dans le cercle de Kidal par exemple, les ménages payent 2500 FCFA par mois, à Intadeyné c’est 1000 FCFA par ménage. Dans d’autres localités, le tarif est sur une base volumétrique. Il se calcule par litre puisé : dans le cercle de Achibogo, les ménages paient 1 FCFA par litre (soit 10 FCFA par bidon de 10 litres), et les éleveurs paient 25 FCFA par tête de petit ruminant chaque mois, et 250 FCFA par tête de grand ruminant. Au point d’eau d’Enhad dans le cercle de Abeibara, les éleveurs paient 500 FCFA par abreuvoir. Dans trois localités, les usagers ont décidé de payer ponctuellement à hauteur de la panne constatée ; les COGEPE sont alors en charge de collecter l’argent nécessaire.

Dans 14 points d’eau, l’eau est distribuée gratuitement car aucun arrangement n’a été jusqu’à présent trouvé sur un système de recouvrement des coûts. Les équipes de SOLIDARITES INTERNATIONAL réfléchissent avec ces communautés à une approche qui puisse leur convenir pour assurer la durabilité de la gestion, mais les habitudes à ce niveau-là sont très difficiles à faire évoluer sur le court terme.

Par ailleurs, une autre problématique se pose par rapport à la transparence et la sécurisation des fonds liés aux recettes des points d’eau. D’une part dans la région de Kidal, les banques et autres systèmes de microfinances nécessaires à la sécurisation officielle des fonds sont inexistants ; d’autre part, les pratiques locales sont peu en faveur de la tenue de registres comptables. En effet, au-delà des taux élevés d’analphabétisme qui sont problématiques pour la tenue de cahiers de trésorerie, la transparence de la gestion se conçoit davantage en terme de confiance entre les membres des comités que de redevabilité écrite selon des standards plus occidentaux.

Dans un objectif premier d’acceptation par les populations, SOLIDARITES INTERNATIONAL s’est jusqu’à présent peu immiscée dans le contrôle de la gestion des recettes issues de la vente de l’eau, et s’est surtout concentrée sur la formation des COGEPE aux notions élémentaires de gestion comptable. Toutefois, à partir du premier semestre 2019, seront mis en place des séances d’élaboration collective de plans d’affaires simplifiés pour les points d’eau afin que les COGEPE se rendent compte de la fréquence et du coût des principales pannes d’un système d’exhaure solaire.

Le rôle des leaders communautaires

Depuis la crise, les autorités locales et gouvernementales ont été chassées du nord Mali. Il n’est donc pas possible pour SOLIDARITES INTERNATIONAL de travailler avec les autorités communales et les services déconcentrés qui existaient précédemment. En revanche, les leaders communautaires sont fortement associés à l’intervention car ils sont des interlocuteurs incontournables dans la réussite des projets dans la mesure où, s’ils acceptent d’en être partie prenante, ils peuvent contribuer à la cohésion de la communauté des usagers des points d’eau. Leur rôle est double, à la fois de sensibilisation et de mobilisation.

Pour que ce relais fonctionne dans les meilleures conditions et dans la durée, ces personnes ressources ont été accompagnées dès le début de la mise en œuvre des projets. Elles ont été invitées à en devenir partie prenante pour une pérennité des actions entreprises, et à formuler leurs attentes.  Ainsi, par exemple, dans la formation qui leur est dispensée, l’accent est particulièrement mis sur les sources d’eau dont dispose la région, leur potabilité, le traitement de l’eau et sa conservation, à charge pour eux de rediffuser ces messages et connaissances parmi les usagers.

La promotion de bonnes pratiques agropastorales et sanitaires

La solidité de l’action de SOLIDARITES INTERNATIONAL dans la région de Kidal suppose en premier lieu une amélioration générale des connaissances des populations sur les ressources en eau de la région, leurs limites et les systèmes d’alimentation des nappes phréatiques qui engendrent des pénuries dont il faut tenir compte. Il s’agit d’une sensibilisation très large qui touche non seulement tous les acteurs, mais aussi tous les membres des communautés, quel que soit leur statut, fonction, sexe ou âge.

Le réaménagement des points d’eau a conduit à s’interroger sur la potabilité de l’eau et sur les bonnes pratiques associées en matière de puisage et de conservation (récipients propres, lavage des mains, filtrage et traitement de l’eau…). Dans le cadre de ce projet, les leaders communautaires, comme nous l’avons vu ci-dessus, et les COGEPE ont joué un rôle important dans la diffusion des messages.

En deuxième lieu, la pérennité des bonnes pratiques introduite par ce projet a renvoyé à des propositions dans le champ agropastoral. L’élevage étant un gros consommateur des ressources en eau, la gestion du bétail, et plus généralement de l’activité de pâturage, est au cœur des enjeux. Le projet a travaillé pour desserrer un peu l’étau dans lequel se trouvent prises les zones des puits pendant la saison sèche en vue du maintien de la satisfaction des besoins de tous. L’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL et des partenaires locaux CAMR (Cercle d’Appui au Monde Rural) et CARDL promeut par le biais de formations dispensées aux éleveurs certains réaménagements dans les pratiques de pâturages. Elle a suggéré d’élargir les périmètres de parcours des troupeaux pendant la saison des pluies pour accéder à des pacages plus éloignés. L’usage de ces derniers allège ainsi les concurrences autour des points d’eau entre éleveurs et particuliers car il retarde d’autant le repli sur le périmètre de saison sèche. Il est donc proposé aux éleveurs de conserver autour des points d’eau en milieu rural une zone de pâturages, sorte de réserve accessible pendant la saison sèche. Ainsi, l’alimentation du bétail serait un peu moins aléatoire pendant cette saison.

Au total, la diffusion de ces bonnes pratiques permet une meilleure appropriation par les populations, éleveurs locaux et transhumants des enjeux de l’eau dans cette région. L’idée de la pérennité de la ressource facilite une certaine confiance entre les différents usagers et les gestionnaires des points d’eau. En retour, cette confiance conforte le système mis en place et soutient une certaine adhésion. La définition préliminaire de règles partagées sur les fréquentations et les usages de l’eau contribue à atténuer les points de friction et à apaiser les relations intra- et inter-communautaires.

Point d’eau, Kidal, Mali, 2016 ©Tiecoura Ndaou

Conclusions et perspectives

Par ce projet, l’intervention de Solidarités International est articulée sur deux problématiques particulièrement vives et imbriquées dans cette zone du Sahel aride. La problématique de la rareté de la ressource en eau, de l’irrégularité de sa disponibilité et des menaces que fait peser sur elle le réchauffement climatique est au fondement du projet. Sur cette problématique vient s’en greffer une seconde : celle des tensions qu’engendre la pénurie de cette ressource, autour des points d’eau en particulier.

Les SHPA ont été cités comme un exemple de modèle à promouvoir au nord Mali par les éleveurs eux-mêmes et les acteurs présents à un Forum de l’eau qui s’est tenu dans cette région. En effet, le système de pompage mécanisé a réduit de manière considérable le temps d’attente et a augmenté la disponibilité de l’eau. Les équipes ont clairement constaté que cela, associé à la meilleure organisation spatiale séparant les différents types d’usages, a contribué à aboutir à un apaisement général entre usagers. Le défi maintenant pour les équipes est de s’assurer d’une gestion sociale pérenne des points d’eau, chose qui se met en place progressivement. Les comportements à ce niveau sont compliqués à changer, et il faut s’attendre à un accompagnement de plusieurs années.

Emmanuelle Maisonnave, chargée d’apprentissage, Solidarités International
Aude Lazzarini, Responsable du pôle EHA , Solidarités International