L’eau pour la Paix au Moyen-Orient : L’hydro-diplomatie peut-elle préserver le bassin du Tigre et de l’Euphrate ?

Par Camille Julienne.

Barrage d’Ilisu sur le Tigre. Il est le plus grand des 22 barrages du GAP (Great Anatolian Project)

Face à la montée des tensions liées au contrôle des ressources des eaux transfrontalières en zones arides, le concept d’hydro-diplomatie s’impose progressivement dans les débats de la communauté internationale. Il entend soutenir les approches politiques et techniques, qui peinent à instaurer une dynamique de paix et de coopération dans ces régions, en militant pour le partage équitable et l’utilisation raisonnable de leurs ressources hydriques. C’est l’objectif que s’est fixé le quatrième colloque « Hydro-diplomatie et changement climatique pour la paix en Moyen Orient » qui s’est tenu le 10 décembre au Sénat. En se focalisant sur le bassin du Tigre et de l’Euphrate, qui rassemble Turquie et l’Iran en amont et la Syrie et l’Irak en aval, experts, ambassadeurs et représentants des pays de la région ont tenté d’apporter des solutions diplomatiques aux nombreux obstacles qui jalonnent la voie vers une gestion intégrée et raisonnée de ces deux fleuves.

Alors que les disponibilités en eau sont déjà limitées dans la région, son utilisation manque de rationalité et les retraits dépassent souvent les besoins chez l’ensemble des États riverains. De son côté, la Turquie, hégémon du bassin, a maintenu une posture de gestion unilatérale de l’eau en faisant primer ses ambitions de développement économique et social à court et moyen termes, aux dépens de ses voisins syriens et irakiens. Au fur et à mesure du développement de ses infrastructures et notamment du GAP (un mégaprojet de construction de 22 barrages et 19 usines hydroélectriques dans le sud-est du pays), il apparaît que la Turquie ne prend pas en compte les risques de déstabilisation régionale liés à l’approvisionnement en eau, accentués par le dérèglement climatique. La communauté internationale milite pour une réforme profonde de ces mauvaises pratiques infrastructurelles et d’allocation des ressources hydriques des fleuves.  

La construction du cadre juridique des bassins transfrontaliers se heurte aux politiques nationales

Le XXème siècle a vu les conflits pour le partage de l’eau se complexifier et se multiplier avec le développement des barrages, des zones urbaines et de la demande agricole et énergétique. Sans accord ou norme internationale, les pays en aval des fleuves se retrouvent de facto soumis à ceux en amont, a fortiori lorsque ceux-ci sont plus puissants. Alors que les deux tiers de leurs eaux proviennent de l’extérieur de leurs territoires, l’Irak et la Syrie ont pâti des rapports de force en faveur de la Turquie et, dans une moindre mesure, de l’Iran, qui défendent leurs intérêts propres au nom de l’appartenance des sources des fleuves à leurs sols.

Deux conventions cadres ont donc été érigées au niveau international : la Convention de Helsinki de 1992, non signées par les membres du bassin, et la Convention de New York de 1997, impulsées notamment par l’Irak et la Syrie. Toutes deux portent sur la protection de l’environnement et engagent à une utilisation raisonnable et équitable de l’eau. Néanmoins, au sein de la convention de New York, il est aisé de justifier les ponctions d’eaux à coup de besoins socio-économiques. En effet, aucun mécanisme de règlement ou de secrétariat permanent n’a été mis en place. Ces textes, bien que peu ratifiés et utilisés, restent néanmoins extrêmement précieux en tant que normes et principes généraux pour de futures initiatives de coopération.

Entre ce principe d’ « utilisation équitable et raisonnable » d’un côté et la posture à tendance souverainiste turque qui ne cède que sur l’ « obligation de ne pas causer de dommage à l’utilisation des autres États » de l’autre, le cas du bassin mésopotamien souffre d’un déficit de normes communes et de volonté politique. La forte répugnance de la Turquie à passer par un médiateur et son inclinaison à exploiter en sa faveur les asymétries de puissance complexifie le processus de négociation avec les autres pays. Lors du colloque, un membre l’ambassade de Turquie en France affirme pourtant que « la Turquie ne poursuit pas une politique au détriment de ses voisins », et remet en cause le qualificatif d’ « hégémonie » attribué au pays. Plus enclin à porter le débat dans un cadre régional qu’international, il insiste sur les dialogues établis entre pays voisins et sur l’accueil de plus de 3,5 millions de réfugiés syriens sur le sol turc.

Au niveau étatique, les échéances électorales ne sont pas propices à une gestion pragmatique et durable de l’eau : en plus de limiter les actions dans le temps du fait de la durée des mandats, elles favorisent les manœuvres clientélistes au détriment de décisions nécessaires, et souvent impopulaires de modification des structures de gestion. Les interlocuteurs politiques en charge des négociations sont changeants, ce qui n’encourage pas les liens de confiance et les relations durables.  Le politique trouve ici une limite dans sa vision à trop court terme, peu adaptée à un tel travail de négociation et de remaniement à tous les niveaux. C’est ainsi que la Turquie, malgré un accord avec l’Irak sur le remplissage progressif du barrage d’Ilisu, a finalement rempli le site d’une traite en juin pour des motivations électorales, assoiffant ainsi la ville de Bagdad. L’Irak et la Syrie sont donc soumis à la politique intérieure d’un pays tiers. La Turquie peut également utiliser l’eau comme « arme de dissuasion massive » en menaçant de  « couper les robinets ».

 

Les intérêts communs comme vecteurs d’une gestion intégrée politique et technique ?

Le pouvoir d’impulsion dans la résolution des problématiques sécuritaires et climatiques, détenu par les « hégémons » en amont est un pouvoir à double tranchant. Certes, à court terme, la mise en avant des besoins hydrauliques peut dynamiser leur économie et renforcer leur maîtrise des enjeux stratégiques nationaux. Selon cette vision, la préservation des intérêts présents semble plus attractive que les compromis et les négociations. Néanmoins, en exploitant à son maximum les ressources, ils détériorent le potentiel des fleuves à long terme. Potentiel sur lesquels ils basent leurs grands projets d’infrastructures et de développement. Les rapports de puissance entre les pays riverains n’effacent pas les limites quantitatives et qualitatives : les ressources en eau ne sont pas renouvelables à l’infinie, et leur qualité doit être préservée pour en permettre l’usage.

La problématique de l’eau ne peut, au regard des conjonctures actuelles, se résorber par elle-même. La Turquie ou l’Iran n’ont aucune raison de limiter leur usage de l’eau, qui sert de base à une partie de leur économie et leurs sécurités alimentaires et énergétiques. Pour attiser les volontés politiques des États en amont, les enjeux hydriques doivent être combinés à d’autres secteurs afin de dégager des bénéfices pour l’ensemble des parties prenantes. L’hydro-diplomatie de l’Oronte entre le Liban et la Syrie est un bon exemple de ce type de zone hydraulique commune porteuse de paix économique, où le développement global se fait au bénéfice de tous. Autre modèle à suivre, la constitution d’agences de bassin comme l’Autorité du bassin du Niger (ABN) qui privilégie le dialogue et coordonne l’application du concept de partage équitable de manière inclusive et intégrée. Les accords doivent être flexibles, non basés sur une quantité d’eau absolue qui ne signifie plus rien en période de sécheresse. Cette dynamique de dialogues, de normes communes est une voie à privilégier pour perpétuer les pratiques de bonne gouvernance à l’échelle locale.

Et Turquie comme Iran ont intérêt à œuvrer pour une Syrie et un Irak stables, d’autant que les sanctions américaines affectent l’économie iranienne et que la crise financière se fait de plus en plus ressentir dans le quotidien de la population turque. Or le manque d’eau est un puissant catalyseur de fragilités socio-économiques de ces pays, fragilisés par les crises récentes, ainsi qu’un facteur de déplacement de populations qui tend à rependre les tensions au niveau régional. Au sein d’un terrain d’entente propice à la paix, alors que les interventions internationales se verraient réduites, l’économie en crise des quatre pays pourrait profiter d’une attractivité et d’une résilience renforcée. La Turquie et l’Iran pourraient alors mieux se concentrer sur leurs propres problèmes politiques et économiques. Il leur sera également bénéfique de montrer une amélioration de la condition hydrique irakienne pour y justifier leurs influences.

 

Mettre les enjeux climatiques au cœur des débats transnationaux ?

La dégradation de la qualité de l’eau et sa forte pollution est tout autant une source de doléance des pays en aval qu’une menace écologique accentuée par la tendance des fleuves à catalyser les effets polluants via les résidus qui les composent et à la faible capacité de drainage de leurs sols. Selon l’intervenant Daene McKinney de l’Université du Texas (Austin), la température pourrait augmenter de 6,1 degrés dans les régions montagneuses, avec une baisse des précipitions au nord. La fonte des glaces, dont l’apport aux flux des rivières est significatif, ainsi que le débit devraient également décroître.  

Mais si la vie vous donne des citrons, faites-en de la limonade. La menace du changement climatique sur les sociétés du bassin mésopotamien pourrait offrir l’impulsion nécessaire aux volontés politiques pour se saisir du débat de manière ouverte et franche. En effet, on ne parle plus ici de souveraineté, de territoire ou de droit, mais de la question bien moins politiquement sensible et bien plus pressante de la préservation des ressources dans l’intégralité du bassin. C’est l’occasion de poser la première stèle nécessaire à une dynamique de coopération autour de la question climatique : la production et la communication des données. Le caractère incertain des prédictions climatiques entraîne des difficultés pour la prise de décisions politiques. Comment peut-on préparer le futur, construire une stratégie nationale et transnationale, mettre en place des objectifs à long terme sans voir l’avenir ? Accéder à ces données pose un épineux problème de sécurité nationale, qui tend à restreindre le partage d’information. C’est un obstacle qui a déjà coupé court à des tentatives de négociations entre la Turquie, la Syrie et l’Irak par le passé, mais qui pourrait à l’avenir être surmonté face à l’urgence des risques climatiques. Et pourquoi pas au sein d’une institution transfrontalière ?

Si tout reste à faire, les ingrédients sont réunis pour amorcer un rapprochement au fort potentiel de retombées bénéfiques locales dont la région a tant besoin.